CINÉCLUB 2021 2022 - Université Paris 8
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Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis
Master Valorisation des Patrimoines Cinématographiques et Audiovisuels
2 rue de la Liberté, 93526 Saint-Denis Cedex 02
Métro ligne 13 / Saint-Denis UniversitéProgramme conçu et élaboré dans le cadre du Master Valorisation des Patrimoines Cinématographiques et Audiovisuels Grégoire Quenault Programmer / Montrer des films Emna Mrabet Mise en œuvre du programme / Gestion du ciné-club Avec Laure Balka, Rémi Chazot, Aurore Fleutot Hovezak, Vincent Jondeau, Violette de La Forest, Inès Leenhardt, Lila El Mahouti, Marie Palaffre, Solène Payet, Angie Sembach, Charline Toulza, Pim Verkleij Assistance technique Delphine Rives, Gaël Le Pemp, Romain Lambert et Jean-Pierre Cazes Nous remercions également Annick Allaigre, Camille Herfray, Nadia Taoussi, Viviane Ferran, Emmanuelle Sruh et le service de reprographie de l’Université Paris 8 Le Multiple CINÉCLUB 2021−2022 MERCREDI 12 h 45 > A ttention : horaire pouvant être avancé à 12 h 30 ou 12 h 15 Salle de projection Bleue Nuit Tropicale A1 181 – Bâtiment A
Introduction
Le multiple. Ou plus exactement l’un et le La vie s’organise en mondes parallèles depuis
multiple, tels que leur articulation est posée dans des millénaires dans certaines sociétés tribales,
l’histoire de la philosophie dès la Grèce antique et la notion d’univers multiples est quant à elle
par Parménide et Héraclite. Pour le premier, toute formulée en occident dès le 6e s av. JC par Anaxi-
multiplicité se comprend dans la permanence de mandre. Ils sont, comme les échelles ou les
l’unité. Pour le second, le temps, affectant toute mondes multiples, également appelés en
chose, rend impossible cette résolution : physique plurivers ou multivers où ils désignent
« comme un fleuve, qui semble toujours iden- la coexistence de plusieurs univers dissemblables
tique mais où l’eau n’est jamais la même, nous aux connexions marginales. Ces notions sont
changeons ainsi que les choses ». L’affirmation associées à la grande question irrésolue de la
du multiple est cependant en soi une manière de physique moderne qui depuis la fin du XIXème et le
poser l’unité. Car s’il est vrai que tout est mouve- début du XXème siècle, cherche à rapprocher la
ment perpétuel, le changement s’apprécie à mécanique quantique de Planck (décrivant le
l’aune de ce qui demeure. Le multiple est toujours comportement des particules atomiques et suba-
le multiple de quelque chose. Ainsi en est-il de la tomiques) et la théorie de la relativité générale
multiplication en mathématique qui assoit dans d’Einstein (analysant le comportement de la
chacun de ses multiples la permanence de l’unité. matière ainsi que le mécanisme de la gravité à
l’échelle cosmique). Ces deux théories appa-
Il n’en va pas autrement au cinéma, et ce jusque raissent absolument inconciliables, en ce qu’elles
dans son principe fondateur. Il n’y a de mouve- fonctionnent sur des règles a priori sans rapports,
ment visible que parce que l’essentiel demeure ou plutôt, dont les rapports sont encore inconnus,
d’une image à l’autre, qui permet non seulement ou incompris. Leur unification reviendrait à
la stabilité des formes et des figures mais, para- découvrir le fonctionnement global de l’univers,
doxalement, également la perception du change- à unifier le multiple…
ment, du différentiel. Dès ses débuts industriels,
soit comme nous l’apprend Benjamin à l’ère de la Alice au pays des merveilles, formidable conte
reproductibilité technique, le cinéma met fin – littéraire et mathématique, est en soi une fable
avec la photographie – au principe d’unicité et canonique du plurivers, dont les inspirations
d’aura de l’œuvre d’art, ouvrant la voie du éclectiques du mathématicien Lewis Caroll
multiple dans toute discipline artistique. La passaient aussi par l’actualité d’une physique qui
simplicité de la production et de la reproduction n’allait plus tarder à devenir moderne. Le récit est
mécanisées, ainsi que celle des interventions sur une conjecture qui préfigure déjà l’imminence de
les objets qui en découlent, va dès lors autoriser Planck et surtout d’Einstein. Ainsi, la chute
la prolifération – pour de multiples raisons quasiment inertielle d’Alice dans un trou noir, si
(commerciales, idéologiques, accidentelles, elle est fantastique est moins absurde qu’il n’y
malveillantes...) – d’occurrences distinctes de paraît. Ce véritable trou de ver, raccourci
l’original. Sur ce point, les vingt-deux versions spatio-temporel comme le sont encore les diffé-
du Napoléon d’Abel Gance ont peu d’équivalent. rentes portes et serrures du récit, mène vers le
monde blanc du lapin à qui le temps échappe
désormais, et où s’emboîtent des espaces extra-
vagants, disparates et d’échelles incompossibles.La science-fiction américaine des années 1950 De l’un au multiple donc. Mais aussi de la multi-
vient, avec la conquête spatiale, précisément plication à l’uniformité et à la conformité, selon
cristalliser l’expression de ces incertitudes qui les principes du clonage comme dans l’inquiétant
ont gagné notre monde physique, celles de la Body Snatchers de Don Siegel, ou selon ceux
place de l’humanité dans ces échelles sans fin de d’une sorte de matrice extra-utérine extra-
l’univers où il est devenu probable qu’elle n’est terrestre dans Le Village des damnés de Wolf
plus seule. Richard Matheson – à qui l’on devait Rilla. La division n’est par ailleurs qu’un miroir
déjà Je suis une légende – est également l’auteur inversé de la multiplication, comme le montre la
de L’Homme qui rétrécit, formidablement réalisé multiplication des cellules par la division cellu-
ici par Jack Arnold. Il inspire et écrit de nombreux laire, et le retour à l’idée d’unité dans la gémel-
scénarios pour la série The Twilight Zone du non lité et le puissant Faux-semblant de David
moins célèbre Rod Serling, qui a pour sa part Cronenberg.
institué l’exploration télévisuelle de la
« quatrième dimension ». Pour autant, il y a aussi de la variété dans la
production en série. C’est le principe même de la
L’informatique a récemment fait apparaître reprise, qui dès les Sortie(s) de l’usine Lumière
comment les structures parentales des Abori- est l’occasion de déclinaisons telles qu’elles sont
gènes sont construites sur le modèle du cube ou visibles dans les mises en abîmes de la « Trilogie
de l’hypercube, suggérant la troisième, la de Koker » d’Abbas Kiarostami et plus particuliè-
quatrième et parfois la cinquième dimension1. rement dans Au travers des oliviers. Ce sont
Sans connaître les nombres, certaines civilisa- encore les potentialités narratives que cherche à
tions datant du paléolithique ont donc su inventer épuiser Alain Resnais dans ses Smoking et No
des systèmes et des structures relevant des Smoking, remettant sans cesse sur le métier son
mathématiques modernes 2. Les Aborigènes récit et qui seront proposées au choix aux spec-
vivent au quotidien avec la présence d’un monde tateurs lors d’une séance dédiée. Enfin, la répé-
spirituel, simultané et invisible, d’où ils reçoivent tition et ses variations peuvent devenir tout
lors de l’activité onirique – à l’origine de la terre, simplement hypnotisantes, qui se déroulent
et un peu comme Alice – des messages-guides selon les principes analogues de la musique
permettant de maintenir le monde d’ici-bas à minimale dans le cultissime Crossroads de Bruce
l’image de celui du « Temps du Rêve », symétri- Conner.
quement situé sous la surface de la terre.
