GAMELAN DE SOLO Indonésie, Java Centre - SOLONESE GAMELAN

 
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GAMELAN DE SOLO Indonésie, Java Centre - SOLONESE GAMELAN
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      Indonésie, Java Centre
      GAMELAN DE SOLO
      Le jeu des sentiments

                                    Indonesia, Central Java
                              SOLONESE GAMELAN
                                             A Garland of Moods
GAMELAN DE SOLO Indonésie, Java Centre - SOLONESE GAMELAN
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  Danseuses du palais de Surakarta (Solo) à la Maison des Cultures du Monde, Paris, 1993.

  Interprètes/Performers : Nyi Ngabehi Tukinem, Nyi Ngabehi Cendani Raras, Nyi Tugini , Nyi
  Suparni, Nyi Suyatmi, Nyi Harjutri, Bp. Rahayu Supanggah, Bp. Wakijo, Bp. Sukamso, Bp.
  Sukarno, Bp. Suyadi, Bp. Ptratiknya Tulus, R.Ng. Tarno Pangrawit, R. Ng. Purwapangrawit,
  Bp. AL Suwardi, Bp. Supardi, Bp. Priyo Saputra, Bp. Joko Purwanto, Bp. Hadi Budiyono, Bp.
  Rusdiyantoro, Bp. Sugimin, Bp. Wakidi, Bp. Kuwat, Bp. Suraji, Ki Purbo Asmaro, Bp. Panut,
  Bp. Budi Santosa, Bp. Suyoto, Bp. Waluyo, Bp. Sukardi.

  Collection fondée par Françoise Gründ et dirigée par Pierre Bois
  Enregistrements réalisés les 24 et 27 juillet 2003 dans le pendhopo de Bp. Rahayu Supanggah à
  Benowo, Karanganyar (Java Centre) par Iwan Ononé sous la supervision de Marc Benamou.
  Notice, Marc Benamou et Rahayu Supanggah. Photos, Marc Benamou, Jean-Paul Dumontier.
  Traduction française et réalisation, Pierre Bois. © et O
                                                         P 2006 Maison des Cultures du Monde.

  Nous tenons à remercier : Bp. Suraji, Bp. Sukamso, Ibu Supanggah dkk., Bp. Waridi, Bp. Krisnyar, Bp.
  Sartono, Bp. Amin Tri Widyo, Ms. Kathryn Emerson, Earlham College, STSI, Mr. Rainer Schütz.

  INEDIT est une marque déposée de la Maison des Cultures du Monde (direction, Chérif Khaznadar).
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           Dancers of the palace of Surakarta (Solo) at the Maison des Cultures du Monde, Paris, 1993.

  COMPACT DISC 1                                                      COMPACT DISC 4
  1. Kombang Mårå..............................28’00”                 Musique du théâtre d’ombres
  2. Elå-Elå Kalibeber............................20’47”              Music for the Shadow Theater
  3. Ketawang Sinom Wénigonjing......11’08”                           1. Ayak-ayak.........................................4’21”
                                                                      2. Sendhon Pananggalan ....................3’10”
  COMPACT DISC 2                                                      3. Titipati ...........................................28’53”
  1. Glondhong Pring...........................22’58”                 4. Glondhong Pring...........................10’51”
  2. Gambir Sawit.................................43’10”              5. Ådå-ådå Greget Saut Mataram .......1’01”
  3. Palaran ..........................................13’17”         6. Dolanan ...........................................7’08”
                                                                      7. Jineman Uler Kambang ...................4’14”
  COMPACT DISC 3                                                      8. Jineman Gathik Glindhing ...............6’03”
  1. Laler Mengeng ..............................17’32”               9. Ådå-ådå Haståkuswålå.....................2’46”
  2. Ketawang Subåkaståwå...................6’29”                     10. Pathet Sendhon Abimanyu ...........2’14”
  3. Ladrang Gégot ..............................10’53”               11. Ayak-Ayak ......................................1’38”
  4. Pangkur .........................................24’02”

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  GLOSSAIRE                                           Minggah : deuxième partie d’un gendhing.
                                                      Palaran : forme vocale.
  Ådångiyah : prélude instrumental.                   Pathet : mode mélodique, il y a trois pathet
  Alok : cris.                                        pour chaque échelle.
  Andhegan : cadence vocale.                          Pathetan : prélude ou postlude instrumental.
  Ayak-ayak : cycle de gongs de 4 temps.              Pélog : échelle heptatonique divisant l’octave
  Balungan : mélodie de référence.                    en 7 intervalles inégaux (cf. Laras, Sléndro).
  Båwå : solo vocal.                                  Pendhopo : pavillon sans murs servant de
  Bonang : jeu de gongs horizontal.                   salon et où se déroulent les klenéngan.
  Bukå : introduction vocale en solo.                 Pesindhèn : chanteuse soliste.
  Céngkok : phrase mélodique.                         Rangkep dilate un iråmå par un facteur 2.
  Gambang : xylophone à deux maillets.                Råså : goût, essence, mercure, parfum ; en
  Garap : élément d’interprétation mélodique.         musique : humeur, émotion, sentiment.
  Gendèr : métallophone à deux maillets et            — prenès : séducteur, léger.
  résonateurs tubulaires.                             — regu : imposant.
  Gendhing : pièce de musique de gamelan.             — sereng : tendu, vigoureux.
  Gérong : chœur d’hommes.                            Rebab : vièle à pique.
  Gong ageng : gong le plus grave.                    Sampak : cycle de gong de 1 temps.
  Iråmå : procédé rythmique                           Saron : métallophone à un maillet et résona-
  — dados : établi.                                   teurs en auge.
  — lancar : rapide, coulant.                         Sèlèh : note finale d’une phrase.
  — tanggung : moyen.                                 Senggakan : courte interjection vocale.
  — wiled : sinueux, rempli.                          Senggréngan : prélude instrumental.
  Jineman : chant court.                              Siter : cithare sur caisse.
  Kendang : tambour.                                  Sléndro : échelle équipentatonique divisant
  Kenong, kempul, kethuk, kempyang : gongs            l’octave en 5 intervalles à peu près égaux (cf.
  utilisés comme marqueurs de temps.                  Laras, Pélog).
  Ketawang : cycle de gongs de 16 temps.              Slenthem : métallophone grave à un maillet
  Klenéngan : séance musicale.                        et résonateurs tubulaires.
  Ladrang : cycle de gongs de 32 temps.               Srepeg : cycle de gongs de 2 temps.
