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Caritas.mag
Le magazine des Caritas de Suisse romande
N° 16 — OCTOBRE 2017
Mesurer la pauvreté Trouver l’équilibre à la
frontière du paupérisme
et la freiner
—
Page 4
Il faut appliquer les proposi-
Cinq conseillers d’Etat romands tions issues du rapport social
—
parlent de leur lutte contre la précarité Page 16 à 22
Fribourg | FreiburgSommaire
ÉDITORIAL 3
Petra Del Curto, directrice de Caritas Fribourg
ÉDITO
MESURER L A PAUVRETÉ ET L A FREINER Mesurer la pauvreté pour mieux
Trouver l’équilibre à la frontière 4-11 la connaître et la combattre
du paupérisme
Pierre-Yves Maillard 6
Conseiller d’Etat, chef du Département de la santé et
de l’action sociale du canton de Vaud. Ces dernières années, quatre can- Les écarts entre les plus aisés et
tons romands – Neuchâtel, Genève, Fri- les plus modestes se creusent. Ainsi,
Nathalie Barthoulot 8 bourg et Vaud – se sont penchés sur le dans le canton Fribourg, les ménages
Conseillère d’Etat, cheffe du Département de l’Intérieur dossier de la pauvreté et de la précarité. à bas revenus consacrent jusqu’à 43 %
du canton du Jura. En résultent des rapports spécifiques, de leur revenu pour se loger, alors que
intégrant aussi bien des statistiques ac- de la charge locative ne devrait pas dé-
Mauro Poggia 10 tualisées que des données inédites, telles passer 25 %.
Conseiller d’Etat, chef du Département de l’emploi, Petra Del Curto
que les données fiscales.
des affaires sociales et de la santé du canton de Genève. Directrice de Caritas Fribourg Mais la pauvreté n’est pas unique-
Le taux de pauvreté, mesuré entre ment une question comptable. Au-de-
Anne-Claude Demierre 12 2011 et 2014, varie de 5,8 % de la po- là des chiffres, dans nos Caritas, nous
Conseillère d’Etat, cheffe du Département de la santé et pulation pour Neuchâtel à 3 % dans le pouvons mesurer, concrètement, ce que
4 des affaires sociales du canton de Fribourg.
Jean-Nathanaël Karakash
Conseiller d’Etat, chef du Département de l’économie et
13
canton de Fribourg et, respectivement,
4,8 % pour Vaud et 5,4 % pour Genève.
La grande majorité de la popu-
signifie, pour ces personnes, de vivre
durablement dans la crainte de devoir
recourir à l’assistance publique. Les
Caritas régionales sont donc des obser-
lation n’est pas concernée – et nous es-
de l’action sociale du canton de Neuchâtel. vatrices privilégiées des difficultés ren-
pérons qu’elle ne le sera pas plus du-
contrées par les populations précarisées
Une énergie nouvelle pour Caritas Lucerne 10 rant les années à venir –, mais ces taux,
et se doivent de faire connaître cette ré-
rapportés au nombre total d’habitants
alité auprès des instances politiques.
«La précarité, c’est juste à côté» 11 en 2017, laissent apparaître qu’envi-
Jonas Schneiter, homme de radio et de télé, organisateur ron 10 000 Neuchâtelois, 9500 Fribour- Les efforts pour contrer la préca-
malicieux de premiers rendez-vous et producteur geois, 37 000 Vaudois et 27 000 Ge- rité et prévenir la pauvreté matérielle
d’émissions insolites s’engage pour les plus démunis. nevois connaissent une situation de passent par une multitude de mesures,
pauvreté matérielle, souvent pesante. parmi lesquelles figurent notamment
des prestations complémentaires pour
Plus élevé et préoccupant est le
les familles, un accompagnement accru
CARITAS FRIBOURG . chiffre de celles et ceux à risque de pau-
des jeunes adultes lors de leur passage
vreté. Il s’agit de personnes pour les-
Impressum à la vie professionnelle, des salaires plus
Bernadette Mäder-Brülhart 16 quelles un quotidien précaire et difficile
élevés pour les «working poors» ou l’exo-
16
Caritas.mag – Le magazine des Caritas de Suisse romande
Il ne suffit pas de rédiger un rapport, il faut (Fribourg, Genève, Jura, Neuchâtel, Vaud) à vivre se péjore lentement, mais inexora-
paraît deux fois par an nération d’impôts du minimum vital.
encore le mettre en œuvre blement. Sont concernés 11,5% des Neu-
Tirage global : 47 433 ex.
Tirage Caritas Fribourg : 3499 ex. châtelois, 10% des Fribourgeois, 14,1% L’analyse de la pauvreté par l’ob-
Joëlle Renevey 17 Responsable d’édition : Petra Del Curto, des Vaudois et 18,7% des Genevois. servation de données statistiques trouve
La pauvreté est source d’endettement, tout comme directrice de Caritas Fribourg tout son sens dans la durée. Aussi, pour
l’endettement est source de pauvreté Rédactrice en cheffe : Corinne Jaquiéry Sans surprise, les plus fragiles
autant que leur publication soit régu-
Rédaction : Jacques Berset et Isabelle Reuse sont les travailleurs pauvres, les femmes
Maquette : www.tier-schule.ch lière et permette de comparer une pé-
Anne-Pascale Collaud 18 et les jeunes de moins de 25 ans peu ou
Impression : www.pcl.ch riode à une autre, ces rapports seront
De plus en plus de « working poors » font appel pas formés, ainsi que les familles mono-
Caritas Fribourg | Caritas Freiburg d’une grande utilité pour adapter la
à Caritas Fribourg Rue de Morat 8 parentales ou nombreuses.
