Banques : les emplois sacrifiés sur l'autel des profits
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DOSSIER
Banques :
les emplois sacrifiés
sur l’autel des profits
Le secteur bancaire resserre encore un peu plus le cordon.
Depuis la crise qui avait entraîné les premières hémorragies, il n’a cessé de supprimer des
emplois à travers le monde, dont en France. Les banques européennes ont annoncé la
disparition de pas moins de 44 000 postes depuis le début de l’année.
Les plans se succèdent, les incitations aux départs plus ou moins volontaires se multiplient.
Raisons avancées : la digitalisation, incontournable mais toujours au détriment des salariés,
puis les taux bas, voire négatifs, ou autres incertitudes économiques.
I lmilitante n° 3315 Mercredi 30 octobre 2019lDOSSIER
Banques : les emplois sacr
D
e 2008 à 2015, les banques à lemandes sont dans le même mouvement. Et de préciser qu’il ne s’agissait pas d’un
travers le monde ont suppri- Deutsche Bank en envisageait 18 000 en nouveau plan de réorganisation, mais de
mé quelque 600 000 emplois, juillet, le plus grand plan de restructura- « la continuité de la transformation ». Et
selon un bilan de l’agence fi- tion de son histoire, et Commerzbank, cette transformation fait penser à une
nancière Bloomberg en 2016. deuxième établissement du pays, 4 300 stratégie de suppression permanente des
Non seulement elles ont poursuivi le mou- suppressions. Pour la banque espagnole postes pour une recherche du moindre
vement mais elles comptent bien, littérale- Santander, il s’agit de quelque 3 200 sup- coût de la masse salariale. « Depuis des
ment, ne pas s’en contenter. Une nouvelle pressions, représentant 10 % de ses effec- années, FO dénonce la politique de la
vague, pour ne pas dire un tsunami, a été tifs. Société Générale, qui demande toujours
annoncée en cet automne 2019 : au total plus mais avec moins de salariés », réa-
44 000 suppressions de postes, qui en La « continuité gissait alors FO-Société Générale, souli-
fait pourraient être 50 000, et même plus, de la transformation » gnant que la banque « a déjà amorcé la
tant les acteurs du secteur semblent cé- suppression de 3 450 postes en France et
der à l’émulation. Depuis le début de l’an- Les banques françaises ne sont pas en la fermeture de 500 agences entre 2015
née 2019, une bonne dizaine de grandes reste. Entre autres, la Société Générale et 2020, et ce, malgré 3,8 milliards de bé-
banques européennes ont ainsi affiché qui, le 9 avril dernier, confirmait la sup- néfices en 2018 ! ». Chez le groupe BNP
leurs intentions de tailler encore plus dans pression de 1 600 postes dans le monde, Paribas (BNPP), ce sont les mêmes procé-
le vif. dont 750 en France, principalement dans dés qui sont mis en œuvre.
Parmi moult exemples, le géant britan- la banque de financement et d’investisse-
nique HSBC a annoncé quelque 4 700 ment (BFI). Le 20 septembre, la direction Réduction de voilure :
suppressions de postes en août, puis faisait part aux représentants du personnel la galère pour les salariés
10 000 le 7 septembre, soit plus de 4 % du de sa volonté de supprimer 530 nouveaux
total de son effectif (238 000 personnes), postes à l’horizon 2023, et ce, dans son Le groupe Société Générale a même
selon le Financial Times. Les banques al- activité de banque de détail en France. augmenté le montant des réductions de
XAVIER POPY/REA
II lmilitante n° 3315 Mercredi 30 octobre 2019lDOSSIER
rifiés sur l’autel des profits
coût devant être réalisées dans le cadre
L’inexorable digital
© LYDIE LECARPENTIER/REA
de son plan « stratégique » lancé en 2017.