  Lancaran : cycle de gongs de 16 temps.              Suling : flûte à bandeau en bambou.
  Laras : accord, échelle (Pélog ou Sléndro).         Wayang : théâtre.
  Laya : tempo.                                       Wayang purwå : théâtre d’ombres.
  Mérong : première partie d’un gendhing.             Wiled ou wiledan : variante d’un céngkok.
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                                  Indonésie, Java Centre
                                 GAMELAN DE SOLO
                                  Le jeu des sentiments

  L  ’archipel indonésien compte plusieurs
     centaines de groupes ethniques qui ont
  chacun leur langue, leur architecture, leur
                                                           ment des cultures dites “primitives”. Du fait
                                                           de la pompe et du raffinement propre à toute
                                                           tradition de cour et de la splendeur sonore
  cuisine, leur étiquette et, bien sûr, leur tra-          de ces orchestres javanais et balinais, ceux-ci
  ditions musicales. Pourtant, lorsque l’on                n’ont cessé d’exercer une fascination particu-
  parle de musique indonésienne, ce sont aux               lière sur les Européens (comme Debussy par
  musiques de gamelan de Bali et de Java que               exemple). D’un point de vue plus terre à
  l’on pense généralement. Selon les points de             terre, il faut aussi noter que les coloniaux
  vue, cette hégémonie emblématique peut                   avaient plus de contacts avec la société aris-
  paraître légitime ou au contraire tout à fait            tocratique locale qu’avec le monde rural.
  injuste. D’ailleurs, à Java comme à Bali, le             Qu’y a-t’il dans cette musique qui touche
  gamelan n’est qu’un genre musical parmi                  autant d’auditeurs qui n’ont par ailleurs aucun
  d’autres et on néglige bien souvent l’éton-              lien particulier avec l’Indonésie ? Outre le fait
  nante variété de styles de gamelan locaux,               que l’on puisse être séduit par le caractère ath-
  tant ils sont éclipsés par les plus prestigieux.         létique et les rythmes ensorcelants du gong
  Les raisons en sont à la fois intrinsèques et            kebyar balinais ou par le ruissellement envoû-
  extrinsèques : elles tiennent pour une part à            tant de la musique de concert javanaise, on
  des aspects strictement musicaux et pour                 retrouve dans ces deux traditions quelques-
  une autre à des causes historiques.                      unes des valeurs fondamentales de la musique
  La renommée de la musique de gamelan en                  classique occidentale : la complexité et la
  dehors de l’Indonésie remonte à l’époque                 variété mélodique, la profondeur contrapun-
  coloniale (±1600-1945) pendant laquelle les              tique et des formes sophistiquées. De plus, rien
  orientalistes néerlandais, britanniques et               ne peut égaler la richesse timbrale et la puis-
  français, imprégnés d’une vision du monde                sance sonore d’un grand gong indonésien. Les
  fondée sur la prééminence de la culture euro-            timbres variés du bronze forgé, auxquels vien-
  péenne, mirent l’accent sur les traditions de            nent s’ajouter ceux des cordes frottées et pin-
  cour, les “civilisations orientales”, au détri-          cées, la flûte de bambou, le xylophone et la
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  voix ont aussi leur part dans cette fascination.         tent toujours. Quelques-uns des morceaux
  Enfin, même si à Java et à Bali les concerts à           appartiennent à la tradition de cour, d’autres
  l’occidentale sont rares, on a également affaire         à celle des gens du commun et un grand
  ici à une tradition où des musiciens longue-             nombre relèvent des deux à la fois : il n’existe
  ment formés jouent pour le plaisir d’autrui.             pas de distinction précise entre la musique
  C’est donc une musique qui convient aussi                jouée à l’intérieur et à l’extérieur du palais, et
  bien à une salle de concert qu’à un studio               les deux traditions se sont de tout temps
  d’enregistrement (à la différence de musiques            mutuellement influencées. Les instruments
  plus participatives qui peuvent durer des                utilisés, quoique de facture récente, imitent
  heures sans beaucoup varier). L’impact visuel            les ensembles de bronze des palais. Un game-
  de cette musique contribue aussi à son succès,           lan de cour complet comprend deux moitiés
  grâce aux instruments et à la présence de la             distinctes qui se ressemblent mais ne sont
  danse et du théâtre.                                     presque jamais jouées ensemble. Cela est dû
  Cependant, ceux qui veulent aller plus loin              au fait que chaque moitié est accordée (dila-
  découvriront dans cette musique un véri-                 ras) différemment. Il existe en effet à Java
  table monde de sentiments, et c’est dans ce              deux manières de diviser l’octave : le sléndro
  but que cette compilation a été réalisée :               d’une part comprend cinq degrés qui divisent
  permettre à l’auditeur non javanais d’entre-             l’octave en cinq intervalles à peu près égaux ;
  voir cet univers. C’est pourquoi cette notice            le pélog d’autre part en comprend sept qui
  ne s’est pas limitée au niveau d’appréciation            divisent l’octave en sept intervalles inégaux.
  de l’auditeur javanais moyen mais s’est fon-             Dans les deux cas, aucun de ces intervalles ne
  dée sur le savoir spécialisé des musiciens. En           peut être reproduit avec les tons et les demi-
  effet, la musique de gamelan ressemble à                 tons de l’échelle occidentale. Les trois modes
  bien des égards au jazz : une grande part de             mélodiques (pathet) du pélog sont pentato-
  sa signification discursive se fonde sur de              niques (deux degrés sur les sept ne sont pas
  subtiles allusions qui ne sont accessibles               joués dans une même phrase), tout comme,
  qu’aux musiciens. En essayant d’introduire               bien sûr, les trois modes du sléndro.