1700 Fribourg | 026 321 18 54
lutte contre la précarité.
Outre le manque de ressources ma-
Pascal Krattinger 20 www.caritas-fribourg.ch | www.caritas-freiburg.ch
info@caritas-fr.ch térielles, le défaut de réseau familial ou
L’accès à des loyers abordables, un défi de taille
social, la santé précaire, le manque de
Isabelle Reuse 22 formation, le coût du logement et l’endet-
Nouvelle responsable du Service solidarité et diaconie tement peuvent être sources de pauvreté.
Prestations de Caritas Fribourg 23
Dienstleistungen der Caritas Freiburg
20
Caritas.mag 16/17 2 Photo de la couverture © Sedrik Nemeth Photo de l’éditorial © Romano Riedo 3Mesurer la pauvreté et la freiner
Trouver l’équilibre
à la frontière Textes : Corinne Jaquiéry / photos : Sedrik Nemeth
du paupérisme
Depuis que Caritas a lancé sa
campagne contre la pauvreté
en Suisse, la Confédération et les
cantons ont pris la mesure d’une
réalité souvent cachée. Dans ce
numéro, cinq conseillers d’Etats
romands parlent de leur lutte
contre la précarité.
La pauvreté touche 7% des habitants de Suisse
selon l’Office fédéral de la statistique (OFS). Un
chiffre étonnant pour un pays qui occupe une bonne
place en terme de ressources matérielles sur le plan
européen et qui a une image de grande qualité de vie.
« La pauvreté dans votre pays a souvent été
cachée, un peu comme si, par principe, il ne pou-
vait pas y avoir de pauvres », relève Serge Paugam,
sociologue français, spécialiste de la question de
la précarité dans le cadre d’un article réalisé par le
pôle de recherche national LIVES – Surmonter la
vulnérabilité : perspective du parcours de vie (PRN
LIVES). Aujourd’hui, selon lui, des études plus nom-
breuses et plus régulières permettent de mieux défi-
nir cette notion, de l’appréhender statistiquement
et d’en débattre aussi bien à l’Université que dans
les autres sphères de la société.
Les rapports sociaux réalisés ces dernières
années par cinq cantons romands dans lesquels
oeuvrent les cinq Caritas éditrices de ce magazine
permettront d’alimenter le débat autour de la pau-
vreté et de trouver des actions pour y faire face tant
au niveau cantonal que romand.
Cinq conseillers d’Etat ont aimablement accepté
« La lampe de la pauvreté
de s’exprimer sur la démarche qui a orienté la mise en
œuvre de leurs différents rapports: Nathalie Barthou-
lot, cheffe du Département de l’intérieur du canton
n’a pas de lumière »
du Jura ; Anne-Claude Demierre, cheffe du Départe-
ment de la santé et des affaires sociales du canton de
Fribourg; Jean-Nathanaël Karakash, chef du Départe-
ment de l’économie et de l’action sociale du canton de
Proverbe Persan Neuchâtel; Pierre-Yves Maillard, chef du Département
de la santé et de l’action sociale du canton de Vaud et
Mauro Poggia, chef du Département de l’emploi, des
affaires sociales et de la santé du canton de Genève.
Elles et ils évoquent les difficultés rencontrées, les
bonnes ou les mauvaises surprises, les pistes de travail
et les mesures provoquées par ces rapports sociaux.
Caritas.mag 16/17 4 5Mesurer la pauvreté et la freiner
Pierre-Yves Maillard l’absence de ressources des jeunes. La nouvelle loi
à l’aide sociale vaudoise pose le principe que tout
jeune sans formation qui se présente à l’aide sociale
avant 25 ans est, en principe, orienté vers une forma-
« Une partie des bons résultats de l’économie tion ou une bourse d’études, plutôt que vers l’aide
INTERVIEW
sociale. Pour les chômeurs en fin de droit de plus de
ARTICLE
vaudoise est liée à la préservation 50 ans, l’idée est de renforcer les propositions d’em-
plois, juste avant ou juste après la sortie du chômage.
du pouvoir d’achat de tous »
Mais comment allez-vous pouvoir influer La pauvreté dans l’air
sur l’augmentation des emplois ?
