Démocratie et surévaluation du taux de change : le cas de Madagascar.

 
Démocratie et surévaluation du taux de change :
                                        le cas de Madagascar.
                                              Michaël Goujon1
                                       Cette version : 7 juillet 2008

Résumé : Cet article traite du lien entre le niveau de la démocratie et la surévaluation du taux
de change. Etant données les difficultés d’identifier une telle relation par une étude sur
données transversales, nous considérons le cas d’un pays présentant les conditions nécessaires
à l’observation de la relation. Nous avançons ici que, compte tenu des caractéristiques de
Madagascar et de son histoire, le pouvoir dictatorial a utilisé la surévaluation du taux de
change afin de s’assurer le soutien du secteur urbain. Une analyse de la cointégration entre les
variables montre effectivement que le niveau de démocratie, mesuré par un indice des libertés
de la Freedom House, est un des facteurs à long terme de l’évolution du taux de change réel
dans la période 1972-2003. Le manque de démocratie en 1972-1987 peut alors expliquer la
forte surévaluation du taux de change réel de cette époque.
Classification JEL : O11 ; F31 ; C22
Mots clés : démocratie ; taux de change réel ; biais urbain ; cointégration

            Democracy and exchange rate overvaluation: the case of Madagascar.
Summary : This paper deals with the link between the level of democracy and the exchange
rate overvaluation. Given the difficulty to identify such a relation in a cross country analysis,
we consider a country case where the needed conditions to observe the relation are in place.
Here we argue that, given the characteristics and the history of Madagascar, the dictatorship
used the exchange rate overvaluation to ensure itself the urban sector support. The
cointegration analysis between the variables shows that the level of democracy, measured by
a freedom index from Freedom House, is one of the long term determinants of the change in
the real exchange rate in 1972-2003. The low level of democracy in 1972-1987 can then
explain the deep exchange rate overvaluation in this period.
JEL classification: O11 ; F31 ; C22
Key words: democracy ; real exchange rate ; urban bias ; cointegration

1
  CERESUR, Université de La Réunion, michael.goujon@univ-reunion.fr
Remerciements : L’auteur remercie Sylvianne Guillaumont Jeanneney pour ses conseils et critiques sur des
versions antérieures de l’article, ainsi qu’un referee anonyme pour ses commentaires. Il reste cependant seul
responsable des erreurs subsistantes.

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1 - Introduction

Les facteurs institutionnels sont de plus en plus présentés comme essentiels pour expliquer les
performances économiques des pays. Parmi ces facteurs, la démocratie a une place
particulière car elle est en soi désirable, mais le lien et les éventuels canaux de transmission
entre la démocratie et les performances économiques font encore l’objet de débats.
L’incertitude des résultats empiriques à cet égard est probablement liée au fait que la plupart
des études utilisent des données transversales en postulant un modèle commun à tous les pays
et à toutes les périodes. Or, l’impact de la démocratie sur les performances économiques
semble dépendre fortement des circonstances ou des caractéristiques des pays. Ainsi, par
exemple, l’impact de la démocratie serait positif pour les pays présentant des niveaux faibles
de démocratie (Barro, 1996, Mohtadi et Roe, 2003), ou des sociétés ethniquement divisées
(Rodrik, 1999, Collier, 1999, Bluedorn, 2001, Yang, 2007), ou même, lancées dans des
réformes économiques (Vega-Gordillo et Alvarez-Arce, 2003, Fidrmuc, 2003)2. Par
conséquent,     malgré l’application         de techniques        économétriques       censées     contrôler
l’hétérogénéité des pays, les résultats des études transversales se révèlent fortement sensibles
à la présence d’observations aberrantes ou à la sélection de l’échantillon (Butkiewicz et
Yanikkaya, 2005 et 2006, De Haan, 2007). Par ailleurs, ces études ayant pour but d’expliquer
les différences de performances entre pays à long-terme, sont basées sur des données à faible
fréquence temporelle (typiquement des moyennes sur 20 à 30 ans, au mieux 5 ans) et
n’utilisent donc pas pleinement l’information relative à la variabilité des données dans le
temps (De Haan, 2007, Yang, 2007). Le projet « Explaining African Economic Growth » des
Universités d’Harvard et d’Oxford et de l’African Economic Research Consortium repose sur
des études par pays (n’incluant pas Madagascar). Cependant, même si elles mettent l’accent
sur les facteurs politiques des performances, ces études sont descriptives et les tests
empiriques sont menés sur les données transversales du groupe de pays (Voir Fosu et
O’Connel, 2005).
Si on considère que la relation entre la démocratie et les performances est fortement
conditionnelle aux caractéristiques des pays, les études spécifiques par pays apparaissent alors
plus pertinentes, car elles peuvent reposer sur une information plus riche, difficilement
accessible simultanément pour un grand nombre de pays. Elles permettent également

2
 Butkiewicz et Yanikkaya (2006) trouvent en revanche un impact autonome de la démocratie à côté de la liberté
économique.