D’abord annoncé à hauteur de 2,7 mil-
L
liards d’euros, il a été porté à 3,3 milliards a banque est l’une des industries les
en début d’année, soit 600 millions d’eu- plus digitalisées avec les médias et le
ros de plus d’ici à 2020, dont 350 mil- high-tech. L’introduction en France de lo-
lions pour la banque de financement giciels issus de l’intelligence artificielle (IA)
et d’investissement. Motif : « assurer sa n’est pas sans inquiéter le secrétaire géné-
croissance rentable et durable ». La voi- ral de FO-Banques, Sébastien Busiris, qui
lure des filiales belge (Fortis) et italienne s’alarmait en 2017 : « D’ici cinq à dix ans,
a été fortement diminuée : fermetures cette intelligence artificielle pourra s’oc- sirènes des réductions de coûts faciles et
d’agences et quelque 2 500 emplois sup- cuper de la clientèle standard, dans une des bénéfices ne viennent pas changer les
primés d’ici à fin 2022 (sur environ 13 000 logique de rentabilité à tout crin. » Pour choses… »
aujourd’hui) outre-Quiévrain et, de l’autre lui, « tous réseaux confondus, 25 000 à « Oui, les clients veulent du numérique et
côté des Alpes, un plan de départs volon- 30 000 emplois sont menacés, on est peut- du digital ; oui, ils veulent accomplir cer-
taires, « environ 1 500 équivalents temps être à la veille d’une révolution complète, taines opérations sur leurs smartphones
plein d’ici à 2021 ». Dans l’Hexagone était avec la déshumanisation du métier ». Alors et leurs tablettes, mais ils ne veulent pas
confirmé, fin août, le désir de supprimer secrétaire général de la FEC-FO, Serge de fermetures d’agences et d’un conseil-
« 446 à 546 postes en trois ans » chez Legagnoa, actuel secrétaire confédéral de ler financier qui serait virtuel. Toutes les
BNP Paribas Securities Services. En sep- FO, déclarait en novembre 2017 : « Nous études le prouvent, le premier critère
tembre, le groupe BNP Paribas négociait ne sommes pas contre le progrès et nous dans le choix de leur banque est bien
un plan de départs volontaires dans sa ne sommes donc pas contre l’IA, mais souvent la proximité. Un des principaux
filiale de gestion d’actifs avec pour objec- nous revendiquons que l’IA vienne en as- critères est également d’avoir un vrai
tif une réduction de 10 % de ses effectifs sistance du salarié et non en concurrence. conseiller dédié qu’ils connaissent »,
parisiens, soit une centaine de postes. Le L’IA peut améliorer les conditions de tra- écrivait en 2017 la FEC-FO (secteurs des
groupe a précisé vouloir donner la prio- vail et non être uniquement synonyme de banques et sociétés financières, ainsi que
rité à la « mobilité interne », « sans dé- suppressions d’emplois. Au Crédit Mutuel des organismes agricoles, branche Cré-
part contraint ». Mais, ne serait-ce qu’en l’IA est utilisée comme un assistant com- dit Agricole). Et effectivement, aujourd’hui
2018, il a été accusé de pratiquer des mercial au service du conseiller [NDLR : le même les banques en ligne cherchent à
« licenciements déguisés », avec un taux programme informatique Watson] et cela proposer des conseillers dédiés.
de démission qui a atteint 18 %, avait alors fonctionne ! Mais il est souhaitable que les M. P.
dénoncé Mireille Herriberry, responsable
de la section banques et sociétés finan-
cières à la FEC-FO (Fédération des Em- en plus nombreux à se dire inquiets pour « leurs paiements de 53 % par rapport à
ployés et Cadres). Régulièrement classé leur emploi », déplorait en septembre 2015, soit une hausse de 2,8 milliards de
dans les entreprises qui paient le plus de Mireille Herriberry. Ses craintes se sont dollars ».
dividendes au monde, BNP Paribas s’est révélées justifiées. Les banques ne manquent jamais d’argu-
targué début mai dernier d’un bond de ments pour pratiquer des coupes claires
son bénéfice net de 22,4 % à 1,91 milliard dans leurs effectifs : crise financière, dont
Dividendes first
d’euros pour le premier trimestre, puis, pour beaucoup elles sont à l’origine,
fin juillet, d’un bénéfice net en hausse de Les banques françaises se sont distin- informatisation (au pas de charge) et
3,1 % à 2,46 milliards d’euros au deuxième guées ces dernières années par la hauteur maintenant taux d’intérêt trop bas, voire
trimestre 2019. de leurs dividendes. En février 2017, la so- négatifs. Elles sont moins enclines à pra-
« Comme nous le répétions depuis ces ciété de gestion Henderson Global Inves- tiquer la même chose dans leurs marges
dernières années, la dégradation des tors pouvait ainsi écrire que si l’Hexagone ou dans les dividendes versés. Bien au
conditions de travail s’amplifie pour les est le meilleur payeur de dividendes en contraire puisque c’est en taillant « dans
salariés des banques. Les trois quarts des Europe, c’est principalement grâce aux l’humain » qu’elles peuvent les conserver.