Mesurer et évaluer la pauvreté de sa région est
CARITAS Pourquoi faire établir Comment allez-vous utiliser ces données ? Il faut travailler avec le secteur privé, le secteur public
devenu une nécessité pour mieux la gérer. Au mois
un second « Rapport social » pour Je considère que, désormais, la politique sociale ne et le secteur parapublic. Au fond, si on se concentrait,
de mai de cette année, une enquête de l’OFS indi-
le canton de Vaud ? devrait plus s’occuper seulement de la pauvreté, mais par exemple, sur des CDD d’une année qui permet-
quait qu’en 2015, environ 570 000 personnes étaient
aussi de l’évolution du pouvoir d’achat. Dans notre traient de rebondir, on aurait besoin d’un petit mil-
PIERRE-YVES MAILLARD C’est un touchées par la pauvreté en termes de revenu en
pays, nous sommes dans une phase de revenus sta- lier d’emplois. Dans un canton qui crée 4000 à 6000
instrument de pilotage du développe- Suisse. Parmi celles-ci, près de 145 000 exerçaient
gnants. D’abord, parce qu’il n’y a plus d’inflation au nouveaux emplois par année, on pourrait chaque
ment de la politique sociale du can- une activité rémunérée.
sens officiel du terme, et donc plus d’indexation des année par tournus, au fond avec 1000 emplois, garan-
ton. Nous avons réalisé le premier en
salaires, et, ensuite, parce qu’il y a un durcissement tir une proposition de travail à une forte proportion Les personnes vivant seules ou dans un
2011, et l’intention était d’en refaire
sur le marché du travail qui devient plus compétitif de chômeurs en fin de droit plus âgés. ménage monoparental avec des enfants mineurs,
un à la fin de la législature. Pour ce
avec un bassin de recrutement plus large depuis les celles sans formation postobligatoire et celles
second, j’ai vraiment insisté pour que Comment travaillez-vous avec les autres
accords de libre circulation. Tout cela fait globalement vivant dans un ménage sans personne active occu-
nous disposions d’un rapport qui ne cantons romands ?
pression sur les salaires. Et, pour autant, les charges pée comptaient parmi les groupes les plus exposés.
soit pas seulement un état des lieux de Nous échangeons souvent sur nos pratiques. Pour
fixes des ménages vont croissant avec la hausse des
ce qu’il faudrait faire, mais mesure aus- les PC familles, nous avons étudié les modèles tessi- « Je fais toutefois l’hypothèse que pour beau-
loyers et l’assurance maladie qui ne cesse d’augmenter.
si l’impact de ce que nous avons fait, nois, genevois et soleurois. Dans notre système fédé- coup de Suisses, le phénomène de la pauvreté reste
ces dix dernières années, avec une po- Quelles mesures déjà prises portent-elles raliste suisse, l’exemple est un moteur puissant de encore marginal, remarque Serge Paugam. « Même
litique sociale du canton de Vaud qui leurs fruits ? mise en cohérence. Les expériences positives dans si, dans la réalité, la Suisse, comme les autres pays
a connu un fort engagement. Je vou- En une décennie, le revenu des ménages vaudois a un canton sont vite connues des autres et, petit européens, est touchée par la crise et que le taux de
lais qu’on puisse mesurer l’impact de augmenté pour à peu près tout le monde – avec une à petit, les choses s’harmonisent sans concordat, pauvreté n’y est pas négligeable. »
CARTE D’IDENTITÉ cette politique sur le creusement des inégalités, sur économie dynamique de 2,6% de croissance moyenne loi ou instrument contraignant. Aujourd’hui, par
Conseiller d’Etat socialiste.
l’évolution des revenus disponibles, etc. annuelle pour le canton – sauf, et ce n’est pas une exemple, le rôle pionnier des Neuchâtelois avec le Stratégie globale de la Suisse
grande surprise, pour les 20 % des gens qui ont les salaire minimum nous intéresse.
Dirige le Département de Comment avez-vous procédé ? Caritas a pourtant frappé les esprits quand
la santé et de l’action revenus les plus modestes. Avant les transferts sociaux,
Nous avons mis sur pied une base de données avec Pour aller plus loin : elle a lancé une décennie de lutte contre la pauvreté
sociale du canton de Vaud ils auraient connu une baisse de leur revenu dispo- Rapport social vaudois 2017. www.vd.ch
les services fiscaux et avec l’appui du Scris (Service en Suisse, fin 2009 avec sa déclaration « Pauvreté, fai-
depuis le 1er décembre nible. Je suis convaincu qu’une partie des bons résul-
statistique de l’Etat de Vaud). Plusieurs bases de don- sons-la disparaître de moitié ! ». L’objectif de la cam-
2004. Pierre-Yves Maillard tats de l’économie vaudoise est liée au fait qu’on ait
nées sont utilisées comme le Registre cantonal des pagne est de réduire de moitié – jusqu’en 2020 – le
est né le 16 mars 1968 à préservé le pouvoir d’achat de la plupart. 600 millions TAUX DE PAUVRETÉ ET PERSONNES TOUCHÉES
Lausanne ; originaire de personnes, le revenu d’insertion (RI), les subsides à nombre des personnes touchées par la pauvreté. Les
supplémentaires ont été investis dans le social entre
4.8 3
Mossel-FR. Marié, deux l’assurance maladie, les prestations complémentaires, VAUD FRIBOURG cinq Caritas régionales (Vaud, Jura, Genève, Fri-
2005 et 2015, mais, sans ces aides, les ménages les plus
enfants. Professeur de les bourses d’études et les données fiscales notam- bourg, Neuchâtel) dont les conseillers d’Etat s’expri-
pauvres auraient perdu 10% de leur pouvoir d’achat.