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d’expliciter les canaux de transmissions entre la démocratie et la croissance qui dépendent
sans doute également du contexte dans chaque pays3.
Madagascar présente les caractéristiques nécessaires à l’observation d’une relation entre la
démocratie et les performances. Premièrement, les performances de ce pays ont été très
irrégulières depuis son indépendance, et comme pour de nombreux pays africains, la
surévaluation du taux de change semble en être la cause immédiate. Cependant, à
Madagascar, cette surévaluation n’a pas été le résultat d’un choc exogène (problème de
« syndrome hollandais ») ou la conséquence de l’appartenance à un arrangement monétaire
régional rigide (cas des pays des Zones Franc). En revanche, Madagascar a connu un pouvoir
dictatorial qui, du fait de certaines caractéristiques et de l’histoire du pays, a pu utiliser la
surévaluation du taux de change pour construire et maintenir une base politique
principalement issue du milieu urbain. La surévaluation du taux de change se présenterait
alors comme un canal de transmission entre l’absence de démocratie et la faiblesse des
performances. Par ailleurs, l’instabilité politique, considérée comme un autre canal de
transmission potentiel entre le niveau de démocratie et les performances, n’a pas été
suffisamment importante à Madagascar pour expliquer entièrement la médiocrité des
performances, à la différence d’autres pays.
La section 2 est une revue critique de la littérature sur les liens entre la démocratie et la
surévaluation du taux de change. La section 3 présente le cas de Madagascar et l’argument
selon lequel le niveau de démocratie a pu affecter l’évolution du taux de change réel, du fait
des caractéristiques du pays. La section 4 présente une tentative de test économétrique de cet
argument sur des données annuelles couvrant la période 1972-2003 et la section 5 rassemble
les conclusions.

2 – Démocratie et surévaluation du taux de change

2.1 Résultats des études transversales
Les canaux de transmission possibles entre la démocratie et les performances sont divers.
Tavares et Wacziarg (2001) recensent l’instabilité politique, les politiques économiques
distorsives, le poids du secteur public, l’accumulation du capital humain et physique, les
inégalités de revenus, et l’ouverture économique. Les résultats des études empiriques sur
données transversales sont là encore assez peu concluants, notamment en ce qui concerne les

3
 Bien sûr, les conclusions et recommandations qui résultent d’études relatives à un pays n’ont pas une portée
aussi générale que celles d’une étude transversale. Les études par pays ne bénéficient pas des avantages
« techniques » qu’apportent les grands échantillons statistiques des études transversales.

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politiques économiques, facteurs pourtant traditionnels des performances. Parmi les
indicateurs possibles des politiques économiques distorsives, la surévaluation du taux de
change mesurée par la prime sur le marché des changes parallèle, est un des rares indicateurs
à passer l’épreuve des tests empiriques. La surévaluation du taux de change est un canal de
transmission significatif, sinon unique, pour Barro (1996), Rodrik (1999) et Acemoglu et al.
(2001, 2003). Pour ces auteurs, la démocratie serait positive car elle imposerait une contrainte
sur les dirigeants autoritaires tentés d’appliquer des politiques économiques distorsives. Ce
canal des politiques économiques est en revanche rejeté dans les travaux de Tavares et
Wacziarg (2001) et Easterly et Levine (2002).
L’impact négatif de la surévaluation du taux de change sur les performances est cependant
bien établi sur le plan empirique, notamment pour les pays africains (Cottani et al, 1990,
Ghura et Grennes, 1993, Razin et Collins, 1997 et Sekkat et Varoudakis, 2000). Le problème
se situerait donc plutôt sur la relation entre la démocratie et la surévaluation qui ne serait pas
systématiquement observée4. Nous considérons que deux problèmes importants peuvent
empêcher l’identification de cette relation dans les études transversales : la mauvaise prise en
compte des spécificités des pays qui conditionnent l’apparition de cette relation et la mesure
problématique de la surévaluation.

2.2 Une relation fortement conditionnelle aux caractéristiques des pays
Il y a tout lieu de croire que le lien entre la démocratie et la surévaluation du taux de change
dépend     fortement     du    contexte    et   des    caractéristiques     des   pays.    Premièrement,
indépendamment du niveau de démocratie, la surévaluation peut être la conséquence de chocs
exogènes affectant l’économie (par exemple le cas des pays connaissant un boom d’une
ressource et subissant le « syndrome hollandais », comme le Cameroun ou le Nigeria) ou la
conséquence d’un arrangement monétaire régional trop rigide (notamment le cas de la Zone
Franc CFA, dont l’ancrage de la monnaie commune au Franc Français puis à l’Euro peut être
source de surévaluation pour certains pays membres). Deuxièmement, la thèse originale
d’économie politique de Bates (1981), qui considère la surévaluation du taux de change
comme la conséquence d’un manque de démocratie, se révèle être très spécifique au contexte.
Bates (1981) considérant les expériences africaines a très tôt expliqué que la surévaluation du
taux de change pouvait être une décision rationnelle de dirigeants autoritaires manquant de
légitimité. La première motivation est de s’assurer le soutien politique de la population

4
 Granger et Siroën (2001) rendent compte du même problème concernant la relation entre démocratie, ouverture
commerciale et performances, mais nous choisissons une voie différente pour le traiter.

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urbaine en facilitant certaines importations, notamment d’équipements industriels ou de
nourriture. Plus généralement, on peut considérer que la population urbaine (particulièrement
les groupes clefs que sont l’administration et les forces armées), est consommatrice de biens
échangeables et productrice de biens non-échangeables. Elle bénéficie alors d’un taux de
change réel (rapport du prix des biens échangeables sur le prix des biens non-échangeables)
maintenu à un niveau faible (apprécié), au détriment de la population rurale productrice de
biens agricoles échangeables. De plus, la surévaluation engendre également une pénurie de
monnaie étrangère puisque son prix en termes de monnaie nationale est maintenu
artificiellement à un niveau faible. Les autorités qui contrôlent discrétionnairement l’offre de
devises (en l’absence de véritable marché officiel des changes), ont alors la possibilité de
vendre illégalement les devises à un prix supérieur au taux officiel (corruption financière)
et/ou de satisfaire seulement certains opérateurs – urbains – en leur offrant un accès privilégié
aux devises contre un appui politique (corruption politique) 5. Cette thèse dont l’audience a été
indéniable ne peut cependant pas expliquer toutes les expériences africaines6. Sa pertinence
dépend, entre autres, du degré de légitimité du régime dictatorial (plus il est faible, plus la
tentation de construire une base politique à l’aide de politiques économiques distorsives est
forte) et de la structure sociale (amenant à privilégier la population urbaine contre la
population rurale en surévaluant le taux de change). Or, ces conditions peuvent difficilement
être prises en compte dans les études transversales. Nous répondons à ce premier problème en
adoptant une analyse spécifique pour un pays où les conditions semblent rassemblées pour
que tienne la thèse d’économie politique de Bates.