Conception d’un endroit et d’un envers du monde Grégoire Quenault
qui n’est pas si éloignée de celle d’Amenabar
articulant celui des vivants et des morts dans Les
Autres. Et pour les Indiens Hopi, qui ont inspiré à
Godfrey Reggio son sublime film gigogne Koyaa-
nisqatsi, le monde était également multiple –
même si successif – bien qu’ils n’aient pas eu de
mots pour dire le temps…
1 Cf. les travaux de l’anthropologue Barbara Glowczewski, par ailleurs cinéaste expérimentale et ancienne étudiante
du département Cinéma de Paris 8.
2 Betty VILLEMINOT, « Regard sur la civilisation aborigène », Les Cahiers jungiens de psychanalyse, 2002/1, n°103,
p. 81-94.Semestre 1
20 octobre 2021
Alice au pays des multiples
Alice in Wonderland 24 novembre
CINÉ-CONCERT
Cecil M. Hepworth & Percy Stow,
Multivers
1903, 8 min. 30. Koyaanisqatsi
Alice au pays des merveilles Godfrey Reggio, 1982, 87 min.
Clyde Geronimi, Hamilton Luske
& Wilfred Jackson, Studios Disney, 1er décembre
1951, 75 min.
Stille Nacht II : Are We Still Married ? The Twilight Zone
Quay Brothers, 1992, 3 min. The Time Element
Stille Nacht IV : Can’t Go Wrong Without You Rod Serling & Allen Reisner,
Quay Brothers, 1993, 4 min. 1958, 60 min.
La petite fille perdue
27 octobre Paul Stewart, 1962, 25 min.
Les trois fantômes
Simultanéité des temps Douglas Heyes, 1959, 25 min.
Meshes of the Afternoon
Maya Deren, 1943, 14 min. 8 décembre
Ritual in Transfigurated Time
Maya Deren, 1946, 15 min. Unité Conformité Uniformité
Hill of Freedom Rhythm
Hong Sang-Soo, 2014, 66 min. Len Lye, 1957, 1 min.
Tango
10 novembre Zbigniew Rybczynski, 1981, 8 min.
Le Village des damnés
Vie(s) des fantômes Wolf Rilla, 1960, 77 min.
Les Autres
Alejandro Amenábar, 15 décembre
2001, 104 min.
Alter ego
17 novembre Faux-semblants
David Cronenberg, 1988, 116 min.
L’Univers infini
L’Homme qui rétrécit
Jack Arnold, 1957, 81 min.Semestre 2 9 mars
Répétitions / Variations
Hommes nus (mouvements divers)
Étienne-Jules Marey, 1891-93, 4 min.
Ballet mécanique
2 février 2022 Fernand Léger , 1924-25, 18 min.
Body Snatching Film-Montagen II
Peter Roehr, 1965, 7 min.
L’Homme orchestre Home stories
Georges Méliès, 1900, 2 min. Matthias Müller, 1991, 6 min.
The Playhouse Berlin Horse
Buster Keaton, 1921, 23 min. Malcolm Le Grice, 1970, 9 min.
L’Invasion des profanateurs de sépultures Péribole
Don Siegel, 1956, 80 min. Marc Plas, 2007, 2 min 20.
Crossroads
9 février Bruce Conner, 1976, 36 min.
Di-Versions
16 mars
Sortie(s) de l’usine Lumière
Louis & Auguste Lumière, quatre versions, Polyvision
1895-97, 4 min. Napoléon
Anémic Cinéma Abel Gance, 1927, multi-projection.
Marcel Duchamp, 1925, 8 min.
Le Lion des Mogols
Jean Epstein, 1924, 106 min.
23 mars
Des points de vue
16 février Nowa ksiaska
Reprises Zbigniew Rybczynski, 1975, 10 min.
Dans la peau de John Malkovich
Au travers des oliviers Spike Jonze, 1999, 113 min.
Abbas Kiarostami, 1994, 103 min.
30 mars
23 février
I Contain Multitudes
À Choix multiple(s)
I’m Not There
Smoking / No smoking (film au choix) Todd Haynes, 2007, 135 min.
Alain Resnais, 1993, 140 min. ou 145 min.
16 avril
Toutes les femmes
Cet obscur objet du désir
Luis Buñuel, 1977, 105 min.ALICE AU PAYS DES MULTIPLES
20 OCTOBRE 2021Alice in Wonderland CINÉ-CONCERT !
Cecil M. Hepworth & Percy Stow
Alice au pays des merveilles
Clyde Geronimi, Hamilton Luske & Wilfred Jackson
Stille Nacht II : Are We Still Married ?
Stille Nacht IV : Can’t Go Wrong Without You
Quay Brothers
Les aventures d’Alice au pays des petite, elle change incessamment de ALICE IN WONDERLAND
merveilles, roman de Lewis Caroll taille, alors que les espaces semblent Cecil M. Hepworth et Percy Stow
paru en 1865, a connu d’innombrables juxtaposés les uns aux autres, les
adaptations cinématographiques. temporalités mouvantes et que les 1903, Royaume-Uni
On comprend dès le premier Alice instances diégétiques se multiplient. 9 min., n&b et teinté, sil.
in Wonderland de 1903, signé Cecil
Au sein du rêve, chaque nouvel élément ALICE AU PAYS DES MERVEILLES
Hepworth et Percy Stow, comment (ALICE IN WONDERLAND)
semble avoir sa réalité. Le « moi trans-
la complexité du récit d’Alice trouve
cendantal », qui fait du Je le point de Clyde Geronimi, Wilfred
dans les effets nouveaux du cinéma un Jackson, Hamilton Luske
départ de toute connaissance certaine, (Studios Disney)
terrain d’expression inédit et fertile.