ment. Il y a des statistiques concernant les revenus ment dans ce numéro travaillent depuis longtemps à
% %
français, histoire et géo-
graphie aux établisse- vaudois imposables et des statistiques concernant Est-ce qu’il y a des résultats qui vous ont freiner les effets de la pauvreté. Actives sur le terrain,
ments secondaires de les aides sociales non imposables. Cela donne des vraiment surpris ou choqué ? elles connaissaient bien les situations de pauvreté
}
}
Préverenges et de C.-F. statistiques socioéconomiques qui permettent d’éva- L’explosion du phénomène de chômage en fin de avant que la sortie de différents rapports cantonaux
37 000 9500
Ramuz à Lausanne.
luer le taux et le risque de pauvreté avant et après les droit. Entre 2008 et 2015, on est passé, en moyenne, et national viennent confirmer leurs expériences.
Conseiller national entre
aides sociales; de voir quelles sont les inégalités de de 180 personnes qui sortent chaque mois du chô-
1999 et 2004 (Membre de Au plan national, le Conseil fédéral a publié
revenus avant et après les aides sociales et de mesu- mage en fin de droit, à plus de 400. C’est un phéno-
la Commission de l’envi- PERSONNES PERSONNES en 2010 son rapport « Stratégie globale de la Suisse
ronnement, de l’aménage- rer l’importance des aides sociales pour le niveau de mène national, mais plus marqué chez nous. Il est lié
en matière de lutte contre la pauvreté ». Il invitait
5.8 5.4
ment du territoire et de vie des ménages à revenu modeste. Tous ces outils à la révision de la LACI (loi sur l’assurance chômage)
NEUCHÂTEL GENÈVE cantons, communes et organisations non-gouver-
l’énergie et de la Commis- permettent d’évaluer l’impact des politiques sociales qui est entrée en vigueur en 2011. Il y a eu un pic dans
nementales (ONG) à s’organiser pour mettre en
sion des finances). Secré- sur le revenu disponible des Vaudois. les années suivantes. Cette tendance à l’augmentation
taire régional de la FTMH
Quels sont les résultats à mettre en évidence ?
des chômeurs en fin de droit perdure. A l’année, cela % % oeuvre un véritable programme. Trois champs d’ac-
tion prioritaires y étaient définis : améliorer l’éga-
Vaud Fribourg de 2000 à représente près de 5000 personnes qui achèvent leur
Effectivement, 4,8 % des Vaudois vivent dans un lité des chances dans le domaine de la formation,
}
}
2004. Membre du syndi- période de chômage sans trouver de travail. Quand
cat UNIA de l’industrie et ménage en situation de pauvreté, avec un taux améliorer les mesures d’insertion et de réinsertion
on sait qu’on a 16 000 dossiers à l’aide sociale, on
10 000 27 000
des services. variable selon le type de ménages. Pour les familles sur le marché du travail et lutter contre la pauvreté
constate que ce phénomène pèse sur la structure.
monoparentales, il est même de 8,8 % après la prise des familles. Ce rapport est à l’origine du « Pro-
en compte des prestations sociales. Malgré d’impor- Vous aviez déjà plusieurs outils comme le PERSONNES PERSONNES
gramme national de prévention et de lutte contre
tants investissements dans les dispositifs sociaux, Forjad (aide à la formation des jeunes au RI). la pauvreté ». Par la suite, le Département fédéral
le revenu disponible des 10 % des ménages les plus Est-ce que vous allez en créer d’autres ? Soit au total, plus que de l’intérieur (DFI) a élaboré un concept de pré-
modestes a stagné, mais, sans l’apport financier de On doit aller beaucoup plus loin. Nous sommes vention et de lutte contre la pauvreté en collabo-
prestations telles que les subsides aux primes d’as- en train de systématiser notre politique de priorité la population du canton du Jura ! ration avec les cantons, les villes, les communes et
surance maladie ou des PC familles, il aurait baissé. à la formation professionnelle comme réponse à des intervenants privés.
Caritas.mag 16/17 6 Photo © Sedrik Nemeth 7Mesurer la pauvreté et la freiner
Nathalie Barthoulot
INTERVIEW
« Nous sommes attentifs
les uns aux autres »
CARTE D’IDENTITÉ CARITAS Le « Rapport social jurassien »
tarde à sortir. Pour quelle raison ?
Conseillère d’Etat socia-
liste. Dirige le Départe- NATHALIE BARTHOULOT Il est vrai que le «Rap-
ment de l’Intérieur du can- port social» est annoncé depuis une intervention par-
ton du Jura depuis le
18 décembre 2015. Née le
lementaire en 2012, mais il y a eu des contingences
d’organisation de service qui nous ont obligés à fixer
« Ne parlez pas richesse
31 août 1968 à Delémont.
Mariée, trois enfants.
les priorités différemment. Nous allons tout mettre en
œuvre afin de le terminer pour la fin de cette année.