2.3 Concept et mesure de la surévaluation du taux de change
Le deuxième problème rendant difficile l’identification de la relation entre la démocratie et la
surévaluation du taux de change est lié au fait que la surévaluation n’est pas observable
directement. Dans les études transversales sur le lien entre la démocratie et les performances,
la surévaluation du taux de change (officiel) est approximée par la prime des devises sur le
marché des changes parallèle, sous l’hypothèse, pas toujours explicite, que le taux de change
parallèle représente le taux d’équilibre. Or, si l’apparition d’un marché des changes parallèle
trouve généralement son origine dans la surévaluation du taux de change officiel, la prime sur
ce marché peut surtout refléter l’application de restrictions sur le change et sur la circulation

5
  Grabowski (2006) présente une analyse plus large du biais urbain en termes d’extraction de revenus du secteur
agricole par les élites dans le contexte africain.
6
  Voir Fosu et O’Connell, 2005, pour une présentation complète de la diversité des « syndromes » affectant les
économies africaines.

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des capitaux et des biens (Ghei et Kamin, 1999). Bahmani-Oskooee et Goswami (2006) qui
étudient le lien entre le niveau de la démocratie et la prime sur le marché des changes
parallèle privilégient une explication en termes de fuite de capitaux : le manque de démocratie
expliquerait une fuite de capitaux à l’étranger augmentant la prime sur le marché des changes
parallèle. Tavares et Wacziarg (2001) considèrent que cette prime est un indicateur large de la
qualité de la gouvernance et de l’instabilité macroéconomique. Le taux de change parallèle
peut par conséquent se révéler extrêmement volatile, d’autant plus si le marché parallèle est
étroit, et multiple s’il existe plusieurs marchés parallèles, ce qui limite sa pertinence en
approximation d’un taux d’équilibre. L’utilisation de la prime sur le marché des changes
parallèle comme mesure de la surévaluation pose donc des problèmes à la fois conceptuels et
pratiques. En revanche, les travaux visant à estimer les déséquilibres du taux de change réel
(les « mésalignements ») utilisent des mesures plus satisfaisantes car elles reposent sur de
véritables fondements théoriques. Nous utilisons ici une telle méthode, particulièrement
employée dans les études spécifiques de pays, qui permet de prendre en compte explicitement
le lien entre la démocratie et la politique de change. Cette méthode, sans doute la plus utilisée
dans les études portant sur les pays en développement, est exposée de manière détaillée dans
Baffes et al. (1999).
L’analyse des déséquilibres du taux de change repose sur plusieurs hypothèses. Premièrement,
le taux de change réel (TCR) est déterminé à long terme par des « fondamentaux »
identifiables par l’analyse économétrique, tels que les termes de l’échange, la productivité, la
politique d’ouverture et la structure de la demande intérieure. L’originalité de notre analyse
est d’introduire parmi ces fondamentaux le degré de démocratie, considéré comme ayant un
impact à long terme sur la politique de change suivant la thèse de Bates (1981). On considère
également qu’il existe un écart entre le TCR observé et son niveau d’équilibre. Ce dernier est
défini comme le niveau qui, à long terme, permet un équilibre externe (celui de la balance des
paiements) et un équilibre interne (celui du marché des biens non échangeables). Il peut être
calculé soit à partir d’une évaluation des valeurs « permanentes » ou de long terme des
fondamentaux (différentes de leurs valeurs annuelles intégrant une composante transitoire),
soit à partir du niveau considéré comme souhaitable ou soutenable à long terme des
fondamentaux. C’est cette deuxième conception du taux de change d’équilibre que nous
retenons ici, considérant notamment que la démocratisation du régime politique est à la fois
possible et désirable.
Dans ces conditions un écart entre le taux observé et le taux d’équilibre peut avoir deux
causes. Premièrement, le taux observé ne s’adapte que lentement à l’évolution des

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fondamentaux, en particulier lorsque la stabilité du taux de change nominal implique que la
variation du TCR repose sur la variation des prix des biens non échangeables peu flexibles, au
moins à la baisse. C’est bien la situation prévalant à Madagascar durant la période
d’investigation. Deuxièmement, la variation annuelle des fondamentaux ne correspond pas à
leur valeur permanente ou soutenable à long terme, selon la conception adoptée du niveau
d'équilibre. Ici en l’occurrence, nous supposerons que la dictature n'est pas un régime
soutenable, ni souhaitable, pour Madagascar. Le choix des autres fondamentaux économiques
est discuté plus loin dans la partie consacrée au test économétrique.

3 - Le cas de Madagascar

Une brève présentation de l’histoire de Madagascar amène à privilégier la thèse de Bates
(1981) pour expliquer les performances du pays. Compte tenu des caractéristiques du pays, il
semble en effet pouvoir exister un lien entre le niveau de démocratie et la surévaluation du
taux de change.