est envisagé comme étant malléable
Le studio Disney, armé de la puis-
et transformable. Ainsi, l’espace et 1951, États-Unis, 75 min., coul., sonore
sance démiurgique sans limites de
le temps deviennent des instances Son : C.O. Slyfield
son industrie entreprend lui aussi, en
plurielles et flottantes et les choses Musique originale : Oliver Wallace
1951, d’adapter l’œuvre aux multiples
deviennent réelles à partir du moment Montage : Lloyd Richardson
histoires et lectures. Avant que les
où elles sont vécues par Alice. De plus, Production : Walt Disney Pictures
frères Quay, figures emblématiques
chaque réalité semble être contenue en Distribution : RKO Pictures
de l’animation des années 1980-90,
puissance dans celle vécue. C’est ainsi Avec (voix) : Sterling Holloway,
finissent plus d’un siècle après sa
que l’on fête les non-anniversaires, Ed Wynn, Jerry Colonna, Richard Haydn,
création par en proposer quelques
que des roses blanches deviennent Verna Felton, J. Pat O’Malley,
déclinaisons, libres et musicales, où le
rouges une fois repeintes… Bill Thompson
lapin intercède dans un autre univers,
gothique et non moins étrange. Alice au pays des merveilles est donc STILLE NACHT II :
un voyage initiatique au pays des ARE WE STILL MARRIED ?
Tombée dans les pays de son rêve,
multiples, de la recherche de soi et Stephen & Timothy Quay
Alice, fillette d’une bonne famille
d’un imaginaire en déconstruction et
anglaise, les explore au gré des 1992, États-Unis, 3 min., n&b, sonore
construction permanentes.
soubresauts de son imaginaire. Le
récit entraîne le spectateur à travers Laure Balka, STILLE NACHT IV :
la découverte des mondes mentaux Rémi Chazot, CAN’T GO WRONG WITHOUT YOU
d’Alice, qui semble toujours s’étonner Violette de La Forest Stephen & Timothy Quay
et Angie Sembach
des situations qu’elle crée elle-même
1993, États-Unis, 4 min., n&b, sonore
au sein de son rêve. À la fois grande etSIMULTANÉITÉ DES TEMPS
27 OCTOBRE 2021Meshes of the Afternoon Maya Deren
Ritual in
Transfigurated Time Maya Deren
Hill of Freedom Hong Sang-Soo
Les films se trouvent ici à une frontière « le film est un art d’espace-temps »1, MESHES OF THE AFTERNOON
imperceptible entre passé et présent, qu’il s’agit de produire dans toute Maya Deren
dans des lieux suspendus et multi- sa singularité, et un « cinéma des
ples où la distinction temporelle, ou a corps »2, où gestes et chorégraphies 1943, États-Unis
minima sa continuité, a perdu sa perti- trouvent à s’exprimer selon des durées 14 min., n&b, sonore
nence. Ils nous mènent au croisement spécifiques.
du rêve et de la réalité, dans un espace RITUAL IN TRANSFIGURED TIME
Dans Hill of Freedom, Hong Sang-Soo
où la véracité des faits et des gestes se Maya Deren
raconte l’histoire de Mori, un jeune
confond avec leur virtualité, où l’in-
japonais, se rendant à Séoul afin de 1946, États-Unis
certitude laisse place à la potentialité.
retrouver la femme qu’il aime. Mais 14 min., n&b, sil.
Aussi nous plongent-ils dans un voyage
celle-ci est absente. Il attend son
non seulement spatio-temporel mais HILL OF FREEDOM
retour en lui écrivant, et en déambu-
métaphysique.
lant dans les lieux qu’elle a l’habitude Hong Sang-Soo
Maya Deren, pionnière de l’avant- de fréquenter. Dans ce récit épisto-
2014, Corée du Sud
garde cinématographique américaine laire, nous découvrons la vie de Mori
66 min., coul., sonore
des années 40, réalise plusieurs courts à travers la lecture postérieure des
métrages emblématiques du patri- lettres faite par Kwon, l’amie aimée. Scénario : Hong Sang-Soo
moine expérimental dont Meshes of Mori promène également un livre, inti- Photographie : Park Hong-yeol,
the Afternoon et Ritual in Transfigured tulé Le temps, qui cristallise sa concep- Yi Yuiheang
Time. Chacun de ces films incarne un tion (et celle du film) d’une temporalité Musique originale : Jeong Yong-jin
univers poétique au rythme et à la arbitrairement pensée comme continue
logique propre, déclinant des théma- et linéaire. Romain Lefebvre, souligne Montage : Hahm Sung-won
tiques récurrentes comme l’identité, qu’« il s’agit de mettre le temps en jeu, Production : Jeonwonsa Film Co.
les mythes, les rituels. Elle y explore de en incorporant une forme de multipli- Disctinction : Montgolfière d’Or 2014
nouvelles expériences visuelles et cité »3. L’interprétation de la nature (Festival des trois continents, Nantes)
déconstruit les codes de la narration des événements s’appréhende dès lors
hollywoodienne. Dans ses textes théo- subjectivement dans une construction
riques, la cinéaste affirme sa volonté illusoire du réel.
de penser les films en termes visuels et
Lila El Mahouti et
non verbaux. Aussi, ne se définit-elle Grégoire Quenault
pas comme une surréaliste. Pour elle,
1 DEREN Maya, Lettre à James Carr (1955), « New Directions in Film Art », dans Essential Deren – Collected Writing on Film by Maya Deren,
édition et préface de B. R. McPherson, Kingston, New York, Documentext, 2005, p.190-191
2 TRIVELLI Anita, « La dimension onirique dans le cinéma de Maya Deren », dans Rêve et cinéma, Mouvances théoriques autour d’un champ créatif,
dir. M. Martin et L. Schifano, Presses Universitaires Paris Nanterre, Paris, 2012, p. 159-176
3« Hill of Freedom, Hong Sang-Soo, Maintenant ou jamais », Débordements, Critique, 2015.VIE(S) DES FANTÔMES
10 NOVEMBRE 2021Les Autres Alejandro Amenábar
Alejandro Amenábar investit ici une Notamment adapté du roman Le Tour LES AUTRES (THE OTHERS)
nouvelle fois les questions liées à la d’écrou de Henry James, l’œuvre met Alejandro Amenábar
solitude et aux virtualités de la mort. en scène dans une sorte de jeux de
Dans Les Autres, l’imprégnation de ces miroirs ou de trompe-l’œil l’apparition 2001, Espagne,
dernières dans celles de la vie n’est de revenants, et donc la porosité entre 104 min., coul., sonore
pas sans rappeler la phrase du poète monde des vivants et des morts, privant Scénario et musique originale :
romantique Percy Bysshe Shelley qui, le spectateur des repères lui permet- Alejandro Amenábar
dans son poème Adonaïs, assure « ne tant de mettre le film « à l’endroit ». Photographie : Javier Aguirresarobe
plus jamais laisser la vie diviser ce Ainsi les propositions des différentes
Décors : Benjamín Fernández
que la mort peut réunir »1. Véritable séquences se contredisent et l’inter-
travail d’artisan, le film narre, dans prétation peine à s’enraciner dans une Costumes : Sonia Grande
une sobre mise en scène, l’histoire de réalité plutôt qu’une autre. Les Autres Son : Ricardo Steinberg
Grace et de ses enfants qui attendent, consiste alors à accompagner les per-
Montage : Nacho Ruiz Capillas
dans une grande et glaciale maison sonnages dans cette révélation et
bourgeoise de Jersey, le retour du père dans l’acceptation d’une réalité, qu’ils Production : Cruise/Wagner
de famille, mobilisé sur le front de la découvrent en même temps que le Productions, Las Producciones
Grande Guerre. L’unité de lieu esquisse spectateur. del Escorpión S.L., Sociedad General
de Cine
un film d’atmosphère. Les Autres est
Peignant un monde poétique et
un huis-clos fantastique doté d’une Avec : Nicole Kidman, Elaine Cassidy,
sombre, la multiplicité de l’espace se
puissante dimension psychologique, Christopher Eccleston…
traduit par cet enchevêtrement de deux
où l’intrigue, particulièrement subtile, Prix du Meilleur Film d’Horreur,
mondes — liant la vie et la mort dans un
délivre au compte-gouttes ses élé- de la Meilleure Actrice et
canevas classique des films de maison
ments de réponse. de la Meilleure Actrice de Second Rôle
hantée.
