Une période de transition - RBC Wealth Management
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Février 2020
Une période
de transition
Pour les actions américaines,
l’année qui commence se
déroulera sous le signe de la
modération, de la turbulence et
du changement. Quelles seront les
conséquences pour les stratégies
de placement ?
Lori Calvasina | Page 4
Rapport spécial Actions mondiales Titres mondiaux à revenu fixe Devises
Davos 2020 : Un mouvement haussier Les plans les mieux conçus Dollar américain :
enjeu planétaire tournent souvent mal en hausse
Voir les déclarations importantes et obligatoires sur les analystes qui ne sont pas américains à la page 29.
Produit le 4 février 2020 à 12 h 29 (HE) ; diffusé le 4 février 2020 à 13 h 30 (HE)
Les produits de placement et d’assurance offerts par l’intermédiaire de RBC Gestion de patrimoine
ne sont pas assurés par la FDIC ou un autre organisme du gouvernement fédéral ; ils ne constituent
pas un dépôt ni ne confèrent quelque autre obligation à une banque ou l’une ou l’autre de ses
filiales, et ils ne sont pas garantis par une banque ou l’une ou l’autre de ses filiales. Ils comportent
des risques d’investissement, y compris la possibilité de perdre le capital investi.Perspectives
mondiales
Février 2020
Table des matières
4 Une période de transition
Les actions américaines ont fortement progressé pendant plus d’un an. Lori Calvasina,
chef, Stratégie sur actions américaines de RBC Marchés des Capitaux, SARL, nous dit
pourquoi les marchés devraient réduire la cadence et produire des gains se rapprochant
des moyennes historiques. Elle donne ses impressions sur les difficultés posées par les
valorisations aux États-Unis, explique si les possibilités sont plus intéressantes dans les
autres marchés et indique où trouver des occasions alors que des changements s’opèrent sur
les marchés américains.
8 Davos 2020 : enjeu planétaire
Le 50 Forum économique mondial a consacré le rôle décisif de la confiance dans la cohésion
e
d’un monde de plus en plus divisé. Dave McKay, chef de la direction, RBC, fait part de
dix constats tirés du forum de Davos 2020.
16 Actions mondiales : un mouvement haussier
Que ce soit à cause de l’éclosion du coronavirus ou de la politique américaine, les marchés
boursiers font face à une course semée d’embûches qui devrait entraîner des accès de
volatilité. Mais à notre avis, ils pourront progresser pendant le reste de l’année et offrir par
le fait même des rendements totaux intéressants.
20 Titres mondiaux à revenu fixe : les plans les mieux conçus
tournent souvent mal
Nous croyions qu’en assouplissant leur politique monétaire en 2019, les banques centrales
pourraient rester sur la touche en 2020, mais l’apparition d’une nouvelle série de craintes au
sujet de la croissance mondiale les porterait presque assurément à reprendre le collier.
Les coulisses des marchés
3 Position de RBC en matière de placements
16 Actions mondiales
20 Titres mondiaux à revenu fixe
24 Devises
25 Marchandises
26 Principales prévisions
27 Feuille de pointage du marché
Sauf indication contraire, toutes les valeurs sont en dollars américains et établies au 31 janvier 2020, à
la clôture du marché.
2 Perspectives mondiales | Février 2020Aperçu mondial des
catégories d’actif
Position de RBC en matière
Opinions sur les actifs mondiaux
de placements
Catégorie Opinion Actions
d’actif
— = + • Après les gains records enregistrés en 2019 dans un contexte où l’économie mondiale a
donné des signes de reprise grâce à l’assouplissement de la politique monétaire des banques
Actions centrales et à l’apaisement des tensions commerciales, l’émergence du coronavirus à la fin
de janvier a donné aux investisseurs en actions mondiales une bonne raison d’encaisser
Titres à leurs bénéfices.
revenu fixe • Pourtant, il est loin d’être certain que les effets de l’épidémie sur la croissance mondiale
seront durables. Le consommateur américain demeure en bonne posture, les bénéfices
publiés par les sociétés jusqu’à présent sont encourageants et l’Europe continue de montrer
Rendement Rendement des signes de stabilisation de la croissance. À notre avis, tout recul de l’économie chinoise
anticipé anticipé devrait entraîner davantage de mesures de relance.
inférieur à supérieur à
la moyenne la moyenne • Par conséquent, tant que les risques de récession sont loin devant, nous maintenons une
pondération neutre en actions et croyons que ces titres enregistreront des rendements
modérés en 2020.
Voir la section « Explication des
opinions » pour plus de détails Titres à revenu fixe
Source : RBC Gestion de patrimoine • Le taux des obligations du Trésor américain à dix ans, qui sert de référence, est confiné
dans une fourchette de 1,5 % à 2,0 % depuis quelque six mois. Toutefois, un autre épisode
de craintes concernant la croissance mondiale et la ruée vers les valeurs refuges ont ramené
les taux à l’extrémité inférieure de la fourchette. Nous croyons que le taux à dix ans pourrait
tomber en dessous du creux historique de 1,36 % atteint en 2016. Même si la chute récente
des taux mondiaux pourrait être temporaire, compte tenu de l’incertitude économique que
suscite l’éclosion du coronavirus, il faut rappeler que le recul des taux du Trésor américain
et des obligations mondiales se déroule depuis plus d’un an et que la tendance se maintient
depuis le sommet généralisé atteint en 2018.
• Nous maintenons notre pondération neutre pour les titres mondiaux à revenu fixe. Les taux
obligataires à l’échelle mondiale demeurent certes historiquement bas, mais il en est de
même pour leurs plafonds. Comme nous croyons que les marchés en général seront plus
volatils en 2020 qu’ils ne l’ont été récemment, nous comptons sur les titres à revenu fixe pour
offrir aux portefeuilles une source de protection et de stabilité.