  l’auditeur à la perception raffinée d’un                 Introduisons maintenant un concept javanais
  musicien javanais, nous espérons que ces                 essentiel dans l’approche idiomatique que
  lignes lui permettront de mieux apprécier                nous nous sommes assignée : celui de råså. Ce
  l’extraordinaire subtilité de cette musique.             terme est le même que le mot sanskrit rasa et
  La musique que l’on entend ici vient de la               il en a d’ailleurs conservé plusieurs sens :
  ville de Solo (appelée aussi Surakarta) dans le          goût, essence, mercure, parfum, sens gustatif,
  centre de Java, où deux palais royaux subsis-            état d’esprit. Dans un contexte musical, il
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  signifie le plus souvent humeur, émotion, sen-              sés dans l’orchestre moderne existent depuis
  timent, mais il peut aussi faire référence à la             plus de mille ans. Mais ce n’est que depuis le
  faculté de perception, au sens ésotérique, à la             milieu du XIXe siècle que la musique de cour
  compréhension profonde ou à l’intuition. Au-                utilise les instruments et les voix que l’on
  delà, le don du råså transcende les cinq sens               peut entendre aujourd’hui. Une grande partie
  pour parvenir, à un niveau spirituel et ésoté-              du répertoire remonte au-delà de cette
  rique, au råså sejati (rasa pur). À la différence           époque, mais avec le temps certains styles se
  de la théorie indienne du rasa, qui est extrê-              sont épanouis tandis que d’autres dépéris-
  mement codifiée, le discours javanais sur le                saient ; de même, les goûts en matière d’inter-
  råså est presqu’entièrement oral et donc                    prétation d’une même pièce ont changé avec
  improvisé. Néanmoins, quelques traits récur-                les années du fait de la latitude qui a toujours
  rents apparaissent dans la manière d’en parler.             été laissée aux exécutants. Récemment, sont
  Le premier de ces traits est la division fonda-             apparus à Solo des langages musicaux influen-
  mentale entre regu (imposant) et prenès (agui-              cés par la pop avec des chants diatoniques et
  chant, allègre). Cependant, comme il ne s’agit              des rythmes marqués par la musique de film
  pas seulement de catégories générales mais                  de Bollywood ou choisis parmi les styles de
  aussi et surtout d’humeurs spécifiques, et                  percussion régionaux les plus effrénés. La plu-
  comme ces termes laissent de côté des senti-                part des vrais amateurs de gamelan tradition-
  ments importants telles que sereng (contracté,              nel réprouvent cette évolution car il en résulte
  vigoureux), il est parfois préférable d’utiliser la         un appauvrissement du vocabulaire mélo-
  dichotomie qui oppose le “froid” et le                      dique et donc de l’éventail de råså exprimés.
  “chaud”, même si elle semble moins explicite.               Une innovation a eu un effet important sur la
  Celle-ci dériverait de la théorie javanaise des             pratique musicale, tout au moins à Java, c’est
  humeurs, qui mêle des éléments indigènes,                   l’apparition de la notation. Jusqu’à la fin du
  indiens et arabes, et dans laquelle presque                 XIXe siècle, aucune notation n’était utilisée
  toutes les nourritures peuvent être classées en             dans la musique javanaise ; elle était entière-
  productrices de chaleur ou de fraîcheur, indé-              ment fondée sur la tradition orale. Ceci ne
  pendamment de leur température effective. La                laisse pas d’étonner vu l’étendue du réper-
  musique peut donc calmer ou revigorer, ces                  toire, la durée des pièces qui peut excéder une
  deux effets de base pouvant être sujets à de                heure, et la complexité de cette musique avec
  multiples variantes.                                        ses motifs formels organisés à la manière d’un
  Comme toutes les traditions vivantes, la                    tableau d’Escher, si évidents sur le papier et si
  musique de gamelan javanaise a évolué au                    obscurs pendant l’exécution. De nos jours la
  cours des siècles. Nombre d’instruments utili-              notation est couramment utilisée, mais plus
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  pour donner une idée générale de la pièce, un              festivals ou les concerts dans les académies
  peu comme une grille de jazz. Après avoir                  d’art. Ajoutons qu’il n’existe pas de distinction
  testé plusieurs systèmes au tournant du XXe                précise entre répétition et exécution : les répé-
  siècle, le choix s’est enfin porté sur la notation         titions hebdomadaires des quelques groupes
  chiffrée proposée par Rousseau pour la                     qui subsistent dans les environs de Solo sont
  musique occidentale et qui s’est répandue à la             aussi l’occasion de faire de la musique.
  fin du XIXe siècle dans toute l’Asie grâce à la            Pour l’organisateur qui en a les moyens, la
  méthode Paris-Galin-Chevé. À chaque degré                  forme de divertissement rituel la plus appré-
  de l’échelle est attribué un chiffre, et les chan-         ciée est une nuit complète de théâtre d’ombres
  gements d’octave sont signalés par des points              wayang accompagné, à Java, par un gamelan
  au-dessus ou en-dessous de ces chiffres. En                complet. Aux palais, on apprécie également la
  pélog, ces chiffres vont de 1 à 7, mais en slén-           danse. Pour les petites bourses ou les occasions
  dro on saute le 4 (ce qui donne 1, 2, 3, 5, 6)             plus communes, on se contente d’une séance
  pour des raisons liées à l’ancien système de               de musique (klenéngan). L’hôte invite alors
  dénomination des notes.                                    amis, parents, voisins et notables, principale-
  La musique de gamelan est avant tout une                   ment des hommes. On s’assied à même le sol,
  musique rituelle. C’est particulièrement vrai à            on fume, on boit du thé, on fait circuler de l’al-
  Bali où elle est encore jouée dans les temples             cool et l’on joue aux dominos ou aux cartes.
  hindou-bouddhistes, mais aussi à Java lors de              Une collation est servie, parfois même un vrai
  circonstances rituelles comme les cérémonies               repas à base de riz, de viandes et de légumes.
  du cycle de la vie (naissance, anniversaires, cir-         Ces soirées débutent généralement vers vingt
  concisions, mariages, diplômes) ou tout évé-               heures et, selon l’ambiance, peuvent se pro-
  nement important associé à la commémora-                   longer jusqu’à quatre heures du matin. De la
  tion, qu’il s’agisse d’une action de grâce ou              musique est jouée pendant toute la soirée,
  d’un rite propitiatoire : ouverture d’une                  entrecoupée de pauses pendant lesquelles les
  banque, inauguration d’un barrage, ou pour                 musiciens mangent, boivent et bavardent. À
  chasser les mauvais esprits d’un village. Ce               mesure que l’alcool fait son effet, l’ambiance
  sont les principales occasions où l’on joue de             peut devenir franchement tapageuse, mais en
  la musique traditionnelle, même si le gamelan              général elle est détendue et feutrée. Du côté
  lors de ces cérémonies est de plus en plus sou-            des musiciens on se taquine ou l’on badine en
  vent remplacé par de la musique enregistrée                paroles et en musique avec les chanteuses.