à l’Academy of Science Fiction,
Charline Toulza et Fantasy & Horror Films, 2002 ;
Aurore Fleutot Hovezak Top Box Office Films à l’ASCAP Film and
Television Music Awards, 2002 ; et prix
du Meilleur Réalisateur, du Meilleur
1 S HELLEY Percy Bysshe, Adonais: An Elegy on the Death of John Keats, 1821 Scénario Original, et de la Meilleure
(traduit de l’anglais « no more let life divide what death can join together »). Image au Cinema Writers Circle Awards,
Espagne, 2002L’UNIVERS INFINI
17 NOVEMBRE 2021L’Homme qui rétrécit Jack Arnold
Jack Arnold, figure majeure du Mais L’Homme qui rétrécit est surtout L’HOMME QUI RÉTRÉCIT
cinéma de science-fiction des années un conte philosophique. Nous voya- (THE INCREDIBLE
cinquante et pionnier du cinéma en 3D, geons avec le héros, au fur et à mesure SHRINKING MAN)
signe en 1957 The Incredible Shrinking de sa descente dans les limbes du Jack Arnold
Man. Ses précédentes réalisations, vivant et de la matière. Paradoxale-
1957, États-Unis
telles It Came from Outer Space (1953) ment, et contrairement à son appa-
81 min., n&b, sonore
ou Creature from the Black Lagoon rence physique, lui ne change pas. Il
(1954) avaient suffi à l’inscrire dans la demeure le même dans un monde qui Scénario : Richard Matheson,
production américaine de série B, pour- semble se métamorphoser autour de d’après son roman éponyme
tant, le célèbre Homme qui rétrécit est lui, exigeant constamment une adap- Photographie : Ellis W. Carter
beaucoup plus que cela. tation des modalités de sa survie et
Décors : Russell A. Gausman,
une reconfiguration de son humanité. Ruby R. Levitt
L’œuvre est bien sûr en soi une Cette descente a lieu par avancées
prouesse technique. Il décline les dans des strates multiples et succes- Effets spéciaux : Everett H. Broussard,
principes de mise en abyme de l’image sives d’échelles dont on comprend Everett H. Broussard
notamment déployés dans son Taran- qu’elles ne sont plus inconciliables Son : Leslie I. Carey, Robert Pritchard
tula (1955), où il s’agissait d’ailleurs mais qu’elles s’entretissent bien au Musique (supervisée par) :
déjà de survivre à une invasion d’arai- contraire les unes les autres sur un fil Joseph Gershenson, Harris Ashburn
gnées géantes. Propos politique, le sans fin, liant inextricablement temps
film dénonce également la curiosité Montage : Albrecht Joseph
et espace, où l’univers est un et où
malsaine des médias de masse et l’infiniment petit rejoint l’infiniment Producteur : Albert Zugsmith
annonce très précocement l’inconsé- grand. Production : Universal
quence écologique de la société indus-
trielle. Les déboires de Scott Carey Grégoire Quenault Avec : Grant Williams, Randy Stuart,
April Kent, Paul Langton,
étant en effet accidentellement initiés
Raymond Bailey, William Schallert,
par la traversée d’un nuage toxique
Frank Scannell, Helene Marshall,
évoquent le recours déjà massif aux Diana Darrin, Billy Curtis
pesticides de l’agriculture intensive ou
des radiations nucléaires de la bombe
atomique.MULTIVERS
24 NOVEMBRE 2021Koyaanisqatsi Godfrey Reggio
Le cinéma est par excellence le médium philosophies éternelles, représentées KOYAANISQATSI
qui nous permet de nous échapper par les dessins rupestres des Hopis et Godfrey Reggio
temporairement de l’expérience par les quatre éléments fondamentaux,
physique par laquelle nous percevons avant de s’accélérer jusqu’au vacarme 1982, États-Unis
le monde. Il nous amène à voir plus frénétique des métropoles. Cette accé- 87 min., coul., sonore
grand, grâce à sa capacité à nous faire lération n’est pas anodine, selon Ghis- Scénario : Ron Fricke, Michael Hoenig,
voyager d’un univers à l’autre en l’es- lain Benhessa et Nathalie Bittinger : Godfrey Reggio, Alton Walpole
pace d’un instant. Et si un film illustre « le film exhibe en accéléré la muta- Photographie : Ron Fricke
cette idée, c’est bien Koyaanisqatsi tion d’un temps cosmologique immé-
Sociétés de production : IRE Productions
– ou « Vie en déséquilibre » en Hopi. morial en une infernale cadence méca-
et Santa Fe Institute for Regional
Ce documentaire expérimental non nique et technologique fragmentée. De
Education
narratif présente l’univers compre- la genèse à l’apocalypse imminente,
nant la terre comme une gigantesque l’œuvre se transforme en parabole Producteurs : Francis Ford Coppola
poupée russe. Partant d’échelles trop de la démesure prométhéenne de (producteur exécutif), Godfrey Reggio
(producteur), Mel Lawrence, Roger
vastes pour être perçues à l’œil nu, l’homme »1. Que l’on partage ou non
McNew, T. Michael Powers, Lawrence
telles que la galaxie et le cosmos, il le sentiment d’une apocalypse immi-
Taub, Alton Walpole (producteurs
parvient progressivement à l’infinité- nente, il est certain que Koyaanisqatsi associés)
simal – en passant successivement par rend compte de cette accélération du
la société humaine et l’individu. temps, conditionnée par la marchan- Montage : Ron Fricke, Alton Walpole
disation et l’industrialisation de toute Musique originale : Philip Glass
Il met ainsi en exergue la multipli-
espèce de transactions humaines, et
cité des échelles dont le monde est
nous offre un véritable trip planétaire,
composé et qui coexistent à chaque
que l’on peut qualifier de spirituel,
instant. Son trajet ne franchit pas
notamment grâce à la musique origi-
seulement les frontières de l’espace,
nale et minimaliste de Philip Glass.