3.1 Une présentation
Madagascar est une grande île (de la taille de la France) caractérisée par une grande diversité
géographique et climatique. Une vaste région montagneuse au centre (les hauts-plateaux), où
se situe la capitale Antananarivo, rend les communications difficiles. La population, environ
17 millions d’habitants à l’heure actuelle (5,5 millions en 1960), est inégalement répartie sur
le territoire. On distingue généralement 18 ethnies, la différentiation la plus importante étant
faite entre l’ethnie Merina (historiquement dominante installée dans la région centrale) et les
autres, rassemblées sous le terme de « côtiers ».7
Au début du 19ème siècle, les rois Merina conquièrent certaines des régions côtières et
installent un système administratif et légal unifié, qui est contesté par les institutions
traditionnelles locales (fokonolona ou conseils villageois). La société Merina est alors divisée
en castes (nobles, roturiers et esclaves) où la noblesse détient le pouvoir politico-économique.
L’élite dirigeante est cependant traversée par des conflits bientôt entretenus par l’intervention
7
  L’ethnie Merina, d’origine indonésienne, est installée principalement sur les hauts-plateaux et la capitale, et
compose environ un quart de la population, tandis que les « côtiers », le reste de la population originaire
d’Afrique de l’Est, habitent pour certains les hauts plateaux et les autres régions. La différenciation culturelle des
ethnies est faible : pratiquement tous les malgaches parlent la même langue et partagent certaines pratiques
culturelles (culte des ancêtres…), et les mariages interethniques ne sont pas rares (Pryor, 1990). Selon les
indicateurs existants, Madagascar présenterait un fractionnement ethnique très élevé, religieux moyen et
linguistique très faible, voir Alesina et al. (2003).

                                                                                                                    7
des puissances étrangères, la France et le Royaume-Uni. Après un accord franco-britannique
accordant l’Ile à la France en 1890, et une guerre brève perdue par l’Empire Merina,
Madagascar devient une colonie française en 1895.
Dans un premier temps, la colonisation bouleverse l’organisation sociale : la monarchie et
l’esclavage sont abolis8, et les terres sont partiellement redistribuées. Les investissements dans
l’infrastructure et l’éducation se limitent à la région de la capitale et bénéficient logiquement
aux Merina, qui deviennent également sur-représentés dans l’administration coloniale. En
revanche, les colons français contrôlent les banques, le commerce international, les cultures
de rentes et les mines9. Les anciens esclaves, devenus petits propriétaires ou ouvriers
agricoles, demeurent dépendants à l’égard de la sphère commerciale, et sont soumis à diverses
taxes et au travail obligatoire sur les grands travaux d’infrastructure.
Un processus d’indépendance « pacifique » est engagé dans les années 1950.10 Par
referendum, Madagascar devient une République autonome dans la Communauté française en
1958. Philibert Tsiranana, un « côtier », ancien député à l’Assemblée Nationale française,
devient le premier Président de la Ière République. Il maintient les accords de coopération sur
le plan politique, militaire et économique avec la France (Madagascar demeure dans la Zone
Franc), si bien que l’organisation sociale coloniale n’est pas bouleversée11. Le faible
dynamisme de l’économie et le conservatisme à l’égard de l’ancien système disqualifient peu
à peu le régime. Diverses contestations se déclenchent au début des années 1970 et en mai
1972 P. Tsiranana remet finalement les pouvoirs à une junte militaire nationaliste et
« progressiste ». Les accords économiques et militaires avec la France sont rompus et les
relations sont établies avec d’autres régimes socialistes, les négociations étant menées par le
Ministre des affaires étrangères, Amiral et appartenant au groupe des « côtiers », D. Ratsiraka.
Des entreprises publiques sont établies dans divers secteurs et des caisses nationales de
commerce sont installées pour certains produits agricoles12. Cette période est très tôt marquée

8
  Soit une libération de 500 000 esclaves, un quart de la population à l’époque.
9
  Des immigrants indo-pakistanais et chinois occupent peu à peu les activités de commerce de détail. Au début
des années 1960, les étrangers constituaient environ 2% de la population, dont 0,9% de français, mais
représentaient près de 10% de la population de la capitale.
10
   Précédemment, le nationalisme malgache a sporadiquement mené à des insurrections (1904-05, 1915, 1929,
1947) violemment réprimées.
11
   Certains nationaux bénéficient de la première « malgachisation » de l’administration et accèdent alors plus
facilement à la sphère économique (Pryor, 1990, évalue à 14% la part des entreprises malgaches dans l’industrie
dans les années 1960). L’éducation demeure un élément clé qui permet d’atteindre les sphères du pouvoir
politico-économique. Pendant douze ans, le pouvoir s’appuie sur le soutien des nouveaux fonctionnaires et des
bénéficiaires du maintien de l’organisation coloniale (commerçants, notables locaux). L’opposition politique est
fortement divisée.
12
   Ces caisses nationales sont créées pour remplacer les collecteurs privés et les opérateurs étrangers. Elles
subissent alors la détérioration des infrastructures et du matériel de transport, et des chocs climatiques

                                                                                                               8
par une faible croissance de la production et des exportations agricoles, et des difficultés
croissantes de financement (avec également le retrait de la Zone Franc en 1973). De 1972 à
1975, une concurrence intense apparaît au sein de la junte, dont D. Ratsiraka émerge comme
le leader en juin 1975.
La Constitution Socialiste est adoptée par referendum et D. Ratsiraka devient Président de la
République Démocratique. Le régime est très « présidentiel », s’appuyant sur un réseau de
personnes connectées au Chef de l’Etat, et diffère en cela des autres régimes socialistes où le
Bureau Politique du Parti unique est au centre du système (Covell, 1987). L’autoritarisme et
la répression s’accroissent et l’état d’urgence est décrété à plusieurs reprises dans les années
1970-80. La stratégie économique adoptée à partir de 1975 repose sur les nationalisations,
l’industrialisation, et l’accroissement de l’emploi dans l’administration et l’armée mais la
                                                                                13
grande majorité de la population, rurale, n’en bénéficie pas                         . A partir de 1978, un
programme d’investissement public « à outrance » mène le pays au bord de la faillite. Le
régime signe alors en 1982 des accords de prêts structurels avec le FMI, conditionnés à
l’abandon progressif de l’administration des prix et des restrictions sur le commerce, et
accompagnés de dévaluations. Une démocratisation timide accompagne les réformes
économiques14.
Malgré le retour de la croissance, des manifestations pour la démocratisation se déclenchent
en 1991, violemment réprimées par les forces de l’ordre en août. En octobre, D. Ratsiraka
accepte finalement la formation d’un gouvernement de transition dirigé par l’opposition. En
août 1992, la Constitution de la Troisième République adoptée par referendum institue le
multipartisme et un régime parlementaire et en février 1993, le leader de l’opposition, A.
Zafy, est élu Président. La libéralisation de l’économie se poursuit15 mais à partir de 1995, des
politiques économiques imprudentes nourrissent une forte inflation. A la suite de la destitution
d’A. Zafy par l’Assemblée Nationale, l’élection présidentielle anticipée est remportée par D.
Ratsiraka en décembre 1996. Le libéralisme économique n’est pas remis en cause, la