  ou par une combinaison d’instruments tradi-                Autrefois, le programme des morceaux n’était
  tionnels et électroniques ; les autres sont les            pas déterminé à l’avance et ces concerts semi-
  concours patronés par le gouvernement, les                 publics devant une audience modérément
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  attentive n’étaient précédés d’aucune répéti-               trouver l’équilibre entre une prise de son de
  tion, tout au moins chez les musiciens expéri-              qualité et le caractère informel d’une soirée de
  mentés. L’ordre du programme est commandé                   musique. Pour mettre les musiciens à l’aise,
  par le pathet (mode mélodique) et une progres-              nous les avons fait jouer chez l’un d’entre eux
  sion du grave vers l’allègre. On peut aussi bien            et, lors de la première des deux séances d’en-
  commencer en sléndro qu’en pélog, mais ensuite              registrement, devant un auditoire restreint
  il faudra les faire alterner. Les pièces les plus           mais attentif. Et si un grillon se mettait à stri-
  sérieuses sont en général en pélog limå ou en               duler nous le laissions faire car, même dans
  sléndro nem, suivies par le pélog nem et le sléndro         l’atmosphère recueillie d’un palais, les bruits
  sångå, et les plus gaies sont en pélog barang et            de la nature tels que le chant des oiseaux ou le
  en sléndro manyurå. De même le registre mélo-               coassement des grenouilles se mêlent admira-
  dique monte à mesure que l’on progressse dans               blement à cette musique. Un autre compro-
  les pathet, de sorte que la translation des motifs          mis devait être trouvé entre la recherche de la
  d’un pathet à un autre s’apparente à une trans-             meilleure clarté sonore et l’équilibre naturel
  position, bien que celle-ci ne soit jamais exacte.          du concert. À titre d’exemple, si le son semble
  Chaque mode correspond donc à un moment                     un peu plus sec que l’acoustique naturelle du
  de la soirée, avec ses propres contours mélo-               concert, l’équilibre entre la chanteuse soliste
  diques et surtout son climat.                               et les instruments est semblable à ce qu’on
  Le répertoire enregistré ici est représentatif de           pouvait entendre à l’époque où micros et
  ce qu’était la norme entre les années soixante              amplificateurs n’existaient pas encore.
  et le début des années quatre-vingt-dix à Solo
  et dans ses environs. Prises dans leur                      Les instruments
  ensemble, ces pièces ne conviendraient pas à                Le gamelan de concert javanais se compose
  un véritable klenéngan : certaines sont                     principalement d’instruments à percussion
  empruntées au répertoire de théâtre d’ombres,               accordés, qui ont été forgés de préférence
  d’autres à celui du ballet et ne relèvent donc              dans le bronze, parfois dans le laiton voire le
  pas à proprement parler de la musique de                    fer. Il existe bien des façons de classer ces ins-
  concert ; cela dit, ces trois catégories ont tou-           truments. Une des plus judicieuses, dont on
  jours été très poreuses. Quoiqu’il en soit, elles           attribue la paternité à Jaap Kunst dans Music
  illustrent bien la variété des råså exprimés au             in Java, se fonde sur leur fonction musicale.
  cours d’une soirée.
  La prise de son impose par nature certains                  Le cycle des gongs :
  compromis ; ces enregistrements ne font pas                 Les pièces sont construites, pour la plupart, sur
  exception. Dans le cas présent, il s’agissait de            une structure régulière basée sur un cycle tem-
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  porel et qui est jouée par des gongs de tailles       de densité rythmique moyenne appelée
  variées. Ces instruments destinés à marquer le        balungan (squelette, charpente, mélodie de
  temps et que nous appellerons “instruments            référence). Le chœur d’hommes mis à part,
  structurels” ou “marqueurs de temps” sont             c’est le seul groupe dans lequel plusieurs
  ceux dont les sonorités sont les plus épar-           personnes exécutent la même mélodie tous
  pillées. Le plus grave, le gong ageng, marque         en même temps. Le balungan est joué par les
  chaque fin de cycle. Une pièce comprend géné-         instruments de la famille des saron (métallo-
  ralement plusieurs cycles différents qui, isolé-      phone à un maillet et résonateurs en auge)
  ment ou réunis en groupes, peuvent être répé-         et le slenthem (métallophone grave à un
  tés jusqu’à ce que le tambour ou un autre chef        maillet et résonateurs tubulaires).
  de l’orchestre décide de changer : par exemple,
  une pièce composée de deux cycles peut être           Les instruments de remplissage :
  jouée selon le schéma cycle A puis cycle B ou         Dans la plupart des pièces de concert solo-
  bien AA puis BB ; une autre, comprenant cinq          naises, le balungan passe cependant à l’arrière-
  cycles distribués en deux parties (ABCD et E)         plan, pour ne donner que le contour des par-
  peut être jouée selon le schéma ABCD ABCD             ties les plus élaborées, jouées par le troisième
  EEE, ou dans une version plus courte, ABCD            groupe : les instruments de “remplissage” qui
  EE. Les différentes subdivisions binaire du cycle     donnent chair à la musique. Ils sont composés
  sont donc marquées par divers gongs : le              des gendèr (métallophones à deux maillets et
  kenong au son de cloche, le kempul au timbre          résonateurs tubulaires), le gambang (xylo-
  grave, le kethuk qui imite la grenouille ou           phone à deux maillets), le suling (flûte à ban-
  encore le kempyang aigu et sonore. Certains           deau), le siter ou celèmpung (cithare sur caisse),
  cycles sont plus longs que d’autres ; les plus        le bonang (jeu de gongs horizontaux couvrant
  courts sont utilisés dans les pièces requérant        deux octaves), le rebab (vièle à pique) et les
  plus de “chaleur”, les plus longs dans les pièces     voix (une chanteuse soliste pesindhèn et un
  calmes. Le lecteur désireux d’en savoir plus          petit chœur d’hommes chantant à l’unisson,
  peut se reporter au site web http://www.cite-         le gérong). Les instruments à deux maillets et la
  musique.fr/gamelan qui lui fournira des               cithare offrent une grande densité rythmique,
  exemples sonores de ces cycles avec leur repré-       tandis que le suling, le rebab et les chanteurs
  sentation graphique en temps réel.                    exécutent des mélodies plus soutenues. Toutes
                                                        ces parties (à l’exception du chœur d’hommes)
  Le balungan, mélodie de référence :                   disposent d’une certaine liberté d’interpréta-
  Dans les pièces retentissantes, la couche             tion appelée garap (du verbe nggarap, “labou-
  sonore que l’on entend le plus est une partie         rer”, “travailler” dans son sens transitif).