mais également celles du temps. Il
s’installe en premier lieu dans les Pim Verkleij
1 BENHESSA Ghislain, BITTINGER Nathalie, « Qu’elle était verte ma vallée » dans Esprit 2018/
1-2 (Janvier-Février), p. 192.THE TWILIGHT ZONE
1ER DÉCEMBRE 2021The Time Element Rod Serling
La petite fille perdue Richard Matheson
Les trois fantômes Rod Serling
« Nous sommes transportés dans une The Time Element est un épisode THE TIME ELEMENT
autre dimension… Une dimension sans écrit par Serling pour une autre série
1957, États-Unis, 52 min., n&b, sonore
espace, ni temps, mais infinie... ». télévisée, mais dont le succès le pousse
Scénario : Rod Serling
C’est avec ces mots que Rod Serling, le à créer sa propre série. Le patient dont
Réalisation : Allen Reisner
créateur et narrateur de ce monument il est question relate un rêve qui l’ob- Diffusion / Chaîne : CBS
de la télévision qu’est La Quatrième sède, et qui n’est finalement autre (Columbia Broadcasting System)
Dimension, ouvre chacun des épisodes. qu’une brèche temporelle qu’il a acci- Origine : Épisode 6 de la série
dentellement pénétrée. Dans Les trois Westinghouse Desilu Playhouse
Si Einstein associe le temps à la fantômes, trois astronautes reviennent Date de diffusion : 10 novembre 1958
quatrième dimension dans sa théorie d’une sortie dans l’espace au cours Avec : William Bendix, Martin Balsam,
de la relativité 1 , Serling désire de laquelle ils ont disparu des radars Darryl Hickman, Jesse White...
esquisser une dimension qui serait plusieurs heures. Ils voient dès leur
celle de l’imagination : la Twilight retour leur appartenance à ce monde LA PETITE FILLE PERDUE
Zone, titre original (de la série) libre- remise en question. La réalité de leur (LITTLE GIRL LOST)
ment traduit en français, qui révélait existence semble se dissoudre, comme
1962, États-Unis, 25 min., n&b, sonore
davantage la volonté de Serling de siphonnée, projetée ailleurs, dans une Scénario : Richard Matheson
représenter une « zone crépusculaire » sorte de transposition existentielle du Réalisation : Paul Stewart
(twilight zone en anglais). trou noir, qu’ils ont peut-être approché Saison 3, épisode 26
là-haut d’un peu trop près… Enfin, Diffusion / Chaîne : CBS
Si la suite par épisodes est une des dans La petite fille perdue, une porte Date de diffusion : 16 Mars 1962
caractéristiques du multiple à la télévi- s’ouvre sur une dimension parallèle, Avec : Charles Aidman...
sion, La Quatrième Dimension jette par un espace simultané, que franchit
ailleurs un regard fasciné sur le monde une fillette, s’égarant du coup dans sa LES TROIS FANTÔMES
mystérieux des dimensions multiples, propre chambre. Le tout sur une bande (AND WHEN THE SKY WAS
éclairant nos propres interrogations originale composée par Bernard Herr- OPENED)
métaphysiques. mann. 1959, États-Unis, 25 min., n&b, sonore
Scénario : Rod Serling, d’après
Charline Toulza une nouvelle de Richard Matheson
Réalisation : Douglas Heyes
1 Cf. MEYERSON Emile, La déduction relativiste, Payot, Paris, 1925, pp. 97-110. Meyerson mentionne Saison 1, épisode 11
dans sa recherche des antécédents classiques de la relativité einsteinienne, cette première idée Diffusion / Chaîne : CBS
du temps comme quatrième dimension, ainsi que sa reprise ultérieure par Lagrange. Date de diffusion : 11 décembre 1959
Avec : Rod Taylor, Charles Aidman...UNITÉ CONFORMITÉ UNIFORMITÉ
8 DÉCEMBRE 2021Rhythm Len Lye
Tango Zbigniew Rybczynski
Le Village des damnés Wolf Rilla
Multiplication, production en série, tiques, interconnectés et dotés de RHYTHM
uniformisation, autant d’explorations pouvoirs surnaturels : ils ne font qu’un. Len Lye
conceptuelles qui rappellent la célèbre Nombreux sont les observateurs de
dispute entre Parménide et Héraclite, l’époque à avoir vu dans Le Village des 1957, Nouvelle-Zélande
entre l’immuabilité et l’imperma- Damnés, de par la sobriété de sa mise 1 min., n&b, sonore
nence des choses. Aussi, cette séance en scène et la profondeur esthétique
a-t-elle l’ambition d’explorer, dans le de son traitement de l’étrange, une TANGO
principe même de multiplication, cette possible ouverture vers un cinéma de Zbigniew Rybczyński
philosophie de l’un et du multiple. science-fiction « d’un genre plus litté-
1981, Pologne
Rhythm capture, au rythme des ma- raire, substituant au fantastique visuel 8 min., coul., sonore
chines, les pulsations de l’usine : lieu un merveilleux purement intellectuel
où le moule produit des objets par na- fondé sur des extrapolations sociolo- LE VILLAGE DES DAMNÉS
ture uniformes mais étrangers, origine giques, psychologiques ou morales »1. (VILLAGE OF THE DAMNED)
matricielle de la toute puissante pro-
Wolf Rilla
duction en série. Dans Tango, la mul- Rilla prend soin d’introduire, au sein
tiplication et le croisement de boucles de sa recherche minutieuse du na- 1960, Royaume-Uni
narratives diffusent la sensation que turel, un irrationnel suggestif ne 77 min., n&b, sonore
l’on ne se baigne jamais dans la même prenant visuellement corps que Scénario : Stirling Silliphant,
image : toujours recommencés, les dans les yeux scintillants de ses jolis Wolf Rilla et Ronald Kinnoch (sous
destins des personnages se croisent monstres à l’intelligence pétrifiante. le pseudonyme George Barclay)
mais jamais ne se touchent. De son La toute-puissance de leurs regards