à ceux qui n’en ont pas,
mais parlez pauvreté
Ancienne directrice géné-
rale du Centre jurassien Et comment allez-vous procéder ?
à ceux qui sont riches »
d’enseignement et de for-
Nous avons consulté la plupart des « Rapports
mation (CEJEF). Elue dépu-
sociaux » des autres cantons et nous nous sommes
tée au Parlement jurassien
en 1998. Réélue en 2002 et
également inspirés des recommandations de la
Confédération et de la CDAS (Conférence des direc- Anne Barratin
2006. Présidente du Parle-
ment jurassien en 2007. teurs cantonaux de l’action sociale). Notre première Femme de lettres et poétesse française
Fin de mandat en 2009 question a été : « Que veut dire le terme pauvreté ? »
(accession à la direction C’est un concept multidimensionnel qu’on ne peut
générale du CEJEF). Divers pas juste résumer à un état de privation matérielle
engagements au sein du en tant que telle. Il était indispensable de préciser
Parti socialiste jurassien: la notion pour pouvoir mieux l’opérationnaliser.
Présidente du Gouverne-
En fait, voir si ce que nous constatons dans le Estimez-vous que votre canton en fait assez Sa mise en œuvre sur la période 2014 - 2018
ment jurassien en 2017. Et avez-vous trouvé une définition ?
domaine de l’aide sociale se vérifie aussi fiscalement. pour ses citoyens les plus démunis ? a été approuvée par le Conseil fédéral en date du
C’est celle de la Confédération qui considère la pau-
Franchement, j’ai l’impression que le filet social dans 15 mai 2013. Quatre champs d’action ont été iden-
vreté comme « une telle insuffisance de ressources Une fois ce rapport sous toit, comment
le canton du Jura est tout de même correct. Je n’ai tifiés pour le Programme : « Chances de formation
(matérielles, culturelles et sociales) que les personnes allez-vous l’utiliser ?
pas le sentiment qu’il y ait des gens qui sont dans des enfants, des jeunes et des adultes », « Intégration
sont exclues du niveau de vie minimal reconnu Ce sera un des éléments clés pour définir une véri-
une précarité telle qu’ils ont complètement perdus sociale et professionnelle », « Conditions de vie » et
comme acceptable ». Il faut analyser les données table politique sociale dans notre canton, une poli-
leur dignité. A mon avis, il n’y a quasi personne qui « Mesure de l’efficacité et monitoring ». Par ce pro-
sous l’angle matériel, et c’est assez facile en relation tique de soutien aux personnes défavorisées. Tant
est laissé sur le bas-côté. Dans le Jura, peut-être plus gramme national, la Confédération entend renfor-
avec le revenu médian, mais plus compliqué quand que nous n’avons pas l’agrégation de toutes ces bases
que dans un canton urbain, nous sommes attentifs cer l’efficacité des mesures de prévention et de lutte
on veut quantifier ou opérationnaliser la pauvreté de données qui permettent de voir ce qui amène les
les uns aux autres et, cela est une richesse et une contre la pauvreté et faire en sorte qu’elles soient
sociale et la pauvreté culturelle. Par exemple, nous gens dans la pauvreté, il est difficile de lutter contre
force de notre canton. mieux coordonnées. La dernière enquête de l’OFS
étions parmi les derniers à ne pas avoir de Carte- elle. Il est absolument nécessaire d’avoir une pho-
sur la pauvreté repose sur un échantillon aléatoire
Culture. Nous avons décidé de concert avec Cari- tographie de la société jurassienne pour mettre en Neuchâtel vient d’être adoubé pour son salaire
de quelque 7500 ménages, représentant un peu plus
tas de la mettre en place dans notre canton, dès place des mesures avec les moyens assez limités qui minimal et le vôtre ?
de 17 000 personnes. Elle est donc moins exhaustive
le 1er janvier 2018. Nous travaillons donc à lutter sont les nôtres. Il n’est pas exclu que nous arrivions La question est effectivement d’actualité. Le salaire
que l’analyse des données recueillies dans différents
contre cette pauvreté, non seulement financière, peut-être à réaffecter quelques montants, à prendre minimum a été voté par le peuple, donc le Gouver-
cantons pour établir leur rapport social. D’où l’inté-
mais aussi culturelle. On pourrait dire que c’est déjà certaines orientations. Il y a des concepts à mon- nement jurassien a l’obligation de le mettre en place.
rêt de ces derniers pour mieux évaluer la précarité.
une 1ère mesure avant la sortie du « Rapport social ». ter et à créer qui ne sont pas encore là aujourd’hui. Il y a du dumping salarial dans certains secteurs d’ac-
tivités et le niveau des salaires a plutôt tendance à être
A quelles données vous êtes-vous intéressée ? Madame Barthoulot, vous êtes en poste depuis La richesse qui cache la pauvreté
relativement bas par rapport à la concurrence avec les
A partir de la définition, nous avons déterminé une année, avez-vous déjà pu intervenir sur la
frontaliers. L’instauration d’un salaire minimum dans L’introduction du rapport sur la pauvreté
quelques questions de recherche, de la plus générale : précarité ou la pauvreté ?