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  Le tambour mérite qu’on s’y arrête car à cer-          Procédés mélodiques
  tains moments il fait partie des instruments           Pour comprendre comment procèdent les ins-
  structurels, une grande partie de ce qu’il joue        truments de “remplissage”, trois concepts
  étant déterminée par la structure de la com-           sont nécessaires : cèngkok, wiled, et sèlèh. Un
  position, et à d’autres son expressivité en fait       cèngkok est une phrase mélodique au sens
  un instrument de “remplissage”. Mais dans              d’unité mélodique mais aussi de trajectoire.
  tous les cas, son rôle est essentiel car il est le     Un musicien jouant d’un instrument de “rem-
  cœur battant de la musique. Il contribue à la          plissage” considérera la pièce comme une suc-
  mise en place du tempo et prend de nom-                cession de cèngkok. Les cèngkok se distinguent
  breuses décisions dans le déroulement de               avant tout par leur sèlèh (note finale) dont la
  l’exécution. Si le tambour est le chef ryth-           hauteur doit en général coïncider avec les
  mique du groupe, le rebab en est bien souvent          finales des phrases du balungan. Mais un bon
  le chef mélodique. Parfois, ce rôle est confié         musicien ne se contente pas de mémoriser,
  au bonang ou plus rarement au gendèr. Le chef          disons : cinq cèngkok en sléndro (un pour
  mélodique est celui qui décide du choix de la          chaque degré de l’échelle) et de les placer sur
  pièce suivante et l’annonce aux autres musi-           les sèlèh correspondants. En fait, il possède un
  ciens dans son prélude en solo. Il décide par-         répertoire de variantes beaucoup plus large
  fois de l’enchaînement à la section suivante           qui seront choisies notamment en fonction
  et aide les autres à se retrouver dans une com-        du mode et du råså qui doit être exprimé. Ces
  position qui, si elle est parfaitement remémo-         variantes sont appelées wiled ou wiledan. Un
  rée collectivement, ne l’est souvent qu’à moi-         nouveau wiledan peut parfois être créé en
  tié individuellement.                                  cours d’exécution, mais en général les musi-
  Il est important de savoir que tous les instru-        ciens s’en tiennent à ceux qu’ils connaissent.
  ments d’un gamelan ne sont pas systémati-              On pourrait comparer cela à de la cuisine : il
  quement joués. Certains genres ne nécessitent          y a bien des manières de faire un cassoulet,
  qu’une partie de l’orchestre. En outre, l’ins-         chaque cuisinier a la sienne qui peut varier au
  trumentation n’étant pas fixée, il est possible        gré des circonstances ou des terroirs, il n’en
  de jouer la plupart des pièces sur des                 demeure pas moins que tout convive saura
  ensembles plus petits (cokèkan, gadhon, siteran,       identifier ce plat comme étant un cassoulet.
  etc.) qui utilisent un nombre limité d’instru-         La recette, dans son abstraction, est un cèng-
  ments. Un ensemble peut même jouer lors-               kok, et chaque fois qu’on la cuisine c’est un
  qu’un musicien ou deux viennent à manquer.             wiledan. Évidemment, dans la musique java-
  Cela dit, tous ces enregistrements ont été             naise plusieurs personnes cuisinent simulta-
  effectués avec un orchestre au complet.                nément le même plat, et c’est ce qui rend
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  cette musique si délicieuse, on ne sait jamais à     (sinueux, rempli). Lancar est deux fois plus
  l’avance ce qui résultera de la combinaison          rapide pour le balungan et les instruments
  des saveurs apportées par chacun.                    structurels que tanggung, et ainsi de suite.
                                                       Rangkep, qui signifie “double”, est un procédé
  Procédés rythmiques                                  comparable dans lequel un niveau d’iråmå est
  Un autre concept-clé est l’iråmå. C’est un pro-      dilaté par un facteur de deux mais comme le
  cédé rythmique dont on trouve des équiva-            rangkep est presque toujours appliqué au
  lents dans d’autres musiques d’Asie mais pas         wiled, on peut le considérer comme un cin-
  en Occident. On peut le définir comme un             quième niveau. Le même cycle de gong joué
  rapport mathématique (ratio) entre les par-          en rangkep devrait donc théoriquement être
  ties rapides jouées par les instruments de           seize fois plus long qu’en lancar. Mais la divi-
  remplissage d’une part et le balungan et le          sion ou la multiplication par deux n’est pas
  cycle des gongs d’autre part. Tandis que le          exacte car les exécutants doivent adapter leur
  balungan et les instruments structurels peu-         allure sur une série de tempi appelés laya en
  vent dilater ou contracter leurs parties dans        langue académique. Grosso modo, lancar et
  un facteur de deux environ, les parties de           tanggung ont un laya plus rapide que dados,
  remplissage s’efforcent de maintenir une den-        mais c’est aussi le cas de wiled, et rangkep a
  sité rythmique constante. Imaginons un bal-          généralement le laya le plus rapide de tous.
  lon de baudruche sur la circonférence duquel         En d’autres termes, à mesure que les iråmå se
  on a dessiné huit points distants de 2 cm les        dilatent, les laya ralentissent puis accélèrent
  uns des autres. La circonférence du ballon           de nouveau.