Photographie : Geoffrey Faithfull
côté, Le Village des Damnés instaure uniformes et insensibles, voilà la
l’idée inquiétante d’une matrice utérine source de leur inhumanité glaçante. Costumes : Eileen Sullivan, Ivan King
extraterrestre, déclinant ainsi à par- Ainsi, confrontés à la lente et inéluc- Son : Cyril Swern
tir du concept de multiplication l’idée table uniformisation des têtes blondes Effets spéciaux : Tom Howard
d’une uniformisation surnaturelle. et mis face à leur profonde altérité col-
lective, les « parents » se retrouvent Musique originale : Ron Goodwin
Neuf mois après un inexplicable black- progressivement en proie à une cruelle Montage : Gordon Hales
out qui frappe les habitants du village désillusion. Une mise en garde certaine Production : Ronald Kinnoch pour MGM
de Midwich, les femmes accouchent face à l’uniformisation des psychés du
d’une série de bambins blonds aux monde moderne. Avec : George Sanders, Barbara Shelley,
Martin Stephens, Michael Gwynn,
caractéristiques physiques iden-
Rémi Chazot Laurence Naismith, John Phillips,
Richard Vernon, Jenny Laird,
Thomas Heathcote, Richard Warner,
1 T ÖRÖK Jean-Paul, « Le Village des Damnés, le massacre des innocents », Positif, n°48, Susan Richards
octobre 1962, p.70.ALTER EGO
15 DÉCEMBRE 2021Faux-semblants David Cronenberg
« Le monstre c’est l’autre et le comble un : l’une des formes les plus simples FAUX-SEMBLANTS
de la monstruosité c’est bien enten- et primaires de la multiplication se re- (DEAD RINGERS)
du l’altérité absolue qu’est la simili- trouve problématisée dans ce film au David Cronenberg
tude »1. Faux-semblants théorise ce travers de ces figures à la fois profon-
rapport à la dualité monstrueuse, à dément humaines et monstrueuses par 1988, Canada
116 min., coul., sonore
travers l’histoire d’Elliott et Beverly, leurs actes et leur interchangeabilité.
jumeaux identiques tous deux joués Les jumeaux sont eux-mêmes déchi- Scénario : David Cronenberg
par Jeremy Irons, qui est dédoublé à rés entre aspiration à la séparation et et Norman Snider, d’après le roman
l’image grâce à un artifice technique impossibilité de se détacher l’un de Twins de Bari Wood et Jack Geasland
apparenté au split-screen, mais que l’autre. Photographie : Peter Suschitzky
l’on s’efforce de rendre invisible. Le
Ici, le multiple est organique, issu de Costumes : Denise Cronenberg
film évoque ce que Freud théorise
la division cellulaire (développant Musique originale : Howard Shore
en 1919 comme étant « l’inquiétante
des jumeaux au moment de la ges-
étrangeté »2, ce sentiment d’inquié- Montage : Ronald Sanders
tation) et de la division de l’écran (le
tude provoqué par une impression de
split-screen). Le monstrueux n’est Production : The Mantle Clinic II (David
familiarité légèrement détournée, à Cronenberg & Mark Boyman), Morgan
pas spectaculaire, comme on a l’ha-
l’instar du motif du doppelgänger : le Creek Productions, TELEFILM Canada
bitude de le voir dans d’autres films
sosie, le double. Les jumeaux vivent de
de Cronenberg qui usent volontiers de Avec : Jeremy Irons, Geneviève Bujold,
manière très fusionnelle, partageant
nombreux trucages très matériels, mais Heidi von Palleske, Shirley Douglas,
vie professionnelle, appartement,
bien minimaliste, à l’image du mode de Barbara Gordon, Stephen Lack
amantes… La possible indistinction ou
multiplication. Le multiple est médical, Grand Prix du Festival du film
confusion des deux personnages donne
clinique, évoquant à la fois la vie... et fantastique d’Avoriaz 1989, Prix Génie
lieu à la dimension proprement anxio-
la mort en puissance. du meilleur film 1989 par l’Académie
gène du film. Une fois deux ou deux fois
canadienne du cinéma et de la
Violette de La Forest
télévision, Prix du meilleur acteur
(Jeremy Irons) au festival FantasPorto
1 G RÜNBERG Serge, Entretiens avec David Cronenberg, Éditions de l’Étoile/Cahiers du cinéma, 1989
Paris, 2000, p. 110.
2 C f. FREUD Sigmund, L’inquiétante étrangeté, Gallimard, Paris, 1985.BODY SNATCHING
2 FÉVRIER 2022L’Homme orchestre Georges Méliès
The Playhouse Buster Keaton, Edward Cline
L’Invasion des profanateurs
de sépultures Don Siegel
Cette séance, centrée sur le multiple ultime dans les années 1950 : la colo- L’HOMME ORCHESTRE
comme duplication visuelle, finit par nisation par une forme de vie venue Georges Méliès
relier les films au principe du clonage, d’une autre planète.
investigué magistralement et sans 1900, France
Représentation d’un monde ambigu et 1 min., n&b, sil.
doute pour la première fois de manière
inquiétant dans L’invasion des profa-
explicite dans la fameuse Invasion des
nateurs de sépultures, sensible et THE PLAYHOUSE
profanateurs de sépultures de Don
comique dans The Playhouse, pure-
Siegel. Mais les infinies possibilités Buster Keaton, Edward Cline
ment formel dans L’homme orchestre,
du dédoublement permettaient déjà à
ces films interrogent, par la repro- 1921, États-Unis
Georges Méliès, campant un facétieux
duction à l’identique de la personne 23 min., n&b, sil.
chef d’orchestre, de se multiplier afin
humaine, non seulement le statut
de former un ensemble musical. Elles L’INVASION DES PROFANATEURS
du double mais le rapport des autres
permettaient aussi à Buster Keaton DE SÉPULTURES (INVASION
personnages à ce dernier.