Explication des opinions
(+/=/–) représente l’opinion du Comité des Services-conseils en gestion mondiale de
portefeuille pour un horizon de placement de 12 mois.
+ Surpondération laisse entendre un potentiel de rendement supérieur à la moyenne pour la
catégorie d’actif ou la région par rapport aux autres catégories d’actif ou régions.
= Pondération neutre laisse entendre un potentiel de rendement moyen pour la catégorie d’actif
ou la région par rapport aux autres catégories d’actif ou régions.
– Sous-pondération laisse entendre un potentiel de rendement inférieur à la moyenne pour la
catégorie d’actif ou la région par rapport aux autres catégories d’actif ou régions.
3 Perspectives mondiales | Février 2020Article
de fond
Une période de transition
Les actions américaines ont fortement progressé pendant plus d’un an.
Lori Calvasina, chef, Stratégie sur actions américaines de RBC Marchés
des Capitaux, SARL, nous dit pourquoi les marchés devraient réduire la
cadence et produire des gains se rapprochant des moyennes historiques.
Elle donne ses impressions sur les difficultés posées par les valorisations
aux États-Unis, explique si les possibilités sont plus intéressantes dans
les autres marchés et indique où trouver des occasions alors que des
Lori Calvasina
changements s’opèrent sur les marchés américains.
New York, États-Unis
Perspectives mondiales : Jusqu’à tout récemment et pendant des
mois, le marché est systématiquement allé de l’avant. Quelles sont vos
prévisions pour l’année qui commence ?
Lori Calvasina : Nous croyons que 2020 se déroulera sous le signe de la modération, de
la turbulence et du changement pour les marchés boursiers américains. À notre avis,
le risque de repli à court terme est très élevé, principalement à cause des valorisations
excessives et des positions résultant de l’exubérance des investisseurs institutionnels.
Cela dit, le S&P 500 connaît rarement des années baissières, sauf en cas de craintes
à propos de la croissance, de récession ou d’éclatement d’une bulle sur les marchés
financiers. Ces scénarios demeurent peu probables et, de ce fait, 2020 devrait être une
autre année haussière, sauf qu’elle offrira des rendements plus volatils et plus près de la
moyenne à long terme.
Notre cible pour le S&P 500 à la fin de 2020 est de 3 460, ce qui représente un gain
de 7,1 % pour l’année complète. Cette cible repose sur l’hypothèse d’une légère
expansion des marges bénéficiaires, d’une croissance des revenus de quelque 4 % et
d’une croissance des bénéfices de 6 % (174 $ par action) par rapport à 2019. À notre avis,
les rachats d’actions et les dividendes continueront de soutenir les actions américaines
cette année.
Un indicateur de la confiance des marchés
Position acheteur nette notionnelle pour les contrats à terme des
Lori Calvasina est première gestionnaires d’actifs sur le S&P 500 (USD)
directrice générale et
chef, Stratégie sur actions
américaines de RBC Marchés 160 G$ L’exubérance récente
des Capitaux, SARL. Son
des investisseurs
travail porte principalement
120 G$ institutionnels qui
sur l’établissement des
transparaît dans leurs
positions dans les marchés
positions rend les
boursiers américains en
80 G$ marchés boursiers
fonction de la taille, du style,
des secteurs et du choix des
vulnérables aux
actions. Elle a été stratégiste mauvaises nouvelles.
40 G$
en actions dans de grandes
banques d’investissement
pendant près d’une vingtaine 0$
d’années. De plus, elle est
juin 06
juin 08
juin 10
juin 12
juin 14
juin 16
juin 18
souvent invitée par des médias
financiers tels que CNBC et
Bloomberg à transmettre sa
Sources : Stratégie sur actions américaines, RBC Marchés des Capitaux, Bureau
connaissance des marchés des contrats à terme RBC, Commodity Futures Trading Commission ; données
boursiers américains. prises en compte jusqu’au 21 janvier 2020
4 Perspectives mondiales | Février 2020Une période
de transition
Quels seraient les catalyseurs potentiels d’un repli boursier ?
Les investisseurs pourraient se rendre compte que la croissance économique des
États-Unis est susceptible de ralentir. De plus, les prévisions de bénéfices des sociétés
risquent de diminuer.
Nous croyons que toute intensification des craintes liées au coronavirus pourrait
accroître la volatilité des marchés boursiers américains à court terme, car le léger
regain d’optimisme des entreprises observé au lendemain de l’accord commercial
de phase un avec la Chine pourrait alors ne plus être justifié. Le problème le plus
important tient au fait que les investisseurs pourraient remettre en question (du moins
temporairement) l’élan d’espoir qui a propulsé les cours des actions américaines
depuis l’automne. Cet élan était motivé par les attentes d’amélioration des conditions
économiques mondiales.
En outre, les marchés pourraient pâtir de nouvelles tensions d’ordre géopolitique,
par exemple entre les États-Unis et l’Iran, ou de rebondissements dans le conflit
commercial avec la Chine à l’aube des négociations sur l’accord de phase deux. Nous
doutons que l’accord de phase un soit assez complet pour restaurer la confiance des
entreprises, qui a été grandement ébranlée.
Les élections aux États-Unis pourraient elles aussi faire dérailler les marchés. À notre
avis, les investisseurs institutionnels sont devenus trop confiants : ils présument que
les résultats des élections primaires et générales seront nécessairement bons pour les
marchés. La saison des primaires du Parti démocrate, qui débute par les caucus de
l’Iowa le 3 février et qui se termine essentiellement à la fin de mars, pourrait déstabiliser
les marchés boursiers.
Pourquoi soutenez-vous que les valorisations du S&P 500 posent
des difficultés ?
Compte tenu des baisses de taux d’intérêt de la Fed, les valorisations du S&P 500 ont
bondi en 2019 et, à la fin de l’année, le ratio cours-bénéfice prévisionnel avait atteint un
sommet de 19,8x (d’après les estimations générales pour les deux exercices suivants).