notre canton pourra pousser vers le haut un certain dans le canton de Genève indique que la Suisse est
que signifie la pauvreté ? Aux plus spécifiques : Par rapport aux normes d’aides sociales revues à la
nombre de salaires. Un salaire minimum pour garan- l’un des pays le plus riches du monde ce qui ne
la typologie des personnes touchées par la pauvreté ou baisse en début d’année, nous avons réussi à réserver
tir un minimum de dignité à chacune et à chacun. signifie pas pour autant que ses habitants sont tous
les obstacles inhérents en termes de développement un montant qui sera affecté à la mise en place d’un
à l’abri de la pauvreté. Selon les auteurs du rapport,
personnel. Nous nous sommes aussi posé la question soutien particulier, dans la durée, pour deux catégo- Comment travaillez-vous avec vos collègues
le marché du travail a subi d’importants change-
de l’effet des transferts sociaux : qui en bénéficie ? ries de notre population : les jeunes et les seniors. Ce des autres cantons ?
ments depuis la fin des « trente glorieuses », avec
D’où partons-nous en ce qui concerne les revenus ? sont des populations en situation précaire et, dans Les causes de la pauvreté ne sont pas les mêmes dans
des pertes massives d’emploi dans le secteur indus-
En quoi les transferts sociaux permettent-ils de rehaus- ce cadre-là, nous allons mettre en place un certain le canton du Jura, à Genève ou à Neuchâtel. Mais
triel, une baisse de l’offre de travail peu qualifié, et
ser le niveau de vie des familles ? etc. On essaie de nombre de mesures sur lesquelles nous allons com- je pense qu’on devrait encore davantage travailler à
un fort déséquilibre entre offre et demande dans le
quantifier tout cela en mettant, ensemble, un certain muniquer tout prochainement. mutualiser nos compétences respectives et à échan-
segment le moins qualifié du marché du travail.
faisceau, des données convergentes ou divergentes. ger sur les projets que nous pouvons développer.
Caritas.mag 16/17 8 Photos © Sedrik Nemeth 9Mesurer la pauvreté et la freiner
Mauro Poggia
INTERVIEW
ARTICLE
« Le travail qui devrait être un rempart contre la pauvreté Aujourd’hui, il y a un développement du chômage
de longue durée et l’essor d’une catégorie de tra-
et la précarité ne joue plus ce rôle-là » vailleurs qui, malgré leurs efforts, ne parviennent
pas à subvenir à leurs besoins, les working poors.
Selon l’Enquête sur les revenus et conditions de vie
en Suisse (SILC), la part de population suisse qui vit
dans un ménage pauvre en 2014 s’élève à 6.6 % – soit
CARTE D’IDENTITÉ CARITAS Pourquoi le canton de Genève rale de l’action sociale qui a travaillé avec des ser-
environ 530 000 personnes –, alors que 13.5 % sont
Conseiller d’Etat issu du a-t-il désiré avoir un rapport sur la pauvreté ? vices de l’Etat de Genève comme l’Office cantonal
« à risque de pauvreté ». Une précarité potentielle
Mouvement citoyen gene- de la statistique, l’Hospice général, le Centre de
MAURO POGGIA Je pense que ce genre de préoc- que quatre cantons romands mettent en évidence
vois. Dirige le Département compétences du RDU qui est notre revenu déter-
cupation touche les différents acteurs politiques à un (Voir chiffres ci-dessous).
de l’emploi, des affaires minant unifié qui permet de calculer les prestations
moment donné. Après l’Europe et la Confédération
sociales et de la santé du sociales ou les HUG qui ont transmis une analyse Toutefois, le phénomène de la pauvreté reste
canton de Genève depuis en 2010, plusieurs cantons ont décidé de mettre en
épidémiologique de la situation en faisant le lien complexe. Elle peut recouvrir plusieurs dimensions :
le 10 décembre 2013. Né œuvre leur propre rapport sur la pauvreté. A Genève
entre problèmes de santé et précarité d’une popu- matérielle, sociale et culturelle. L’exclusion des plus
le 25 avril 1959 à Moutier. c’était en 2011 et le rapport est sorti en 2016. Il n’y
lation. Nous avons ensuite proposé une approche démunis emprunte une de ces trois voies ou com-
Marié, trois enfants. Avo- a pas de sujet qui ne vienne sur la table par hasard.
théorique de la pauvreté pour tenter de la définir, porte ses trois aspects. Aujourd’hui, grâce à la col-
cat spécialiste de l’assu- Une motion demandait de présenter une photogra-
en pointant les groupes à risques de pauvreté et les laboration mise en place avec les différents dépar-
rance maladie et de l’assu- phie de la pauvreté dans le canton de Genève avec
rance invalidité. En facteurs qui contribuent à cette pauvreté. tements cantonaux et aux données analysées dans
un renouvellement régulier de cet examen. Très jus-
octobre 2009, il est élu les rapports sociaux, les Caritas régionales peuvent
tement, le Grand Conseil a compris qu’il ne s’agissait Quels sont les résultats qui vous ont
député au Grand Conseil mieux cibler leurs actions pour lutter contre la
pas de savoir seulement comment la pauvreté se pré- le plus frappé ? Quelles autres mesures pouvez-vous prendre ?
du canton de Genève. Lors pauvreté et être soutenues dans la création de pro-
sente aujourd’hui, mais comment elle va évoluer dans L’augmentation des «working poors». Dans le canton, L’Etat devrait uniquement combler des manques
des élections fédérales de grammes spécifiques.