dans The Playhouse de jouer de ses OF THE BODY SNATCHERS)
propres doubles, s’appropriant tout à Mais comme le prévient l’un des Don Siegel
la fois la scène et le public d’un théâtre. personnages du film de Don Siegel
en déclarant : « demain, tu seras 1956, États-Unis
Adapté d’un récit paru dans un maga-
identique à tous les autres », dans 80 min., n&b, sonore
zine, Invasion of the Body Snatchers
le clonage, ou la substitution, s’il n’y Scénario : Daniel Mainwaring
dépeint l’histoire d’un médecin qui
a pas de transformation, il y a une
réalise que la population de sa petite Photographie : Ellsworth Fredericks
modification ; où il s’agit de gagner, ou
ville est progressivement remplacée Décors : Joseph Kish
surtout de perdre, quelque chose : une
par des doublons extraterrestres. Le
identité. Son : Ralph Butler
film, sorti aux Etats-Unis en 1956, joue
ainsi sur la coexistence de plusieurs Aurore Fleutot Hovezak Effets spéciaux : Milt Rice,
univers, et donne forme à une angoisse Don Post (non crédité)
Musique originale : Carmen Dragon
Montage : Robert S. Eisen
Producteur : Walter Wanger
Avec : Kevin McCarthy, Dana Wynter,
King Donovan, Carolyn Jones, Larry
Gates, Jean Willes, Sam PeckinpahDI-VERSIONS
9 FÉVRIER 2022Sortie(s)
de l’usine Lumière Louis & Auguste Lumière
Anémic cinéma Marcel Duchamp
Le Lion des Mogols Jean Epstein
Non pas une mais des Sortie(s) de fragilisant le concept même d’original. SORTIE DE L’USINE [I]
l’usine Lumière. Ainsi la question du Les frères Lumière introduisaient quant (VUE N° 91,1)
multiple est-elle partout au cœur des à eux dès leurs premiers films, de SORTIE DE L’USINE [II]
débuts industriels du cinéma. D’abord manière innocente et pour différents (VUE N° 91,2)
bien sûr, comme nous l’apprend besoins, un autre principe de version : SORTIE DE L’USINE [III]
Benjamin, parce que le cinéma met le remake ; commettant sur deux ans (VUE N° 91,3)
fin – avec la photographie – au principe quatre occurrences des fameuses SORTIE DE L’USINE [IV]
d’unicité et d’aura de l’œuvre d’art à Sortie(s) qui ont fait sur le XXème siècle (VUE N° 91,4)
une ère devenue celle de la reproduc- l’objet de tant de questionnements.
Louis & Auguste Lumière
tibilité technique. Ensuite parce qu’elle
La dernière version du Lion des Mogols
ouvre une nouvelle époque culturelle. 1895 - 96 - 97, France
a été établie à partir d’un négatif
La simplicité de la production et de 1 min. environ, n&b, sil.
original nitrate acquis par la Cinéma-
la reproduction mécanisée, ainsi que
thèque Française et d’une copie teintée
celle des interventions sur les objets ANÉMIC CINÉMA
d’époque en format réduit Pathé Baby1
qui en découlent, va également auto-
produite pour une distribution dans Marcel Duchamp
riser la prolifération – pour de multi-
les pays hispanophones. Le tournage
ples raisons (commerciales, idéolo- 1925, 8 min., n&b, sil., France
simultané, à plusieurs caméras, était
giques accidentelles, malveillantes…)
généralement adopté par la société
– d’occurrences distinctes de l’original.
Albatros productrice du film. Ce proto- LE LION DES MOGOLS
C’est notamment l’aventure exemplaire cole de réalisation de multiples simul- Jean Epstein
du film de Marcel Duchamp Anémic tanés spécifique à cette époque du
Cinéma, dont l’auteur découvre trente- « muet » est d’ailleurs visible dans le 1924, France
cinq ans plus tard qu’il circule affublé film lui-même qui prend place dans les 106 min., n&b teinté, sonore
de plans inconnus, attribués finalement coulisses du milieu cinématographique Scénario : Jean Epstein,
à Eisenstein (!). La malice de l’artiste parisien. d’après une idée d’Ivan Mosjoukine
– après qu’il ait le premier institué la Décors : Alexandre Lochakoff
Grégoire Quenault
pratique du détournement – l’enjoint Costumes : Boris Bilinsky
à valider également la contrefaçon, Montage : Jean Epstein
Production : Films Albatros
Date de sortie : 24 décembre 1924
1 Retrouvée par la Cineteca de la Universidad de Chile
Avec : Ivan Mosjoukine,
Nathalie Lissenko, Camille Bardou,
Alexiane, Louis Zellas, François Viguier,
Joe Alex, Vouthier, Henri Prestat...REPRISES
16 FÉVRIER 2022Au travers des oliviers Abbas Kiarostami
Par un enchevêtrement de plusieurs Ainsi le monde proposé au public n’est AU TRAVERS DES OLIVIERS
dimensions, la « Trilogie de Koker » ni unifié, ni clivé, mais multiple. À ce (ZIRE DARAKHATAN ZEYTON)
d’Abbas Kiarostami semble nous propos, Véronique Campan semble Abbas Kiarostami
proposer une forme cubiste profondé- envisager le geste de reprise comme
ment cinématographique. Tout part du étant au cœur de la démarche créative 1994, Iran
103 min., coul., sonore
premier film, Où est la maison de mon du cinéaste iranien : « On se reprend
ami ? (1987) dans lequel nous suivons […] pour s’exercer, pour améliorer Scénario, montage et décors :
l’histoire de deux jeunes enfants de une prestation, ou pour en proposer Abbas Kiarostami
la région de Koker. Dans le deuxième une approche nouvelle, dans un effort Photographie :
film, Et la vie continue (1992), c’est de tendu vers l’accomplissement, la mise Hossein Jafarian, Farhad Saba
leur vraie vie dont il est question, sans au point d’une représentation. On
Son : Hossein Moradi, Yadollah Najafi,
pour autant basculer dans le documen- peut aussi concevoir l’acte de répéter Mahmoud Samakbashi
taire. Le troisième film, Au travers des comme l’exploration, sans autre fin
oliviers (1994), nous invite à plonger qu’elle-même, des diverses formes Sociétés de production :
Abbas Kiarostami Productions,
dans le moment du tournage via l’his- que pourrait prendre une œuvre.
Ciby 2000, Farabi Cinema Foundation
toire d’une union impossible entre les Répéter n’est plus alors un parcours
jeunes Tahereh et Hossein. orienté, mais le libre développement Musique : Amir Farshid Rahimian,
de versions alternatives »1. Chema Rosas
Au sein de cette trilogie, l’entremêle-
Avec : Mohamad Ali Keshavarz,
ment des espaces diégétiques passe Autrement dit, il s’agit d’envisager
Farhad Kheradmand, Zarifeh Shiva,
donc par la mise en avant du faux, à ces trois films non pas comme des
Hossein Rezai, Tahereh Ladanian
savoir de la mise en scène. Cependant, œuvres finies ou univoques mais bien
au lieu de proposer une dichotomie plutôt comme une tentative de saisir
réel/fiction, c’est-à-dire l’effacement les multiples aspects ou faces d’un
d’une dimension d’un monde par une réel dans lequel le processus de créa-
autre, Kiarostami préfère maintenir tion cinématographique lui-même est
ses films, et notamment Au travers des imbriqué.