salariés pointent un alourdissement de « banques françaises, dont la situation est
leur charge de travail. Et ils sont de plus de nouveau bonne », et qui ont augmenté Michel Pourcelot
militante n° 3315 Mercredi 30 octobre 2019l IIIDOSSIER
La banque de détail : pas un détail
E
n août dernier, un maire Tout en restreignant son ré-
© PASCAL SITTLER/REA
de la Sarthe a appelé au seau, la Société Générale le
boycott de la Société vante, revendiquant « 36 000
Générale qui venait de fermer collaborateurs » et « près
son agence dans sa commune. de 2 740 agences », qui pro-
Pour cet édile, « la Société posent une « large gamme de
Générale s’est comportée produits et services adaptés
de façon déshumanisée. aux besoins d’une clientèle
Aujourd’hui encore, de diversifiée ». Elle poursuit
nombreux concitoyens ne le plan de numérisation de
veulent ou ne peuvent régler sa banque de détail, lancé
leurs questions d’argent sur dès 2015, qui prévoyait no-
Internet. Ils préfèrent voir tamment la suppression de
leur conseiller, avoir une re- 2019 qu’elle allait encore en suffisamment de proximité 20 % de ses agences et de
lation humaine avec lui ». supprimer une centaine d’ici pour comprendre et prendre 2 000 emplois. Cette même
Pour ce maire, il faut que la à 2021. en compte les particulari- année, FO-Banques avait
Société Générale paye ce tés locales, pour déceler le demandé au président de
choix. Quant aux clients, ils Économie locale potentiel de tel ou tel client, la République d’alors « une
en sont de leur poche : 50 km de tel ou tel artisan, de telle attention toute particulière
aller et retour pour l’agence la Si le phénomène se retrouve ou telle entreprise... », aler- au désengagement des
plus proche, à Alençon. Bien dans la plupart des pays tait la FEC-FO (secteurs des banques dans bon nombre
que le groupe se soit targué européens, notamment en banques et sociétés finan- de villes et villages au regard
d’avoir enregistré un bénéfice Allemagne avec quelque dix cières ainsi que des orga- des fermetures d’agences
net annuel de 3,9 milliards mille points de vente fermés nismes agricoles, branche annoncées ». En 2017, le
d’euros en 2018, en hausse de en dix ans, la France est par- Crédit Agricole), pour qui « si syndicat FO-Banques a ré-
38 %, c’est pourtant une ques- mi les plus concernés et les la montée du numérique et clamé l’ouverture d’une table
tion de réduction de coût qui agences bancaires y sont de- du digital est inéluctable, elle ronde sur l’emploi dans la
est invoquée pour justifier des venues une variable d’ajus- n’oblige en rien à changer profession, en raison d’« une
fermetures d’agences rurales. tement comptable. Pourtant notre modèle de banque casse sociale sans précédent
De son côté, le président des elles sont un des piliers de la universelle, profondément en préparation dans la
maires ruraux de la Sarthe a banque de détail qui irrigue ancré sur une banque de ré- banque ». Aujourd’hui, la
ironisé sur le fait que l’État est le tissu économique d’un seau proche du client afin de situation est loin de s’être
sur la même longueur d’onde, pays. Ce sont elles qui gèrent financer l’économie réelle et améliorée, bien au contraire.
neuf perceptions des finances les comptes bancaires et les de jouer son rôle de conseil ». En 2018, FO-Banques deman-
publiques sur douze devant comptes d’épargne des parti- dait le « maintien des réseaux
fermer d’ici à 2020 dans la culiers, mais aussi des profes- Maillage et d’agences pour conserver les
Sarthe. Au total, la Société sionnels, des entreprises, des maille à partir emplois et les financements
Générale a prévu la fermeture associations et des collectivi- locaux partout en France, y
de 500 agences en France tés. « Avec une telle réduction « L’ADN de la banque en compris dans les zones ru-
pour la période 2015-2020, des réseaux d’agences, qui France est sa présence ter- rales ». Encore cette année,
tandis que BNP Paribas, une financera l’économie locale ? ritoriale, avec un réseau ca- avant la journée de grève et
des pionnières en la matière, Qui sera le plus à même d’ai- pillaire de proximité, qui reste de mobilisation du 19 mars,
en a supprimé 333 depuis der et de financer au quoti- un objectif clair de la majorité FO-Banques avait stigmatisé
début 2017 : 123 en France, dien les projets des ménages, des grandes banques », dé- « les fermetures d’agences
145 en Belgique, 65 en Italie. les projets des commerçants, clarait encore la présidente dans les réseaux bancaires,
Autre exemple, LCL (Le Crédit des artisans, des PME ? Ce ne de la Fédération française tant pour l’impact sur l’emploi
Lyonnais) : la banque, après sont pas des plates-formes des banques en 2018 alors que dans les effets négatifs
avoir fermé près de deux téléphoniques ou des centres que le secteur en était à sa sur le maillage économique
cents agences ces dernières de décisions régionaux ou septième année consécu- et social ».
années, a fait savoir en février nationaux qui pourront avoir tive de baisse des effectifs. Michel Pourcelot
IV lmilitante n° 3315 Mercredi 30 octobre 2019lVous pouvez aussi lire