2011, Mauro Poggia est le temps et quels sont les impacts des mesures que l’on 5,5% des personnes qui travaillent sont dans des sec- de revenus pour une personne qui ne peut pas tra-
élu conseiller national. met en place pour essayer d’enrayer le phénomène. teurs à risques de sombrer dans la pauvreté et 18% des vailler à plein temps. Pour quelqu’un qui travaille
Vulnérabilité et dignité humaine, plaidoyer pour
N’ayant pas conclu d’ac- bénéficiaires d’aides sociales sont des actifs occupés. à plein temps, l’Etat ne peut se substituer à l’éco-
De quelle manière avez-vous procédé ? un nouveau paradigme humaniste.
cord avec d’autres partis Nous avons donc constaté que la précarité progresse. nomie privée. Est-ce que les partenaires sociaux ne Genève, UniMail, SymposiumCaritasGE.ch,
C’est le département lui-même qui a mis en œuvre
pour rejoindre un groupe Et les prestations sociales augmentent, je dirais même jouent pas leur rôle ou ne peuvent pas faire leur tra- mardi 7 novembre 2017.
ce travail d’étude par le biais de la Direction géné-
parlementaire, il y siège en qu’elles explosent dans certains domaines. Les per- vail de manière efficace ? Dans la culture helvétique, Organisé dans le cadre des 75 ans de Caritas
tant que non inscrit. En sonnes qui entrent dans les critères sont de plus en c’est à eux de fixer par convention collective des Genève
2013, il est élu conseiller
plus nombreuses. Non seulement elles augmentent, salaires minimum qui puissent permettre à une per- La pauvreté vaudoise est-elle incompressible ?
d’Etat et il prend la tête du
mais leurs situations se dégradent et donc les presta- sonne de vivre correctement ; or on se rend compte Conférence-débat, 16 novembre, Lausanne,
nouveau Département de
l’emploi, des affaires
tions qui servent à combler leurs revenus sont plus que ce n’est pas le cas. Est-ce que le dumping sala- salle du Parlement vaudois.
sociales et de la santé importantes. On a ainsi un double facteur d’augmen- rial pour tous les secteurs dans lesquels il n’y a pas Organisé dans le cadre des 75 ans de Caritas Vaud
(DEAS) de Genève. tation. Le travail qui devrait être un rempart contre la de convention collective est davantage une réalité
pauvreté et la précarité ne joue plus ce rôle-là. qu’on l’imagine ? Je pense qu’il ne faut pas jouer
à l’autruche : il y a des personnes qui ont un coût TAUX DES PERSONNES À RISQUE DE PAUVRETÉ
Comment l’expliquez vous ?
14.1 10
de la vie inférieur aux nôtres, qui peuvent accep-
Il y a une forte concurrence sur le marché du travail
ter des salaires inférieurs aux nôtres et malgré tout
et les personnes les moins formées n’y accèdent plus
ce qui aggrave tous les indicateurs menant à pau-
vivre convenablement, même confortablement là % %
où ils vivent. Je pense évidemment aux travailleurs
vreté. La formation est essentielle pour acquérir un
frontaliers. Cela peut être une aubaine pour des
travail qui soit de nature à contrecarrer ce risque de DE VAUDOIS DE FRIBOURGEOIS
employeurs qui peuvent proposer des salaires infé-
précarité. Mon département est là pour combler les
11.5 18.7
rieurs sachant qu’ils seront acceptés. Le rôle des par-
manques en termes de ressources d’une personne,
tenaires sociaux est de sensibiliser nos employeurs
mais nous devons travailler de concert avec d’autres
départements comme celui la formation ou de l’éco-
à leur responsabilité sociale. Pas seulement pour
faire travailler des gens qui sont ici et qui, par leur
% %
nomie. Nous avions d’ailleurs déjà mis en place la
précarité, gangrènent le tissu social local et notre
mesure CAP Formation, avant même la sortie du DE NEUCHÂTELOIS DE GENEVOIS
cohésion sociale directement, mais aussi pour fixer
rapport. Ce « guichet unique » réunit l’Office canto-
}
des salaires qui soient acceptables socialement et
nal de l’emploi, l’Office pour l’orientation, la forma-
économiquement. Peut-être faudra-t-il revenir au
tion professionnelle et continue ainsi que l’Hospice
débat sur l’instauration d’un revenu minimum ou
général. Il repose sur une équipe interdisciplinaire
du revenu de base inconditionnel.
(assistants sociaux, psychologues, enseignants,
etc.) et offre une prise en charge individualisée. Pour aller plus loin : Rapport sur la pauvreté dans Soit au total, plus que la population
Depuis 2013, 2500 jeunes ont été pris en charge et le canton de Genève. www.ge.ch
80 % sont retournés en formation. de la ville de Genève!