(sécheresses en 1978-79, cyclones en 1981-82). La corruption et les détournements de fonds entachent
également leurs opérations.
13
   L’Etat prend le contrôle d’environ 13% de l’activité économique en 1975 puis 61% en 1978, principalement
dans les services publics, le commerce, les banques et l’industrie (Covell, 1987). En 1975, le secteur moderne
employait 6% de la population active et l’agriculture traditionnelle 83% (Banque Mondiale, 1979). La
population urbaine croît régulièrement de 10% de la population en 1960 à 30% en 2000. A partir de 1975, la
réforme foncière se limite à l’expropriation des colons sans redistribution massive des terres des grands
propriétaires malgaches notamment dans la province d’Antananarivo. La population rurale subit l’administration
des prix agricoles, la corruption, le mauvais fonctionnement des caisses nationales de commerce.
14
   Comme l’élimination de la censure de la presse en 1989, et l’apparition de nouveaux partis politiques en 1990
(Rakotoarisoa, 2002).
15
   Dans le domaine monétaire, les réformes consistent en la privatisation des banques et la mise en place d’un
marché interbancaire de devises et l’adoption d’un régime de change flexible en 1994.

                                                                                                               9
privatisation des entreprises publiques est même poursuivie et la croissance économique
s’accélère. En décembre 2001, D. Ratsiraka est devancé au premier tour de l’élection
présidentielle par M. Ravalomanana, un industriel, Merina, maire d’Antananarivo depuis
1999. M. Ravalomanana affirme sa victoire dès le premier tour, appuyé par ses partisans qui
manifestatent dans la capitale dès janvier 2002. En février, des partisans de D. Ratsiraka
dressent des barrages autour de la capitale où la loi martiale est décrétée. Les affrontements
entre manifestants puis entre militaires font quelques dizaines de morts dans la capitale et en
province. Enfin, en avril, M. Ravalomanana obtient la reconnaissance de sa victoire auprès de
la Cour suprême puis de la communauté internationale et D. Ratsiraka quitte finalement
Madagascar (voir Rakotoarisoa, 2002, pour une analyse complète de cette crise). M.
Ravalomanana avec l’appui des bailleurs de fonds internationaux lance un programme
d’ouverture de l’économie, de lutte contre la corruption (réformes institutionnelles) et
d’investissement dans les infrastructures et l’éducation notamment en milieu rural. M.
Ravalomanana est réélu dans un climat politique relativement calme en décembre 2006.

3.2 Une interprétation
Une société complexe caractérisée par un secteur rural dominé.
Alors que le fractionnement ethnique est souvent relevé comme une source importante des
mauvaises performances en Afrique (Easterly et Levine, 1997, Collier 1999, Alesina et al.
2003), les divisions sociogéographiques semblent plus complexes à Madagascar16. Cependant,
la division la plus significative semble provenir de la dépendance structurelle du secteur rural
agricole, du fait de la géographie intérieure et de l’éloignement des marchés d’exportations.
Ce secteur est alors vulnérable aux comportements spéculatifs et prédateurs des groupes
dominants, que ce soit la noblesse au XIXème siècle, le secteur privé étranger durant la
colonisation jusqu’en 1971, l’administration en 1972-85, et enfin le secteur commercial privé
à la suite de la libéralisation des années 1980. Ceci peut donc expliquer pourquoi les régimes
successifs n’ont jamais démontré une véritable volonté de développer durablement ce secteur,
d’autant plus que l’hétérogénéité et la répartition inégale de sa population sur le territoire ne
l’a jamais fait émerger comme une base politique potentielle17.

16
   La structure sociale est très hétérogène dès la période pré-coloniale du fait de l’imbrication du système
monarchique, des castes, des ethnies et le maintien des disparités régionales.
17
   Un bas prix du riz à la consommation a été un objectif des différents régimes jusqu’à récemment (le secteur est
libre mais les gouvernements successifs ont pris en charge l’importation de riz à diverses périodes critiques, pour
des raisons sociales et probablement électoraliste).

                                                                                                                10
Un biais urbain qui s’est accrû pendant la dictature.
L’absence de base pré-coloniale de l’Etat est souvent avancée comme une source de la faible
croissance en Afrique (Englebert, 2000) car les régimes sont alors enclins à utiliser les
politiques économiques distorsives pour construire leur base politique, en créant et distribuant
des rentes à leurs partisans. Madagascar se caractérise par une faiblesse continuelle de l’Etat
depuis la période pré-coloniale, et particulièrement durant les régimes « progressistes » à
partir des années 1970 puisque ceux-ci n’ont pas émergé d’un mouvement révolutionnaire
important leur assurant une légitimité durable (à la différence de pays comparables comme le
Viêt-Nam ou Cuba par exemple). Ces régimes ont alors cherché à s’attacher le soutien de
l’appareil d’Etat, de l’administration et de l’armée qui sont des secteurs typiquement urbains,
plutôt que le soutien du secteur rural historiquement dominé18. La stratégie d’industrialisation
et de développement du secteur urbain adoptée à partir des années 1970, aux dépens de
l’agriculture et du secteur rural, apparaît dans ce cadre tout à fait rationnelle. De plus, on peut
considérer que l’application du biais urbain devient alors d’autant plus facile que le contrôle
de l’Etat sur l’activité économique augmente dans un complet manque de transparence propre
à un régime dictatorial.
La surévaluation du taux de change comme instrument du biais urbain.
Dans les années 1970-1980, le taux de change du Franc Malgache a certainement été
surévalué. En effet, le taux de change nominal reste ancré au franc français alors que
Madagascar se retire de la Zone Franc et fait face à une chute de l’investissement direct
étranger. De fortes restrictions sur les importations et sur le change et les surcapacités de
production dans l’industrie sont également un signe de la surévaluation à cette époque (Pryor,
1990). Bien qu’elle soit un indicateur imparfait des déséquilibres du taux de change comme
expliqué précédemment, la prime des devises sur le marché des changes parallèle révèle une
probable surévaluation de l’ordre de 50% à 100% à partir du milieu des années 1970
(Graphique 2).