Pour 2020, nous n’anticipons ni une expansion importante des ratios cours-bénéfice
Selon le modèle combiné de RBC Marchés des Capitaux,
la valorisation du S&P 500 serait élevée
3 60 %
La valeur de notre
2 40 % modèle combiné a
1 20 % atteint son sommet pour
le présent cycle haussier
0 0% et se rapproche du
-1 -20 % sommet atteint en 1999.
-2 -40 %
-3 -60 %
déc. 89
déc. 92
déc. 95
déc. 98
déc. 01
déc. 04
déc. 07
déc. 10
déc. 13
déc. 16
déc. 19
Rendements prévisionnels du S&P 500 dans 12 mois (à droite)
Cote Z du S&P 500 selon le modèle combiné (à gauche)
Nota : Le modèle combiné a recours à 34 mesures différentes, dont différentes moutures
des ratios cours-bénéfice, cours-valeur comptable et cours-flux de trésorerie.
Sources : Stratégie sur actions américaines, RBC Marchés des Capitaux, estimations
de S&P Capital IQ/Clarifi, estimations de Refinitiv I/B/E/S ; données prises en compte
jusqu’au 24 janvier 2020
5 Perspectives mondiales | Février 2020Une période
de transition
ni de nouvelles baisses de taux. De plus, nous ne parlerions pas d’assouplissement
quantitatif pour décrire la gestion actuelle du bilan de la Fed. Par conséquent, nous
sommes d’avis que les gains boursiers seront moins élevés en 2020.
Pour évaluer l’indice S&P 500, nous privilégions tout particulièrement le « modèle
combiné ». Il consiste à résumer la valorisation de l’indice selon 34 mesures différentes,
dont différentes moutures des ratios cours-bénéfice, cours-valeur comptable et
cours-flux de trésorerie. Selon ce modèle, la valorisation du S&P 500 est très élevée
par rapport à sa moyenne à long terme. De plus, ce type de valorisation s’accompagne
généralement d’une croissance des marchés boursiers nulle ou inférieure à 5 % dans
les 12 mois suivants.
Les valorisations élevées du S&P 500 nous portent encore plus à croire que les cours
des actions américaines tiennent déjà compte des avantages éventuels de l’accord
commercial de phase un avec la Chine. Les marchés en avaient fait autant au quatrième
trimestre de 2017, alors que les baisses d’impôt des sociétés n’entraient en vigueur qu’en
janvier 2018.
Comme les rendements s’annoncent moindres aux États-Unis,
trouve-t-on des occasions plus intéressantes ailleurs ?
Nous commençons à voir des possibilités dans d’autres marchés. Cette situation
s’explique principalement par la valorisation, les tendances économiques et la politique
de la Fed. Le marché américain demeure surévalué par rapport à ceux de la plupart
des autres régions importantes. Les bonnes surprises diminuent dans les données
économiques intérieures, mais recommencent à faire leur apparition en Europe et en
Chine. En règle générale, lorsque la Fed est en mode assouplissement, les marchés
boursiers américains surclassent le reste du monde. Selon nos économistes, la banque
centrale marquera une pause en 2020 en raison de la résilience de l’économie, de
l’accalmie dans la guerre commerciale avec la Chine et des élections présidentielles.
Les marchés boursiers américains perdraient alors un avantage qui les plaçait en tête
de peloton.
Depuis la crise financière mondiale, le rendement des États-Unis par rapport aux autres
marchés est vaguement lié à celui des actions américaines de croissance (p. ex., du
secteur de la technologie) plutôt que de valeur (p. ex., des secteurs de la finance et
des produits industriels). Les autres marchés boursiers sont moins centrés sur les
Tendances de répartition régionale des fonds d’actions
mondiales à grande capitalisation (pourcentage des actifs)
60 %
Les pondérations
50 % allouées à l’Amérique
du Nord ont monté en
40 % flèche, alors que les
30 % positions en Europe et
en Asie ont diminué,
20 % mais ces tendances
pourraient commencer
10 %
à s’inverser.
0%
déc. 02
déc. 04
déc. 06
déc. 08
déc. 10
déc. 12
déc. 14
déc. 16
déc. 18
Amérique du Nord Grande Europe Grande Asie
Sources : Stratégie sur actions américaines, RBC Marchés des Capitaux,
Morningstar ; données prises en compte jusqu’au troisième trimestre de 2019
6 Perspectives mondiales | Février 2020Une période
de transition
secteurs de croissance et sont plutôt axés sur la valeur. Si le récent virage vers les actions
américaines de valeur persistait, les marchés boursiers des autres pays pourraient
dépasser l’indice S&P 500.
Les fonds d’actions américaines ont enregistré des flux négatifs récemment,
contrairement aux fonds d’actions européennes, japonaises et chinoises. Au terme de
nombreuses rencontres avec des investisseurs institutionnels, nous avons l’impression
que les investisseurs mondiaux sont maintenant plus enclins à transférer leurs actifs des
États-Unis vers d’autres pays qu’ils l’étaient depuis quelque temps.
Dans quels secteurs des États-Unis voyez-vous les possibilités les
plus intéressantes ?
Nous continuons de privilégier les secteurs de la finance et des produits industriels.
Ils sont nettement sous-évalués par rapport à l’indice S&P 500 et en règle générale, ils
enregistrent des rendements supérieurs lorsque la composante Nouvelles commandes
de l’indice ISM manufacturier monte et que les actions de valeur dépassent les actions
de croissance. Les flux des fonds négociés en bourse se sont récemment stabilisés dans
ces secteurs.