  représente le cycle des gongs et les points ses      La meilleure analogie avec la musique clas-
  subdivisions. Gonflons le ballon jusqu’à ce          sique occidentale que l’on pourrait faire est
  que ces points soient distants de 4 cm. Cela         celle du thème et variations. Supposons à par-
  laisse donc plus de temps aux instruments de         tir d’un même thème une variation réalisée
  remplissage, jouant à tempo constant, pour           en doubles-croches dans une mesure à 2/4 sur
  aller d’une note finale à une autre. À l’in-         un tempo de noire à 60, et une autre en
  verse, si on dégonfle le ballon, le cercle de        triples-croches en 4/8 sur un tempo de croche
  points va se contracter. Voilà pour le concept       à 76. La seconde sera presque deux fois plus
  de base, voyons maintenant les détails.              longue que la première et le thème sera joué
  Dans la théorie solonaise standard il existe         environ deux fois plus lentement tandis que
  quatre niveaux d’iråmå. Du plus contracté au         les parties en triples-croches et en doubles-
  plus dilaté, ce sont : lancar (rapide, coulant),     croches auront à peu près la même vitesse. La
  tanggung (moyen), dados (établi), et wiled           variation en 2/4 peut être comparée à l’iråmå
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  dados, celle en 4/8 à l’iråmå wiled, le thème au       exécutions d’un gendhing ne peuvent être
  balungan, les parties en doubles et triples-           identiques, elles peuvent même être très diffé-
  croches aux parties de remplissage, et le rap-         rentes. Si les gendhing sont si flexibles, si
  port métronomique au laya.                             imprécis, on peut alors se demander quelle est
  Pour passer d’un niveau d’iråmå à un autre, le         la part de la pièce elle-même et quelle est celle
  procédé le plus courant consiste à accélérer ou        de l’interprétation (garap) dans l’expression
  à ralentir graduellement, cependant il peut en         du råså. En fait, c’est une combinaison des
  résulter un brusque changement de tempo                deux. Car si les musiciens javanais considè-
  pour certains instruments. Par exemple, en             rent souvent que chaque gendhing a son råså,
  passant de l’iråmå tanggung au dados (dilata-          ils sont également unanimes à reconnaître
  tion du cycle), les musiciens ralentissent pro-        qu’il n’y a aucune garantie que son exécution
  gressivement, mais à un certain moment, le             produira justement ce råså-là. Compte tenu
  tempo devient si lent et si inconfortable pour         du nombre de décisions spontanées qui sont
  les instruments rapides qu’ils doublent brus-          prises collectivement pendant un concert de
  quement la densité rythmique de leur partie            gamelan, le råså résulte finalement d’une
  de manière à finir sur un tempo équivalent à           alchimie complexe qui implique les musi-
  celui qu’ils avaient au départ (à de subtiles dif-     ciens, les auditeurs, l’environnement, le
  férences près, celles imposées par les laya dont       moment de la journée, le cadre, la nourriture
  il a été question plus haut). On peut comparer         qui est servie, les offrandes comme l’encens,
  ce phénomène au changement de vitesse sur              et tout ce qui se déroule autour de l’exécution.
  une voiture ou une bicyclette : après une
  période d’accélération ou de ralentissement            Procédés formels
  on change brusquement de rapport. Le pro-              Un des éléments essentiels du gendhing est sa
  cédé d’annulation du rangkep qui, on l’a vu,           structure et cet aspect est si important que les
  constitue par lui-même une catégorie, est              catégories formelles sont intégrées dans le
  appelé udar (débrouiller, simplifier quelque           nom de chaque pièce. Deux traits caractéris-
  chose d’excessivement complexe) ; on le com-           tiques de la musique de gamelan sont l’ex-
  pare volontiers à de l’eau trouble qui se clari-       trême régularité de sa structure sous-jacente et
  fie ou à un visage froncé qui se déride.               son binarisme rigoureux à tous les niveaux.
                                                         Un autre grand principe est l’organisation des
  Garap versus gendhing                                  cycles de gong par rang de taille, depuis le
  Gendhing désigne en général toute pièce de             cycle d’un temps, comme dans la forme appe-
  gamelan et en particulier les pièces longues. Il       lée sampak, jusqu’aux plus grands gendhing
  est désormais clair pour le lecteur que deux           qui comprennent 256 temps. Ces nombres ne
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  s’appliquent que pour l’iråmå tanggung et              tie (mérong) de Laler Mengeng (CD 3, plage 1)
  donc le nombre réel de temps varie selon               où la quatrième cellule ponctuée par le kenong
  l’iråmå dans lequel la pièce est jouée.                est raccourcie de moitié (il devient kethuk 2
  Les formes régulières, de la plus petite à la          kerep au lieu d’être kethuk 2 awis comme dans
  plus grande sont : le sampak (1 temps), le             le reste de la pièce), ce qui ramène le cycle de
  srepeg (2 temps), l’ayak-ayak (4 temps), le            gong à 112 temps au lieu de 128. Voilà le genre
  lancaran (16 temps), le ketawang (16 temps),           d’exception à la règle qui fait la richesse mais
  le ladrang (32 temps) et les grands gendhing           aussi la difficulté de cette tradition de cour.
  (de 32 à 256 temps). Les grands gendhing               La plupart des pièces sont en deux parties : la
  sont classés d’abord en ketawang gendhing              première, de style plutôt sérieux et jouée dans
  (avec deux frappes de kenong pour une                  le registre grave, est suivie d’une partie plus
  frappe de gong) et en gendhing normaux                 aiguë et plus allègre. Cette division est particu-
  (avec quatre frappes de kenong pour une                lièrement évidente dans les grands gendhing,
  frappe de gong). Ensuite on regarde com-               mais on la retrouve également dans les keta-
  bien ils ont de frappes de kethuk par frappe           wang et les ladrang. Dans les grands gendhing,
  de kenong et si ces frappes sont proches               la première partie est appelée mérong et la
  (kerep) ou éloignées (arang ou awis). Le plus          seconde inggah ou minggah. Cette structure en
  petit des grands gendhing est donc le keta-            deux parties est essentielle pour appréhender
  wang gendhing kethuk 2 kerep (32 temps), et            le råså propre à l’exécution, dans la mesure où
  les plus grands (256 temps) sont le gendhing           la progression du “lourd” vers le “léger” est
  kethuk 8 kerep et le gendhing kethuk 4 awis.           non seulement la règle pour l’ensemble de la
  Il existe aussi des formes irrégulières. Ce sont       séance de musique, mais aussi pour chaque
  des pièces à l’origine vocale qui ne sont que          pièce. De ce fait, dans le minggah il y a deux
  partiellement binaires et dont le cycle de gong        fois plus de frappes de kethuk par frappe de
  est déterminé par le chant qui est par essence         kenong que dans le mérong et, en ajoutant avec
  linéaire. On en a un exemple avec le palaran           le petit gong kempyang une couche d’instru-
  (CD 2, plage 3) dans lequel le kempul se substi-       ments marqueurs de temps, le caractère exci-
  tue au grand gong pour créer un cycle régulier         tant propre au minggah s’en trouve renforcé.