18
  Les Merina sont exclus des plus hautes responsabilités politiques mais sont sur-représentés dans le secteur
urbain, dans l’industrie, dans l’administration et les forces armées et bénéficient alors de cette stratégie de
développement. La représentation des Merina au sein des gouvernements passe de 18% sous la Ière République à
36% sous la IIème (Pryor, 1990). La chute de D. Ratsiraka en 1991 peut s’expliquer à l’inverse par les réformes
économiques (succédant à une crise économique) défavorables au secteur urbain qui par conséquent retire son
soutien au Chef de l’Etat.

                                                                                                            11
Graphique 1.              Prime des devises sur le marché des changes parallèle (taux de change
                                     parallèle sur le taux de change officiel).
                   150%

                                                                                              Banque Mondiale
                   100%
                                                                                              Pryor

                       50%

                        0%
                               1975

                                      1977

                                             1979

                                                    1981

                                                           1983

                                                                  1985

                                                                         1987

                                                                                1989

                                                                                       1991

                                                                                               1993

                                                                                                      1995

                                                                                                             1997
                       -50%

    Source : Banque Mondiale, Indicateur de développement dans le Monde et Pryor, 1988,
    marché noir à Antananarivo. Autres informations sur la prime : L’Institut Free the World
    indique 0% en 1970, 25% en 1975 et plus de 50% en 1980. Dean et al. (1994) donne une
    moyenne de 37% en 1980-87 et de 13% en 1988-92.

La surévaluation du taux de change ainsi mesurée semblant être relativement contemporaine
de la dictature, elle pourrait être interprétée comme un instrument du biais urbain appliqué
rationnellement par le régime dictatorial suivant la thèse de Bates (1981). Le but du travail qui
suit est de tester cette hypothèse qui semble pertinente dans le cas de Madagascar.

4 - L’estimation économétrique
L’hypothèse testée est celle d’une relation entre le niveau de démocratie et l’évolution du taux
de change réel, conduisant à une surévaluation durant les périodes de dictature. Avant de
présenter la méthode et les résultats, nous décrivons précisément les deux principales
variables utilisées.

4.1 – Les variables de démocratie et de taux de change réel
Les indicateurs de démocratie les plus connus du fait de leur couverture historique et de leur
large utilisation malgré les critiques que l’on peut leur adresser (liées notamment à leur
subjectivité car ils sont basés sur l’opinion d’experts) sont ceux de la Freedom House et de
Polity IV. L’indicateur de Freedom House évalue les droits politiques (droit de vote, liberté
des élections …) et les libertés civiles (droit d’opinion, d’association, …). L’échelle est de 1 à
7, le score de 1 représentant le degré de démocratie le plus élevé et 7 le moins élevé.
L’indicateur du programme Polity IV mesure la concurrence et l’ouverture dans le
recrutement de l’exécutif, la contrainte sur l’exécutif, la régulation et la concurrence dans la
participation à la vie politique. L’échelle est de -10 (fortement autocratique) à 10 (fortement
démocratique).

                                                                                                                    12
Graphique 2.                           Indices de démocratie, Madagascar 1960-2003

                       7                                                                                                            -10
                                                                                                                                    -8
                       6                                                                                                            -6
                       5                                                                                                            -4
                                                                                                                                    -2
                       4                                                                                                            0
                                                                                                                                    2
                       3                                      Freedom House                                                         4
                       2                                                                                                            6
                                                              Polity IV                                                             8
                       1                                                                                                            10
                           1960

                                  1963

                                         1966

                                                1969

                                                       1972

                                                              1975

                                                                     1978

                                                                            1981

                                                                                   1984

                                                                                          1987

                                                                                                 1990

                                                                                                        1993

                                                                                                               1996

                                                                                                                      1999

                                                                                                                             2002
        Notes : Freedom House = Moyenne de l’indice des droits politiques et de l’indice de
        libertés civiles (1=plus libre à 7=moins libre), échelle de gauche ; Polity IV = indice polity2
        (-10 autocratie à +10 démocratie), échelle de droite. Sources : Freedom House et Polity IV.