Nous surpondérons également les services publics en guise de « police d’assurance »
contre les épisodes de volatilité. Ce secteur est exposé à un faible risque politique lié
aux élections présidentielles et tend à faire belle figure lorsque la composante Nouvelles
commandes de l’indice ISM manufacturier recule. Il offrirait donc une certaine
protection si les données économiques étaient décevantes. Il ne s’agit pas de notre
scénario de base, quoiqu’il ne soit pas impossible compte tenu du stade avancé du
cycle économique. Le secteur des services publics ne semble plus surévalué par rapport
au S&P 500.
Merci de nous avoir donné vos impressions.
7 Perspectives mondiales | Février 2020Rapport
spécial
Davos 2020 :
enjeu planétaire
Le 50e Forum économique mondial a consacré le rôle décisif de la confiance
dans la cohésion d’un monde de plus en plus divisé. Dave McKay, chef de la
direction, RBC, fait part de dix constats tirés du forum de Davos 2020.
En 1971, lorsque des chefs d’entreprise se sont rencontrés pour la première fois à Davos,
le monde était très divisé. Le capitalisme allait-il tenir ? Les États-Unis reculaient
Dave McKay face au communisme ; les populations adhéraient au socialisme, pas aux politiques
Président et chef monétaires ; et les jeunes s’opposaient aux multinationales qui dictaient les règles du
commerce mondial.
de la direction, RBC
Toronto, Canada Le capitalisme l’a emporté, et pour la vaste majorité des gens, le monde est devenu plus
ouvert, plus savant, plus novateur et – selon la plupart des indicateurs – plus prospère.
La semaine dernière, pourtant, le 50e Forum économique mondial de Davos a révélé
une nouvelle fracture. Après un demi-siècle de mondialisation, de règles et d’ambitions
qui, depuis la fin de la Guerre froide, ont accompagné l’entrée dans l’ère d’Internet et
l’arrivée des appareils mobiles, maintenant omniprésents, le monde, confronté à de
nouveaux défis, se questionne de plus belle. Et une fois de plus, la nouvelle génération
réclame qu’on agisse. Le capitalisme peut-il encore relever le gant ?
Cette cinquième participation au Forum m’a ouvert les yeux : les appareils géopolitiques
et les systèmes économiques sont des plateformes de lutte pour aborder le grand
virage à venir et en encaisser les profonds contrecoups. Au cours des années 2020, à
mesure que nos sociétés relèveront le défi des changements climatiques et que seront
exploitées les possibilités qu’offrent les technologies intelligentes, on pourrait assister
à une restructuration des économies et des secteurs d’activité. Seulement, qui sera
l’artisan du changement ? Plus que jamais, le secteur privé va devoir redoubler d’efforts.
8 Perspectives mondiales | Février 2020Davos 2020
Voici quelques constats que j’ai faits à Davos.
1. Les superpuissances sont les nouvelles superplateformes
En janvier, les magasins de l’artère principale de Davos se font les vitrines des lointains
marchés, qu’ils se trouvent au Karnataka, le long de la mer Caspienne ou – spécialement
cette année – en Arabie saoudite, en Ukraine ou au Canada (où prospère l’industrie du
cannabis). Si la diversité de l’économie mondiale transparaît toujours dans les étalages
à la Disneyland, cette année ce sont deux puissances moins visibles qui se sont fait le
plus entendre : les États-Unis et la Chine, qui représentent 40 % du PIB de la planète.
Comme le montre leur différend commercial, chacune essaie d’obtenir le statut de moteur
de la croissance mondiale. Cela est d’une importance critique pour quiconque vise un
champ d’action mondial, qu’il s’agisse d’éradiquer la maladie, de réduire les émissions de
carbone ou de trouver de nouveaux marchés. Au-delà d’une course à qui deviendra le plus
grand, il s’agit d’une confrontation entre deux modèles économiques : le capitalisme des
parties prenantes et le capitalisme d’État.
Je faisais partie d’un groupe de PDG qui a rencontré le président Trump et des membres
de son administration, tous convaincus que leurs politiques économiques ont dépassé les
attentes. Ils croyaient aussi que leur recherche d’un ordre commercial reposant sur des
accords régionaux et bilatéraux garantirait le maintien en orbite de l’économie mondiale
autour du capitalisme américain, soutenu par les marchés de capitaux new-yorkais, les
laboratoires de la Silicon Valley et un secteur manufacturier en redressement. La Chine
était moins visible à Davos, mais la guerre commerciale n’a pas fait perdre confiance aux
dirigeants chinois que j’ai rencontrés. Leur détermination semble croître, au contraire.
Selon un habitué, il faut peut-être attribuer l’absence de nombreux chefs d’État (ceux du
bloc BRIC, par exemple) à l’organisation, par la Chine, du sommet Belt and Road, toujours
tenu en avril (à Beijing l’an dernier, à Dubaï en 2020), qui pourrait devenir le nouveau
Forum de Davos. À eux seuls, les sommets et le commerce n’expliquent toutefois pas
l’essor de la Chine, pour qui le capitalisme d’État implique de s’étendre partout en Asie et
jusqu’en Europe afin de créer des gisements de données qui feront d’elle l’OPEP de l’ère
numérique. Du modèle qui dominera dans les années 2020 dépendra le sort de toute
entreprise ou nation aspirant à la croissance.
2. La nouvelle voie à suivre par l’État
Dans un Occident vieillissant et en faible croissance, les États s’affirment avec un aplomb
inédit depuis la dernière crise financière. C’est particulièrement le cas en Europe, où les
gouvernements doivent composer avec des taux d’intérêt négatifs et le Brexit désormais
imminent, qui pourrait pénaliser le plus grand marché commun de la planète. En ces
temps d’incertitude, les dirigeants de l’UE sont descendus à Davos pour plaider pour
une attitude plus volontariste de la part des États. Ursula von der Leyen a été claire : le
continent ne fera pas de compromis au chapitre de la réglementation afin de faciliter
9 Perspectives mondiales | Février 2020Davos 2020
la concurrence avec la Grande-Bretagne. La présidente allemande de la Commission
européenne est prête à imposer des mesures commerciales à tout pays qui ne respectera
pas les normes environnementales, sociales et du travail de l’Union. Au cours de la
prochaine décennie, les Européens pensent même consacrer 1 milliard d’euros à une
« vague d’investissements verts » devant laquelle les démocrates américains, avec leur
Green New Deal, n’auraient qu’à bien se tenir.