  à deux temps tandis que le grand gong est              Dans certains gendhing, au lieu de suivre le
  frappé en des points irréguliers, et un autre          même cycle de gong que le mérong, le minggah
  avec Jineman Gathik Glindhing (CD 4, plage 8).         adopte la forme plus brève du ladrang, ce qui
  De plus, quelques rares gendhing instrumen-            accroît la température du råså.
  taux, curieusement, ont eux aussi une struc-           Pendant une séance de musique, les pièces
  ture irrégulière. C’est le cas de la première par-     ne sont généralement pas jouées seules mais
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  enchaînées sous forme de suites. Elles sont            COMPACT DISC 1
  rarement annoncées à l’avance d’autant que
  nombre de ces suites sont devenues tradi-              1. Kombang Mårå
  tionnelles. Elles sont le plus souvent choisies        Titre complet : gendhing Kombang Mårå,
  par le tambourinaire ou le joueur de rebab et          kethuk 2 kerep minggah 4.
  annoncées par des repères musicaux, notam-             Échelle et mode : laras pélog pathet limå.
  ment par de brusques ou au contraire de sub-           Cette pièce était jouée lors du mariage tradi-
  tils changements de tempo.                             tionnel javanais pour accueillir le fiancé et ses
  Les cycles de gong longs étant par nature              proches dans la maison de sa future épouse
  “froids” et calmes, et les cycles courts               pendant la cérémonie de panggih (rencontre).
  “chauds” et animés, une suite commence tou-            Le titre, “le bourdon arrive”, fait métaphori-
  jours par le cycle le plus long pour aller vers le     quement référence au fiancé. Selon feu Bp.
  plus court. À cela s’ajoutent divers préludes et       Sukanto, le titre se reflète aussi dans la
  postludes : les senggréngan et ådångiyah,              musique : les nombreuses notes graves du
  courtes formules mélodiques descendantes               balungan pouvant évoquer le bourdonnement
  jouées en solo qui annoncent le mode ; le              de l’insecte.
  pathetan, un prélude ou postlude non mesuré            Le råså de Kombang Mårå est presque tou-
  joué en hétérophonie par le rebab, le gendèr, le       jours décrit comme regu (imposant, majes-
  gambang et le suling, ainsi parfois qu’une voix        tueux, calme) ou wingit (spectral, surnaturel).
  masculine car il est emprunté au répertoire de         Ceci est dû en partie à sa tessiture qui se situe
  chants du théâtre d’ombres ; le båwå, intro-           dans le grave et au fait qu’il serait basé sur la
  duction vocale le plus souvent chantée par un          mélodie du pathetan Limå Wantah (énoncé à
  homme en solo ; enfin le bukå, solo instru-            25’25”) – invocation modale chantée par le
  mental qui introduit et annonce une pièce.             marionnettiste dans le théâtre d’ombres –
  Une suite typique se composera par exemple             qui, comme son nom l’indique, est la signa-
  d’un senggréngang, d’un pathetan, d’un båwå,           ture modale du pélog limå. Pour l’essentiel,
  d’un grand gendhing (mérong et minggah), d’un          cette pièce a donc le caractère du pélog limå,
  ladrang, d’un ketawang, d’un srepegan, d’un            le mode le plus solennel, et donc des conno-
  palaran, d’un srepegan, et d’un pathetan final.        tations qui inclinent à la gravité.
  On pourra ainsi écouter une heure environ de           Après le senggréngan, l’ådångiyah (0’09”) et le
  musique ininterrompue.                                 bukå (0’30”) qui ouvrent la pièce au rebab, le
                                                         mérong commence sur un tempo vif mais
                                                         ralentit très vite pour se poser sur un iråmå
                                                         dados lent. La gravité du climat est accentuée
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  par la pesindhèn (chanteuse) qui ne chante           vocales ou d’interjections, et pas de jeu imbal
  pas les phrases de remplissage facultatives          au bonang (sur ce dernier point, voir la pièce
  (isèn-isèn) pouant être insérées entre les           Gambir Sawit). Les légères accélérations à
  phrases principales et par le bonang qui joue à      18’15” et 22’00” signalent que l’on approche
  mi-vitesse. Toutes les deux minutes environ,         du ralentissement final. Après le coup de gong
  chaque coup du grand gong est précédé d’un           final, le joueur de rebab signale aux autres
  ralentissement, après quoi le tempo revient à        qu’ils doivent jouer le pathetan Limå Wantah.
  la normale ; cette particularité du mérong
  contribue à sa majesté. Cette musique nous           2. Elå-Elå Kalibeber
  enseigne la patience, d’où le plaisir qu’on res-     Titre complet : gendhing Elå-Elå Kalibeber, kethuk
  sent, après une longue attente, quand le             2 kerep minggah 4 ; pathetan Sångå Jugag.
  gong sonne à point nommé ! Et s’il sonne             Échelle et mode : laras sléndro pathet sångå.
  trop tôt, ne serait-ce que d’une fraction de         Ce gendhing est à beaucoup d’égards le plus
  seconde, c’est une faute grave.                      difficile du répertoire. Ainsi le balungan se dis-
  La transition vers le minggah (10’00”) se tra-       tingue par l’étonnante variété de ses rythmes
  duit par une accélération progressive du             et nombre de passages mélodiques inconnus
  tempo et un bref passage dans l’iråmå tang-          ailleurs. Les pièces plus faciles se composent
  gung, suivi du ralentissement qui précède le         principalement de phrases-types, de sorte que
  gong. Le minggah (11’18”) est joué dans              les musiciens jouent le balungan en s’ap-
  l’iråmå dados, mais sur un laya légèrement           puyant sur une connaissance générale fondée
  plus rapide que le mérong. D’autres différences      sur leur expérience. Elå-Elå Kalibeber, au
  avec le mérong indiquent un échauffement du          contraire, contient beaucoup de garap khusus
  råså : le bonang ne joue plus à mi-vitesse, la       (interprétations spécifiques) qu’il faut
  pesindhèn chante les isèn-isèn, il y a mainte-       apprendre. Et le caractère du balungan est si
  nant quatre frappes de kethuk pour une de            changeant que pour ne pas rester à la traîne
  kénong, chaque frappe de kethuk est encadrée         chaque musicien doit avoir parfaitement
  par deux coups de kempyang, et le ralentisse-        mémorisé la pièce, car il n’a pas le temps
  ment qui précède le coup de gong est moins           d’écouter les parties des autres pour détermi-
  prononcé. Mais tout est relatif, et pour un          ner la sienne. À cet égard, cette interprétation
  minggah, celui-ci est particulièrement retenu        est parfaite et constituera à n’en pas douter
  du fait qu’il n’utilise pas l’iråmå wiled ni le      une référence pour tous les futurs musiciens.