Pour Madagascar, les deux indicateurs présentent une évolution proche mais la variable de
Polity IV est très « binaire », tandis que la variable de la Freedom House décrit une évolution
progressive (Graphique 3). Polity IV scinde en effet très clairement la période en deux
régimes, autocratique avant et démocratique après 1991, année qui a vu la formation d’un
gouvernement de transition dirigé par l’opposition. La variable de la Freedom House en
revanche diagnostique une autocratie forte à la fin des années 1970 puis une amélioration
progressive. Notre préférence va à cette seconde variable car il est difficile de considérer qu’il
y a eu un basculement brutal et en une étape de l’autocratie à la démocratie en 1991. Quelques
pas avaient été en effet accomplis à la fin des années 1980 (sur les plans du multipartisme et
de la liberté de la presse) et la première élection du chef de l’exécutif présentant un certain
degré de liberté ne se déroule effectivement qu’en 1993.19

19
  Le progrès de la démocratie à Madagascar est significatif comparé à la région d’Afrique Subsaharienne (ASS).
La variable de la Freedom House place Madagascar dans la moyenne mondiale mais parmi les pays africains les
plus démocratiques depuis la fin des années 1980. A partir des années 1990, Madagascar se distingue en effet par
les possibilités d’alternances politiques (1993, 1996 et 2002). Par ailleurs, les enquêtes microéconomiques
menées dans la capitale malgache montrent que la démocratie est un concept pertinent à Madagascar en ce sens
que les opinions politiques et les votes sont peu influencés par l’appartenance à une ethnie ou à une religion
(Razafindrakoto et Roubaud, 2005).

                                                                                                                                          13
20
Nous avons calculé pour 1970-2003 un indice annuel du taux de change effectif réel                                 ou
rapport des prix étrangers sur les prix intérieurs exprimés dans la même monnaie, qui est une
approximation sans doute acceptable du rapport entre le prix des biens échangeables
internationalement et celui des prix des biens non échangeables. Il se présente comme une
moyenne géométrique :
                                                      ωi
                                 n               Pi                                n
                   TCER =      ∏       Emdg/i .      
                                                 Pmdg 
                                                                          avec     ∑       ωi = 1
                                i =1                                               i =1

où Emdg/i est l’indice du taux de change nominal bilatéral entre le franc malgache (FMG) et la
monnaie du pays partenaire i (nombre de FMG par unité de monnaie étrangère i) et P est un
indice des prix (usuellement l’indice des prix à la consommation). La pondération ωi reflète la
structure du commerce de Madagascar, limitée aux n principaux partenaires 21. Cette formule
implique qu’une augmentation (diminution) du TCER est une dépréciation (appréciation).
Le graphique montre clairement deux périodes : 1970-1986 où le TCER montre peu de
fluctuations autour de la valeur égale à 50 et 1987-2003 où le TCER montre une plus forte
variance autour de la valeur 100. La première période correspond au rattachement du FMG au
Franc français jusqu’en 1982, puis au rattachement à un panier de monnaies étrangères (des
principaux partenaires commerciaux). De 1982 à 1988, le cours vis-à-vis de ce panier est
ajusté irrégulièrement en fonction de l’inflation et du niveau des réserves de change.
Cependant, la quasi-stabilité du TCER de 1970 à 1986 pourrait avoir abouti à une
surévaluation si son niveau d’équilibre s’est déprécié dans cette période du fait de l’évolution
des fondamentaux, une hypothèse que l’on explore plus loin.

20
   On ne dispose pas pour Madagascar d’une série longue du taux de change effectif réel. La série publiée dans
les African Development Indicators de la Banque Mondiale (Source FMI) ne remonte qu’à l’année 1979.
21
   Les séries proviennent des Statistiques Financières Internationales du FMI. La disponibilité des données
restreint le calcul à un taux de change effectif réel contre les sept principaux partenaires (indice = 100 en 1990).
Le poids est déterminé selon la part dans le commerce de Madagascar en 1995-2001 (source : Direction of Trade
Statistics, FMI) : France (51%), Japon (9%), Maurice (4%), Singapour (5%), Afrique du Sud (9%), Royaume
Uni (5%) et Etats Unis (17%).

                                                                                                                   14
Graphique 3.                          Taux de change effectif réel 1970-2003

                  120

                  100

                   80

                   60

                   40
                        1970

                               1973

                                      1976

                                             1979

                                                      1982

                                                               1985

                                                                      1988

                                                                             1991

                                                                                    1994

                                                                                           1997

                                                                                                  2000

                                                                                                         2003
         Notes: Indice du TCER (1990=100), une augmentation est une dépréciation. Sources:
         calculs de l’auteur à partir de données FMI.

Accompagnant la libéralisation commerciale en 1987, une forte dévaluation mène à une
dépréciation réelle durable. Des difficultés économiques puis la crise politique de 1991
amènent les autorités à maintenir constant le taux de change (toujours vis-à-vis du panier de
devises) et à adopter de fortes restrictions sur le change en 1992-93. En 1994, un marché
interbancaire de devises (MID) est créé, le flottement est adopté et le contrôle des changes est
assoupli22 . L’adoption de ce nouveau régime, toujours en cours à l’heure actuelle, a mené à
une forte dépréciation dès 1994 mais à des fluctuations contrôlées dans les années qui ont
suivi (voir Azam, 2001, pour une analyse de l’évolution du TCER dans la période 1983-
1997). Pendant la crise de 2002, le MID est fermé et le taux de change est maintenu constant
pendant quelques mois.

4.2 La méthode d’estimation des déséquilibres du TCR
En s’inspirant de Baffes et al. (1999), on peut résumer la méthode d’estimation des
déséquilibres de change de la manière suivante. Le déséquilibre est la différence entre le
(logarithme du) TCR observé et le (logarithme du) TCR d’équilibre :
                                                    DES = LTCRt – LTCR*t
Le TCR d’équilibre LTCR* est le TCR résultant des valeurs d’équilibre des fondamentaux
affectant les équilibres interne et externe de l’économie
                                                             LTCR*t = β’F*t
avec β les paramètres de la relation. Les valeurs d’équilibre F* et LTCR* ne sont pas
observables. Cependant, on suppose que les paramètres β de cette relation peuvent être
déduits de la relation de long terme entre les valeurs observées LCTR et F,
                                                        LTCRt = β’Ft + εt
22
     voir FMI, Exchange Arrangements and Exchange Restrictions, annuaires