Il y a un an à peine, de nombreux participants au Forum pensaient que les
mécontentements à l’égard du capitalisme pourraient provoquer un retour au socialisme.
Qui sait ? Il est toutefois des défenseurs pragmatiques de l’intervention de l’État. La
chancelière allemande Angela Merkel, par exemple, applique un modèle économique
ni de gauche ni de droite, mais ancré dans la durabilité. « Nos façons de faire vont devoir
changer », a-t-elle déclaré lors de son 12e Forum de Davos. Plus équilibrée qu’ailleurs,
l’attitude de l’Europe à l’égard des marchés se manifeste aussi dans la cyberéconomie :
malgré le fardeau financier qu’imposent leurs nouvelles réglementations concernant les
données, les pays de l’Union en semblent satisfaits et ils sont bien décidés à imposer une
taxe numérique aux géants d’Internet, par souci d’équité et de captation d’une juste part
des revenus. Les tensions commerciales internationales ne faciliteront pas les choses
et risquent d’ailleurs de s’aggraver quand la Grande-Bretagne essaiera de conclure des
accords avec les États-Unis, puis la Chine, dans l’espoir d’en devenir la plaque tournante.
3. Le capitalisme de la finalité
Le thème central du Forum était « le capitalisme des parties prenantes », terme plutôt
vague censé évoquer une conduite des affaires intelligente, durable et selon laquelle
collectivités, clients, employés et actionnaires auraient tous voix au chapitre. Bref, la
finalité passerait avant le profit. Ces 50 dernières années, le secteur privé a laissé à
l’État le soin de fixer les règles et de percevoir l’impôt pour le bien de tous. Seulement,
l’État inspirant moins confiance et les enjeux de société gagnant en complexité, les
entreprises définissent elles-mêmes les orientations en matière d’environnement, de
questions sociales et de gouvernance, afin de demeurer crédibles aux yeux des citoyens
et de contribuer à la prospérité des collectivités. Immense défi ! Prenons par exemple
le baromètre de confiance Edelman : se fondant en grande partie sur la stagnation des
revenus, plus de la moitié des personnes sondées jugent le capitalisme plus nuisible
qu’utile. « Le capitalisme d’antan, c’est terminé », a déclaré Marc Benioff, fondateur
et PDG de Salesforce.com.
Des entreprises européennes et canadiennes ont déjà opté pour une conduite des affaires
axée sur les fins, alors que leurs homologues américaines ou asiatiques ne font encore que
s’engager dans cette voie. Satya Nadella, PDG de Microsoft, prône cette redéfinition du
capitalisme. Selon lui, notre modèle économique – axé sur l’innovation et la mise à l’essai
systématiques – constitue le système d’apprentissage le plus puissant au monde. Pour
Satya Nadella, un tel système est plus que jamais nécessaire, vu la complexité croissante
des enjeux. De son côté, Ajay Banga, PDG de Mastercard, estime que le secteur privé peut
bâtir les partenariats et les réseaux qu’exigent ces mêmes enjeux. Il insiste sur l’action
10 Perspectives mondiales | Février 2020Davos 2020
à grande échelle, qui sera peut-être la grande force des années 2020 et dont le vecteur
le plus efficace s’est révélé partout être l’entreprise – les plateformes mondiales en sont
une nouvelle preuve. Or, ce nouveau capitalisme et le réseau complexe de relations qu’il
suppose vont obliger de plus belle les PDG à dépasser les limites de leurs organisations
et secteurs d’activité pour s’intéresser à de nouvelles questions et travailler avec des alliés
improbables afin de mondialiser leurs solutions grâce à la puissance et à l’essence de leurs
entreprises. Et Ajay Banga de souligner que « les enjeux actuels réclament plus d’argent
que ne peuvent en réunir les philanthropes et les gouvernements ».
4. L’imputabilité change de visage
Si le secteur privé veut jouer un rôle moteur au cours des années 2020, il devra se
faire mieux accepter que jamais par la société, donc participer plus activement à
l’élaboration de normes nationales ou internationales sur les résultats que doit obtenir
l’entreprise en matière environnementale, sociale ou de gouvernance. Nous ne pouvons
pas nous permettre d’attendre que l’État endosse ce rôle. Cette année, le Forum et
140 multinationales ont lancé un programme de mesure et de présentation des progrès
que réalisent les entreprises sur quatre plans (Principes, Personnes, Planète, Prospérité).
Les grands cabinets comptables ont conçu 22 indicateurs. Correctement mis en œuvre,
l’indice créé peut aider les collectivités, les groupes environnementaux, les organismes
de réglementation, voire les employés à contraindre les entreprises à rendre compte de
leur performance au-delà des simples résultats financiers. En retour, le modèle peut aider
le secteur privé – constamment en quête d’acceptation sociale – à mesurer ses progrès et
ses résultats.
Ce genre d’outil comporte toutefois des risques, notamment s’il y a déséquilibre entre
les nombreuses variables prises en compte. C’était patent cette année à Davos, où les
préoccupations environnementales ont éclipsé les questions sociales et de gouvernance.
Rappelons ici que l’essor qu’a pris le populisme au cours de la dernière décennie est lié
à l’incapacité de l’entreprise et de l’État à réparer le tissu social, mis à mal par la crise
financière. La mauvaise gouvernance d’Internet a également été préjudiciable. Pour que
le nouveau capitalisme trouve son équilibre, il faut considérer les inquiétudes sociales
comme un tout et non comme les éléments discrets d’une simple grille de notation.