oliviers, dans une tension irrésolue. Vincent Jondeau
1 C AMPAN Véronique, « Le geste de se reprendre ou la répétition comme méthode
dans le cinéma d’Abbas Kiarostami », dans MOUËLLIC Gilles & LE FORESTIER Laurent (dir.), Filmer l’artiste
au travail, PUR, Rennes, 2013, p. 209.À CHOIX MULTIPLE(S)
23 FÉVRIER 2022Film au choix
Smoking /
No smoking Alain Resnais
Exercices de style rigoureux et fasci- dans son ouvrage Différence et répé- SMOKING
nants dans leur construction, les deux tition, affirme que le choix multiple Alain Resnais
films de Resnais sont des exemples est une succession de rythmes, de
typiques de « films multiples », propo- musiques ou d’objets qui entretiennent 1993, France
sant six fins différentes à un début ensemble un rapport de « temporalisa- 140 min., coul., sonore
commun : elle fume / elle ne fume pas. tion » plutôt que de relever de l’addi- Scénario : Agnès Jaoui,
Smoking / No smoking, adapté de six tion. Jean-Pierre Bacri
des huit pièces du dramaturge anglais Photographie : Renato Berta
Magnifique réflexion sur les possibles
Alan Ayckbourn, met en scène l’histoire
de l’existence, cette forme extraordi- Décors : Jacques Saulnier
d’une série de personnages, exclusive-
naire de mise en scène met pourtant
ment interprétés par deux comédiens Costumes : Jackie Budin
en exergue des problèmes ordinaires :
(Pierre Arditi et Sabine Azéma), dans Son : Bernard Bats
histoires d’amour perdues, qui se
un petit village du Yorkshire. Les deux
consolent dans l’alcool chez l’un et dans Musique originale : John Pattison
œuvres jouent sur le « cela... ou bien
l’infidélité chez l’autre. Les person-
cela » : chaque décision des person- Montage : Albert Jurgenson
nages se cherchent sans vraiment
nages devient une bifurcation possible Production : Vega Film AG, Arena Films,
se trouver et se croisent sans jamais
dans la narration. Se tissent alors Caméra One, France 2 Cinéma,
s’apercevoir. Comme si la vie était un
autant de possibles qu’il y a de gestes, Canal+, Alia Films, Cecchi Gori
long fleuve invariablement compromis.
de paroles et de désirs. Avec : Pierre Arditi et Sabine Azéma
Laure Balka (jouant tous les personnages),
Véritable réflexion sur le temps, cette
œuvre se construit comme un arbre se et Peter Hudson (la voix du narrateur)
ramifie. Le philosophe Gilles Deleuze, Distinctions : Prix Louis-Delluc (1993)
et César du meilleur film (1994)
NO SMOKING
Alain Resnais
1993, France
145 min. , coul., sonoreRÉPÉTITIONS / VARIATIONS
9 MARS 2022En présence de Marc Plas
Hommes nus
(mouvements divers)
Étienne-Jules Marey
Home Stories Matthias Müller
Ballet mécanique Berlin Horse Malcolm Le Grice
Fernand Léger & Dudley Murphy Péribole Marc Plas
Film-Montagen II Peter Roehr Crossroads Bruce Conner
La question du multiple est intrinsè- l’esprit qui la contemple »1. Patrick de HOMMES NUS (MOUVEMENTS DIVERS)
quement liée aux principes fonda- Haas avait fait une juste analyse de la Étienne-Jules Marey
mentaux du cinéma. Le mouvement première de ces expériences cinéma- 1891-93, 4 min., n&b, sil., France
de l’image nait dans celle-ci d’un tographiques 2, expliquant comment BALLET MÉCANIQUE
différentiel d’avec l’image précédente. elle revenait à distancier le spectateur, Fernand Léger & Dudley Murphy
Pourtant ce qui y change est infiniment le focalisant davantage sur la répéti- 1924-25, 18 min., n&b teinté,
moins important que ce qui demeure. tion elle-même, et sur la forme qu’elle sonore, num., France
La permanence de l’existant permet prend, que sur les fameuses montées
FILM-MONTAGEN II
non seulement la stabilité des formes d’escalier ; constatation qui vaut bien Peter Roehr
et des figures mais, paradoxalement, la plus encore pour les successions de 1965, 7 min., n&b, sil., 16mm,
perception du différend ; ce que parmi publicités des films de Roehr. Allemagne
d’autres recherches pionnières les films
La répétition est partout, qui se cache HOME STORIES
de Marey exemplifient parfaitement.
jusque dans la rhétorique hollywoo- Matthias Müller
Les expérimentations réalisées dans
dienne, comme le montre Matthias 1991, 6 min., coul., sonore, 16 mm,
le cadre du cinéma expérimental nous
Müller. Et elle procède d’une formi- Allemagne
apprennent que le changement absolu
dable potentialité plastique et visuelle
d’une image à l’autre apporte non pas BERLIN HORSE
dès lors que dans le Péribole de Marc Malcolm Le Grice
plus de mouvement mais au contraire,
Plas ou le Berlin Horse de Malcolm 1970, 9 min., coul., sonore,
paradoxalement, des formes spéci-
Le Grice, elle accueille les variations 16 mm, Royaume-Uni
fiques de mobilités statiques, liant
et une série de déclinaisons colo- Musique : Brian Eno
autrement le rapport du continu au
rées artisanales et chatoyantes. Elle
discontinu et déliant celui de l’analyse PÉRIBOLE
devient tout simplement fascinante
à la synthèse. Marc Plas
dans le Crossroads de Bruce Conner, qui 2007, 2 min. 20, coul., sonore, num.
Dans une démarche inverse, d’autres agence les prises simultanées de tests France
cinéastes ont investi la stricte répé- réalisés par l’armée américaine à l’aide
tition des plans. La simple réitération de cinq-cents caméras - jusqu’alors CROSSROADS
Bruce Conner
du plan fameux de la lavandière de classées « secret défense » - et où
1976, 36 min., n&b, sonore, num,.
Montmartre montant ses escaliers dans un gigantesque champignon nucléaire
États-Unis
le Ballet mécanique de Fernand Léger renait à l’infini. La musique minimale
Mus. originale : P. Gleeson et T. Riley
avait pour fonction affichée d’exas- américaine, dite en France répétitive,
pérer le spectateur. Les Film-Montagen reposant sur des principes analogues,
de Peter Roehr tentaient eux d’une accompagne merveilleusement ces 1 Assertion de 1739, commentée par
Gilles Deleuze dans Différence et
certaine manière de vérifier la formule deux derniers opus pour en faire des répétition (Paris, PUF, 1968)
du philosophe David Hume : « la répé- expériences hypnotiques et absolues 2 Patrick DE HAAS in Cinéma intégral,
tition ne change rien dans l’objet qui se de cinéma ! de la peinture au cinéma dans
les années vingt, éd. Transédition,
répète mais change quelque chose dans Grégoire Quenault Paris, 1985, p. 24.Vous pouvez aussi lire