                                                                                                                15
sous l’hypothèse que l’erreur εt est stationnaire (n’est pas permanente) ou en d’autres termes
que les déséquilibres ont tendance à se corriger. Le TCR d’équilibre est alors défini comme :
                                               LTCR*t = β̂' F*t

avec β̂' les paramètres estimés de la relation entre les valeurs observées. La construction de

LTCR* nécessite par conséquent à la fois l’estimation de β̂' et la construction de F*. Le
déséquilibre est finalement :
                                            DES = LTCRt – β̂' F*t

4.3 Le choix des fondamentaux du taux de change réel
Les fondamentaux sont à la fois choisis sur la base des travaux théoriques et empiriques
portant sur les pays en développement, de leur pertinence dans le cas du pays étudié, et dans
la limite de la disponibilité des données23. Les plus usuels sont :
- Les termes de l’échange (rapport du prix des exportations sur le prix des importations). Une
amélioration (hausse) des termes de l’échange augmente le revenu national, ce qui accroît la
demande de biens non-échangeables et échangeables (effet revenu). Comme le prix des biens
échangeables est exogène, la hausse du prix des biens non échangeables provoque
l’appréciation du TCR24. Les termes de l’échange de Madagascar ont plutôt suivi une
tendance à la baisse dans les années 1970-80 (ce qui tendrait à déprécier le TCR), et à la
hausse dans les années 1990-2000.
- La productivité du pays (l’effet Balassa-Samuelson). Une hausse de la productivité dans le
secteur des biens échangeables entraîne une hausse des salaires dans ce secteur, qui, si le
facteur travail est mobile, entraîne une hausse des salaires dans le secteur des biens non
échangeables. Si la hausse de la productivité est moins rapide dans ce secteur, comme cela est
généralement supposé, le prix des biens non échangeables augmente et le TCR s’apprécie. En
l’absence de données sectorielles de productivité pour Madagascar, il est difficile d’apprécier
l’évolution de la productivité relative dans le secteur des biens échangeables. Si l’on se base
sur l’indicateur du PIB par tête, la productivité de l’ensemble de l’économie a plutôt eu

23
   Les séries annuelles utilisées sont tirées principalement des Indicateurs sur le Développement dans le Monde
de la Banque Mondiale, version CD Rom.
24
   En revanche, si la hausse des termes de l’échange provient d’une baisse du prix des biens importés, la
demande pour ces biens devrait augmenter et la demande de biens non échangeables diminuer en conséquence,
ce qui amènerait à une dépréciation du TCR (effet substitution). L’effet total (revenu et substitution) est alors
ambigu. Ce n’est en revanche pas le cas si la hausse des termes de l’échange provient d’une hausse du prix des
exportations. Les auteurs des études citées en référence considèrent que l’effet revenu domine.

                                                                                                                16
tendance à décroître dans les années 1970 jusqu’au milieu des années 1990 (ce qui tendrait à
déprécier le TCR) pour connaître une lente amélioration ensuite.
- Le taux d’investissement. Les données sur la composition de l’investissement manquent,
mais si on suppose que l’investissement est intensif en biens échangeables (importés), une
hausse du taux d’investissement devrait tendre à déprécier le TCR. Le taux d’investissement
de l’économie a eu tendance à stagner autour de 10% du PIB dans la période, avec des pics au
delà de 15% en 1981-82, 1988-90 et depuis 1998 (ce qui devrait mener à des dépréciations
transitoires dans ces années).
- Les dépenses de l’Etat, si l’on suppose qu’elles sont exogènes vis-à-vis du TCR (à la
différence des dépenses du secteur privé). Si ces dépenses portent relativement plus sur les
biens non échangeables (échangeables), une augmentation de ces dépenses tend à apprécier
(déprécier) le TCR. En l’absence de données fiables, cette variable n’est pas introduite dans la
suite.
- Les restrictions commerciales et sur les changes. Une libéralisation commerciale accroît la
demande de biens échangeables et devrait donc mener à une dépréciation du TCR. A
Madagascar, la libéralisation commerciale dès 1987 devrait entraîner la dépréciation du TCR.
La politique d’ouverture commerciale peut être approximée par un taux d’ouverture
commerciale ou des variables muettes indicatrices. 25,26
Rappelons que l’originalité de notre étude est d’introduire une variable mesurant la
démocratie parmi les fondamentaux en considérant que le niveau de démocratie a un impact
direct sur le niveau du TCR. En effet, dans le cas d’un pays où un pouvoir autoritaire aurait la
volonté de s’attacher le soutien du secteur urbain à l’aide de politiques économiques
distorsives, une répression des libertés devrait mener à une hausse du prix relatif des biens
non échangeables (le secteur urbain étant producteur de biens non-échangeables et
consommateur de bien échangeables), donc à une appréciation du TCR.
Se pose cependant une question relative à l’impact indirect que la démocratie pourrait exercer
sur le TCR à travers certains des fondamentaux économiques (autres que les termes de

25
   Le taux d’ouverture commerciale est une mesure imparfaite des restrictions sur le commerce car l’ouverture
dépend également de nombreux facteurs structurels (pour une discussion récente, voir Combes et al., 2001).
Mesurer les instruments de la politique commerciale nécessite une information souvent indisponible ce qui
amène certains à repérer par des variables muettes indicatrices les épisodes de libéralisation commerciale (Li,
2004).
26
   Le contrôle des capitaux est quelquefois introduit mais son impact sur le TCR est ambigu : une libéralisation
peut amener à une entrée ou une sortie nette de capitaux, respectivement à une dépréciation ou appréciation du
TCR. Cette variables est difficile à mesurer en général. Madagascar est fermé aux capitaux étrangers (les flux
nets d’investissement direct étranger représentant moins de 2% du PIB sur l’ensemble de la période) et on ne
peut s’attendre qu’à un impact peu significatif des variations de cette variables sur le TCR.

                                                                                                               17
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