5. La nouvelle arithmétique du zéro émission
S’il fallait résumer le Forum en deux mots, ce serait ceux-là. Les entreprises – et tout
un pays avec elles – peuvent-elles atteindre le « zéro émission », c’est-à-dire extraire de
l’atmosphère plus de carbone qu’elles n’en émettent ? Cet hiver, les verts pâturages dans
les vallées suisses de la région de Davos, témoignant des changements climatiques, ont
servi de toile de fond aux avertissements de Greta Thunberg, qui était présente au Forum :
l’histoire nous regarde et la nouvelle génération juge. Greta n’était pas la seule dans son
camp. Le plus grand gestionnaire d’actifs de la planète, BlackRock, a annoncé qu’il allait
désormais appliquer aux sociétés de ses fonds de placement des normes de durabilité
beaucoup plus rigoureuses, notamment en ce qui a trait à la participation de l’entreprise
à la réduction des émissions mondiales de carbone. Microsoft a déjà rehaussé la barre : sa
politique d’émissions nulles, voire négatives, l’engage à compenser tout le carbone qu’elle
aura produit dans son histoire. Peu d’entreprises ont calculé aussi rigoureusement que
Microsoft les nouvelles émissions attribuables à leur simple existence. Si nous adhérons
vraiment au concept de zéro émission, il reste beaucoup à faire.
Jusqu’ici, on cherchait surtout à réduire les émissions. Désormais, on s’intéresse aussi
aux mécanismes de compensation, notamment de type naturel. Comment amener
les océans, les terres et les forêts à absorber rapidement plus de carbone, pendant que
l’industrie adapte ses méthodes et qu’évoluent les préférences des consommateurs ? Les
participants au Forum ont annoncé un engagement audacieux : contribuer à la plantation
d’un milliard d’arbres, soit un tiers de plus que n’en porte la Terre aujourd’hui. Ce ne sera
ni facile ni gratuit. Les principales institutions financières mondiales – banques, caisses de
retraite, gestionnaires d’actifs – s’efforcent en outre d’affecter davantage de capitaux aux
entreprises et technologies axées sur la réduction des émissions, tout en se désolidarisant
11 Perspectives mondiales | Février 2020Davos 2020
graduellement des grands émetteurs nets. Des directeurs financiers et des PDG de
banques internationales m’ont dit que les gouvernements doivent en faire plus, imposer
au secteur les règles de la durabilité, et fixer clairement le coût du risque, notamment
le prix du carbone, afin que les marchés des capitaux et les exploitants d’entreprise
s’occupent de ce qu’ils savent le mieux faire : optimiser l’affectation des ressources en
raréfaction, piloter le changement et étendre l’innovation à l’échelle planétaire.
6. L’énergie : une équation délicate
Les sujets les plus controversés à Davos ont aussi été les plus importants. On y a
discuté de la production et de la consommation d’énergie durant le prochain quart de
siècle de manière à ce que les investisseurs et les consommateurs puissent prendre
des décisions économiques rationnelles qui n’entraîneront ni catastrophe écologique
ni bouleversement social. Pour y parvenir, il nous faudra plus de rationalité et moins
d’émotions parce qu’aujourd’hui, l’équation est insoluble. L’Arabie saoudite, pays
producteur de pétrole à faibles coûts et émissions, a envahi Davos de panneaux
publicitaires et de salons de thé pour redorer son image alors qu’elle demeure l’un des
plus importants exportateurs de pétrole au monde. Le Royaume est bien placé pour faire
face à toute transition énergétique. Les États-Unis, qui ont su innover afin de devenir le
plus grand producteur mondial de pétrole, ne font pas marche arrière eux non plus. Et il y
a la Chine, dont les projets pourraient annuler tous les efforts dans le monde pour réduire
l’empreinte carbone. Un spécialiste de la Chine a affirmé que le pays était en bonne
voie d’atteindre son objectif d’ouvrir deux nouvelles usines à charbon par mois au cours
des 12 prochaines années.
J’ai rencontré les chefs de direction des plus importantes sociétés énergétiques du
monde afin de mieux comprendre leurs défis et les mesures qu’ils prennent pour réduire
leurs émissions. Leur réussite est une nécessité collective. Si on veut éviter d’énormes
perturbations économiques, la transition vers une économie plus verte et diversifiée sur
le plan énergétique devra s’échelonner sur des dizaines d’années. Elle devra également
être mûrement réfléchie, sans quoi nous risquons le détournement massif de capitaux
de certains de nos innovateurs les plus brillants : les entreprises des secteurs gazier et
pétrolier qui ont recours à l’intelligence artificielle, aux drones de surveillance et à la
chimie supérieure pour réduire les émissions. Certains de ces producteurs appréhendent
l’exclusion par les investisseurs qui prennent des décisions fondées uniquement sur
des calculs de l’empreinte carbone. Ces décisions à courte vue pourraient avoir des
conséquences fâcheuses. En l’absence de plan précis de remplacement des combustibles
fossiles, des producteurs risquent de stocker leurs liquidités – ou de les remettre à leurs
actionnaires – plutôt que de les utiliser pour investir dans de nouvelles technologies.
Toute baisse de la production qui en résulterait, surtout en l’absence de changements de
comportement notables chez les consommateurs, pourrait entraîner un rebond des prix
du pétrole et, dès lors, des conséquences économiques et politiques.
7. Le retour du malthusianisme
En 1971, lors du premier Forum, la population mondiale était de 3,8 milliards de
personnes. Plusieurs malthusiens prétendaient alors que les ressources telles que l’eau,
la terre et les aliments seraient insuffisantes. Or, grâce à la technologie et au commerce
international, ce sont environ 7,8 milliards de personnes qui, aujourd’hui, ont accès à plus
d’aliments que jamais. Arriverons-nous à maintenir ce rythme, alors que la population
devrait avoisiner les 10 milliards d’ici 2050 ? Considérant que, chaque année, la Terre
compte 80 millions d’habitants de plus (croissance particulièrement marquée en Afrique,
au Moyen-Orient et dans d’autres régions aux prises avec des défis agroalimentaires),
Davos a prêté une attention renouvelée à la sécurité alimentaire et à l’objectif de
croissance de 60 % de la production alimentaire mondiale d’ici le milieu du siècle.