  rangkep, avec tout ce que cela implique : pas        Cette pièce, comme la précédente, a un råså
  de rythme de danse, pas de gérong (chœur) ni         regu (majestueux). Elle réserve cependant des
  de claquements de mains, pas de cadences             surprises, car on pourrait croire par moments
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  que le balungan y est carrément gecul (humo-             sorte que quand le minggah est répété (comme
  ristique). En fait, c’est une question de rythme.        ici), il en résulte plusieurs changements
  Le jeu du balungan est soumis à différents rap-          d’iråmå. Ceci, ajouté aux nombreux change-
  ports au temps théorique qui se dilate ou se             ments de registre mélodique et de densité du
  contracte en fonction des iråmå. Le temps (en            balungan, devrait conférer à cette pièce extra-
  ce sens) est identifiable à l'écoute du saron le         ordinaire un råså rongèh (agité) ou bérag (exu-
  plus aigu (saron panerus) qui marque une pul-            bérant), et pourtant ce n’est pas le cas.
  sation absolument régulière sans se soucier de
  ce que font les autres instruments. En iråmå             3. Ketawang Sinom Wénigonjing
  lancar le saron panerus joue une pulsation par           Échelle et mode : laras pélog pathet nem.
  temps, en iråmå tanggung il en joue deux, en             Voici un exemple de gendhing sekar, une pièce
  iråmå dados quatre, etc. Ainsi dans un ladrang           qui a presque toujours la forme d’un ketawang
  par exemple, il y a toujours 32 "temps" par              ou d’un ladrang et qui est basée sur une mélo-
  cycle de gong, quel que soit l'iråmå. Tandis             die de måcåpat (cf. description du palaran ci-
  que la plupart des balungan gardent une allure           dessous). Ce genre de gendhing date de la fin
  régulière au sein d'une même séquence, celui-            du XIXe siècle et est souvent utilisé dans les
  ci utilise pas moins de quatre rapports diffé-           formes théâtrales. Sinom Wénigonjing est par
  rents avec des changements fréquents de l'un             exemple jouée dans une scène du langendriyan
  à l'autre. Ainsi, les parties rapides, appelées          (drame dansé dans lequel les danseurs chan-
  balungan ngadhal (balungan au pas du lézard)             tent aussi les dialogues) où le prince Ménak-
  pourraient être perçues comme humoristiques              jinggå de Blambangan s’éprend de la reine
  (gecul), mais en fait il n’en est rien. Le slenthem,     Ayu de Måjåpahit. C’est pourquoi ce morceau
  l’instrument mélodique le plus grave et qui              est souvent appelé gendhing kasmaran (gend-
  fait le mieux entendre le balungan, en donne             hing de la passion amoureuse). Notons au pas-
  des exemples entre 1:56 et 2:34 et entre 3:12 et         sage que dans la culture javanaise, et particu-
  3:48, voire même dans un passage encore plus             lièrement dans la musique, le mal d’amour est
  rapide à 6:06.                                           le sentiment amoureux le plus courant.
  D’autre part, le traitement de l’iråmå dans              L’exécution commence calmement, avec un
  cette pièce est bizarre. Le minggah (10:00 à             traitement typique de l’iråmå dados. Mais à
  16:29) comprend deux cycles de gong. Le pre-             4:42 une cadence vocale andhegan fait planer
  mier est en iråmå wiled mais joué comme un               un parfum de coquetterie. Peu après, le tam-
  iråmå dados, ce qui renforce l’impression de             bour passe à un rythme de danse qui égaye
  calme (on appelle cela kosèk alus). Le second            l’ambiance et se communique aux autres ins-
  cycle en revanche est un vrai iråmå dados, de            truments. Tout au long de la pièce, les
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  phrases sont entonnées par la pesindhèn               Une particularité de la musique de srimpi qui
  (chanteuse soliste) et conclues par le chœur          est absente du bedhåyå est le keplok-alok (cla-
  mixte. Pendant le umpak (première section             quements de mains et cris) assuré par le chœur
  d’un petit gendhing), le chœur d’hommes               d’hommes. Dans les cours royales autrefois,
  gérong souligne par ses cris (alok) les instru-       ces interjections parfois discordantes étaient
  ments marqueurs de temps.                             lancées par les bouffons canthangbalung. Une
                                                        autre singularité est le tempo (laya) extrême-
  COMPACT DISC 2                                        ment rapide des instruments de remplissage,
                                                        sans doute pour permettre aux chanteurs(ses)
  1. Glondhong Pring                                    d’aller au bout de leurs longues phrases (ce qui
  Titre complet : pathetan Nem Ageng ; gendhing         ne les empêche pas de reprendre subreptice-
  Glondhong Pring kethuk 2 kerep, minggah               ment une petite goulée d’air ici ou là). Le
  ladrang Gudasih ; ketawang Sumedhang ; pathe-         contraste des mouvements langoureux et élé-
  tan Nem Jugag.                                        gants de la danse, de la ligne vocale et de la
  Échelle et mode : laras pélog pathet nem.             partie délibérément lente du bonang avec le
  La musique et la danse de Solo sont reconnues         murmure ruisselant du gambang, du siter et des
  par presque tous les Javanais et nombre d’In-         gendèr est une des grandes jouissances que pro-
  donésiens non-javanais – parfois avec fierté,         curent cette musique.
  tantôt par dérision – comme la plus raffinée,         La suite commence par un pathetan qui inclut
  alus, de toutes. Et les formes chorégraphiques        un chœur d’hommes à l’unisson (spécifique
  les plus alus sont deux grandes danses de cour        de l’accompagnement de danse) ; d’un pas
  d’une grâce exquise, le bedhåyå et le srimpi          lent et coordonné les danseuses sortent des
  (qui sont toujours associées musicalement et          quartiers intérieurs du palais, elles prennent
  chorégraphiquement).                                  place au centre du parterre de marbre du
  Glondhong Pring (“tronçon de bambou”) est             pavillon ouvert (dont nous avons essayé de
  une danse srimpi et la suite de pièces qui l’ac-      restituer en studio l’acoustique généreuse). Le
  compagne. Exécutée par quatre danseuses (au           rebab introduit le gendhing Glondhong Pring
  lieu de sept ou neuf dans le bedhåyå), le srimpi      (5:12), puis le mérong est joué trois fois. À la
  est légèrement moins alus et moins sacré que          troisième, le tambour et le rebab annoncent
  le bedhåyå. Les longues et lentes lignes mélis-       par une légère accélération l’enchaînement au
  matiques du chœur (parfois féminin, parfois           minggah (11:25).
  mixte comme ici), les mouvements de danse             Le minggah commence à 12:20 sous la forme
  fluides, évoquent à la fois la maîtrise de soi et     d’un ladrang. L’atmosphère se réchauffe car
  le raffinement esthétique et spirituel.               on est dans la seconde moitié d’un gendhing
                                                  – 18 –
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