Le Forum a réuni des innovateurs du secteur alimentaire des quatre coins du globe pour
exposer comment la technologie peut, cette fois encore, nous sauver la mise. Carniculture,
protéines de pois, agriculture verticale : de nouvelles idées sont à l’étude. Elles
nécessiteront de nouvelles chaînes logistiques, des changements dans les comportements
12 Perspectives mondiales | Février 2020Davos 2020
des consommateurs et beaucoup plus d’investissements privés et publics. Pour montrer
le rôle que chacun peut jouer, le Forum a créé le Future Food Day (jour consacré à
la nourriture de l’avenir), au cours duquel ont été servies de petites portions de plats
préparés avec des aliments d’origine locale. De telles mesures pourraient-elles changer la
donne ? Certainement pas sans des investissements massifs dans la recherche financée
par l’État, ni sans le développement de solutions novatrices par le secteur privé. Selon
Ramon Laguarta, chef de la direction de PepsiCo, il faudrait établir une demi-douzaine
de laboratoires de style Silicon Valley axés sur l’innovation agroalimentaire, où les
universités, les entrepreneurs et les principaux producteurs pourraient travailler avec
des producteurs agricoles de toutes tailles pour transformer leur façon de produire les
aliments. C’est précisément ce que les Nations Unies ont fait dans les années 1960 et 1970 :
créer une révolution verte qui a contribué à éviter un désordre malthusien. L’histoire
pourrait se répéter pour autant que nous arrivions à renouveler notre adhésion au
multilatéralisme et à accorder une plus grande place au leadership des entreprises.
8. Monnaies 2.0
Le premier Forum de Davos a été à l’origine de discussions concernant l’abolition de
l’étalon-or et l’émergence du dollar américain comme monnaie de réserve mondiale.
Cinquante ans plus tard, il y est question de monnaies pour l’économie numérique. Des
dirigeants d’institutions financières se sont entretenus avec le gouverneur de la Banque
d’Angleterre, Mark Carney, du prochain enjeu en matière de paiements : comment réduire
les irritants attribuables aux paiements électroniques sans nuire au système financier,
qui est le fondement de notre économie ? Nous avons surmonté les crises financières
qui ont suivi la fin de l’étalon-or parce que notre système financier ne cloisonne pas les
activités de dépôt, de prêt et de transfert de fonds. En fait, ce non-cloisonnement a permis
de maintenir les niveaux de liquidités et d’assurer la concordance entre l’épargne à court
terme (dépôts) et les investissements à long terme (prêts). Les monnaies électroniques
pourraient faciliter les opérations, mais elles risquent de détourner les fonctions qui sont
traditionnellement celles des institutions financières vers des prestataires comme les
grandes plateformes technologiques qui veulent bénéficier de la valeur économique des
paiements sans être astreintes à la réglementation connexe.
Les paiements de prochaine génération soulèveront une autre question importante : les
monnaies numériques remplaceront-elles un jour le dollar ? Pas de sitôt. Le projet Libra
de Facebook n’a pas été accepté facilement. Et l’instauration par la Chine d’un yuan
numérique pose des problèmes fondamentaux. Beijing n’a pas fourni d’explication quant
aux monnaies susceptibles d’appuyer le concept, condition essentielle aux opérations
de commerce international – pensons, par exemple, à un achat sur la plateforme Alibaba
fait en Europe ou à la vente de pétrole russe à la Chine. Si une telle monnaie devait être
acceptée, nous ignorons aussi si son adoption pourrait permettre aux entités frappées de
sanctions financières par les États-Unis de contourner celles-ci. L’imposition répétée de
sanctions par l’administration Trump a déjà incité plusieurs pays, dont la Russie et l’Iran,
à mettre en place de nouveaux circuits financiers avec l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie.
13 Perspectives mondiales | Février 2020Davos 2020
Le concept de nouvelle monnaie électronique est d’autant plus pertinent pour eux. Le
principal défi que devront relever les monnaies de prochaine génération sera de gagner
la confiance des consommateurs, des producteurs, des commerçants et des prêteurs
à l’échelle mondiale. C’est ce qu’a réussi à faire le dollar américain, malgré les crises
financières, les guerres et les récessions. Pour tous les mécontentements qu’ils peuvent
susciter, les systèmes juridiques et réglementaires américains demeurent l’étalon-or du
système financier mondial. C’est pourquoi le dollar est appuyé par la monnaie la plus
précieuse de toutes : la confiance.
9. Organisations 3.0
L’exploitation d’entreprises s’est toujours articulée autour des gens. Au cours des
50 dernières années, s’est ajoutée à cela la technologie. Nous entrons dans une époque
où l’interopérabilité des ressources humaines et de la technologie sera un facteur
déterminant de la réussite des entreprises. À Davos, j’ai fait partie d’un groupe de
discussion sur l’« entreprise bionique » chapeauté par le cabinet Boston Consulting
Group et auquel ont participé Belén Garijo, chef de la direction de la division des soins
de santé de Merck, et Penny Pritzker, ancienne secrétaire au Commerce des États-Unis
et fondatrice de la société de placements PSP Partners. Nous avons discuté des mesures
que peuvent prendre les organisations pour que les employés utilisent efficacement les
technologies de pointe. Nous avons aussi parlé du développement et de la mise au point
de ces technologies de sorte qu’elles soient rehaussées par les aptitudes humaines dont
disposent les entreprises prospères. C’est un peu comme l’« intelligence amplifiée » : un
atout pouvant être aussi puissant que l’intelligence artificielle pour une organisation. Pour
Merck, cette approche s’est traduite par une augmentation de la demande d’employés
alliant aptitudes sociales et technologiques. C’est l’une des raisons pour lesquelles
l’entreprise a reformulé sa raison d’être autour de la curiosité et du progrès.
Groupe de discussion sur l’entreprise bionique, Dave McKay (au centre)
Cet alliage d’aptitudes sera essentiel aux organisations traditionnelles souhaitant
créer des versions 3.0 d’elles-mêmes et bâtir leurs propres plateformes grâce aux
technologies intelligentes et aux données. Par exemple, la société d’engrais norvégienne
Yara International a créé, en collaboration avec IBM, une plateforme numérique conçue
pour fournir aux exploitants agricoles les outils, les données, les ressources et les produits
nécessaires pour adopter des méthodes durables. Malheureusement, de tels efforts
portent rarement leurs fruits sans une approche humaine diversifiée. Mme Pritzker a
confié au groupe qu’elle s’intéressait aux entreprises qui font preuve d’ouverture et
d’authenticité. Selon elle, pour innover, il faut savoir prendre des risques et favoriser
un climat de libre expression. Une organisation bionique s’épanouit uniquement dans
une culture axée sur la diversité – constat auquel elle est parvenue après avoir occupé
un poste au sein du gouvernement. C’est à ce moment qu’elle a compris que la diversité
dépassait le cadre de la représentation. « D’où l’on vient y est aussi pour beaucoup »,
a-t-elle mentionné.
14 Perspectives mondiales | Février 2020Davos 2020
10. Éducation 4.0
On pouvait compter sur Yuval Noah Harari pour ébranler l’Homo sapiens de Davos. Cet
auteur israélien – parmi mes préférés – a répondu aux attentes des participants au Forum
lorsqu’il a parlé des perturbations qui découleront de l’automatisation. « Comment
peut-on enseigner le génie logiciel à un camionneur de 50 ans ou le yoga à un ingénieur
en logiciels ? » Au-delà de l’élimination d’emplois, l’historien et auteur du livre Sapiens
estime que la plus grande menace au progrès sera la perte de notre sentiment d’utilité ;
les machines réaliseront de plus en plus de tâches que nous pensions bien faire : donner
des conseils, expliquer un itinéraire à suivre, raconter une histoire. À son sens, « se sentir
inutile est bien pire qu’être victime d’exploitation ». La décennie à venir posera un défi de
taille : composer avec une nouvelle classe de gens inutiles.
Les éducateurs, et peut-être bientôt nous tous, auront un important rôle à jouer à
cet égard. À ce propos, le Forum a lancé cette année une initiative dont le but est de
permettre à un milliard de personnes de bénéficier d’une éducation de meilleure
qualité, de développer leurs aptitudes et de décrocher de bons emplois d’ici 2030. Pour
ce faire, les éducateurs, l’État et les entreprises devront unir leurs efforts pour mettre
au point de nouveaux modèles d’apprentissage. Comme l’a mentionné la rectrice de
l’Université McGill, Suzanne Fortier, au Forum, nous devons accepter que l’apprentissage
ne cesse jamais, de la petite enfance jusqu’à nos dernières années de vie. Si les
prévisions du Forum — que les investissements en technologie créeront 133 millions
d’emplois au cours des trois prochaines années — s’avèrent, il faudra beaucoup plus de
solutions novatrices de ce genre. Bon nombre de ces nouveaux emplois exigeront des
connaissances technologiques spécialisées. D’autres nécessiteront des compétences dans
un métier – ce dont se désintéressent un trop grand nombre de jeunes. Chose certaine,
les qualités sociales, comme l’esprit critique et la facilité à communiquer, seront les plus
recherchées. Ce sont les compétences essentielles des années 2020. dans un monde
marqué par la surabondance d’information. D’ailleurs, l’apprentissage continu pourrait
bien être le plus grand défi des 50 prochaines années. Comme le souligne M. Harari, c’est
ce qui nous définit comme Homo sapiens.
J’ai quitté Davos avec des sentiments partagés : je suis préoccupé par la fracture de plus
en plus profonde du monde, mais j’ai aussi foi en l’esprit humain à l’origine du progrès.
La réponse aux enjeux à venir réside peut-être dans la notion de confiance. La confiance
pourrait être, selon la chef de la direction d’IBM, Virginia (Ginni) Rometty, l’élément
déterminant de la décennie. Tout s’enchaîne rapidement, à tel point que la confiance
est le nouveau ciment des collectivités et des entreprises. Malheureusement, comme le
montre le Baromètre de confiance Edelman, notre confiance dans les gouvernements et
les médias est ébranlée. Bien que les entreprises soulèvent elles aussi un fort scepticisme,
elles inspirent davantage confiance que les autres institutions. Nous devrons être à la
hauteur de cette confiance en abordant les enjeux qui nous divisent et en veillant à ce que
le manque de confiance ne nuise pas au potentiel positif de la technologie. Notre capacité
à apprendre, à partager et à résoudre des problèmes n’a jamais été aussi importante. Tout
comme notre volonté d’écouter. Angela Merkel résume bien la situation : « Les gens n’ont
plus le désir de discuter, et ça me trouble profondément. »
C’est pourquoi les forums comme celui de Davos sont plus importants que jamais : ils
représentent une occasion de réunir des gens à une époque où les motifs de division
pullulent. Si je devais dresser un constat encourageant du Forum, ce serait la mobilisation
des jeunes leaders de la nouvelle génération. Ils agissent avec fougue pour susciter une
vague de changements positifs. Je termine en citant Natasha Wang Mwansa, Zambienne
de 19 ans militante des droits des filles : « L’âge n’a pas d’importance. Ce qui importe, c’est
ce que vous ferez pour participer au changement qui s’impose. »
Cet article a initialement été publié sur le site Leadership avisé RBC.
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