253 680 PERSONNES
Caritas.mag 16/17 10 Photos © Sedrik Nemeth 11Mesurer la pauvreté et la freiner
Anne-Claude Demierre Jean-Nathanaël Karakash
« Nous avons maintenant des pistes « Le salaire minimum est une manière
INTERVIEW
prospectives dans six domaines » de lutter contre la précarité »
CARITAS Pourquoi décider La formation des jeunes est-elle une de CARITAS Pourquoi établir un « Rapport social » de 42 heures. Le Tribunal fédéral a
d’établir un « Rapport social » ces directions? pour le canton de Neuchâtel ? autorisé sa mise en œuvre, car notre
pour le canton de Fribourg ? Quand on constate que 70% des gens à l’aide sociale décision parlementaire est conforme
JEAN-NATHANAËL KARAKASH A la fin de 2009,
n’ont pas de formation, les jeunes sans formation sont avec le principe constitutionnel de la
ANNE-CLAUDE DEMIERRE Nous Caritas a lancé la décennie de lutte contre la pau-
un souci pour le futur. C’est donc, effectivement, une liberté économique et avec le droit
souhaitions disposer d’un instrument vreté (2010-2020) en Suisse, à travers son projet
piste importante et c’est pour cela, qu’il était indis- fédéral. J’en suis très satisfait. Cela
évolutif. D’une boussole qui va guider « Réduire la pauvreté de moitié ». Le Conseil fédé-
pensable que toutes les directions se coordonnent. améliorera la situation de quelque
nos actions dans le domaine de la lutte ral a publié, la même année, son rapport « Stratégie
Nous avons besoin de ces leviers. Nous avons donc 2700 personnes. Ce sont en grande
contre la pauvreté. En 2010, une Année globale de la Suisse en matière de lutte contre la
une Commission pour les jeunes en difficulté qui réu- majorité des femmes et des travailleurs
européenne de la lutte contre la pau- pauvreté » qui invitait cantons, communes et orga-
nit la direction de l’Instruction publique, la direction à temps partiel. La mesure est positive
vreté et l’exclusion sociale a été décré- nisations non-gouvernementales (ONG) à s’organi-
de l’Economie et de l’emploi, la direction des Insti- pour eux, mais aussi pour la collecti-
tée. Dans ce cadre-là, nous avions fait ser pour mettre en œuvre un véritable programme.
tutions, de l’Agriculture, des forêts et puis ma direc- vité, souvent amenée à leur apporter
un état des lieux de toutes les mesures Et, en date du 31 août 2010, le Grand Conseil neu-
tion. J’essaie vraiment de décloisonner le travail entre des compléments de revenu.
qui étaient déjà mises en place (81). La châtelois a accepté, sans opposition, une motion
directions. Nous sommes aussi en train de revoir la
même année, un postulat a été déposé interpartis de gauche intitulée : « Il faut connaître Avez-vous pu néanmoins mettre
loi sur l’aide sociale. Le rapport va nous permettre de
qui demandait l’élaboration d’un rap- l’ampleur et l’évolution de la pauvreté pour la com- en place des actions concrètes
l’adapter en conséquence.
port régulier sur la pauvreté. battre ! » qui invitait le Conseil d’Etat à présenter, grâce à ce « Rapport social » ?
Quelle mesure désirez-vous mettre en évidence? tous les deux ans, une étude décrivant l’ampleur et Nous avons mené des actions basées
Comment avez-vous procédé ?
Les pôles «insertions» sont, pour moi, une des mesures l’évolution de la pauvreté dans le canton de Neu- sur une série de données qui sont
Nous avons voulu une vraie légitimité,
phares de lutte contre la précarisation. Nous avons châtel, de manière à permettre une évaluation et reproduites dans ce rapport, mais on
avec une partie quantitative, mais aussi
constaté que les personnes étaient renvoyées d’un sys- un suivi des politiques publiques mises en œuvre ne peut pas dire que cette démarche,
une partie qualitative. Sur la partie
tème à l’autre, de l’AI au chômage, en passant par l’aide pour lutter contre ce phénomène. Notre « Rapport qui consiste à condenser un maximum
quantitative, il fallait déjà se mettre d’accord sur la
CARTE D’IDENTITÉ sociale. Nous avons créé des « pôles-insertion » avec social » est donc sorti en 2015. d’informations dans un seul rapport, nous a ame- CARTE D’IDENTITÉ
description des inégalités, sur les taux et coupler dif-
Conseillère d’Etat socia- des équipes composées de conseillers ORP et d’assis- nés à prendre des décisions et à aboutir à un pro- Conseiller d’État socia-
férentes bases de données, notamment celles fiscales Pourquoi le Parlement neuchâtelois a-t-il ac-
liste. Dirige le Départe- tants sociaux qui reçoivent la personne et réfléchissent, gramme d’actions politiques. Il s’agit plus d’un outil liste. Dirige le Départe-
cantonales que nous avons dû anonymiser. Nous cepté sans réserve cette motion ?
ment de la santé et des ensemble, quel projet construire pour lui proposer de références qui permet d’avoir une vue d’ensemble ment de l’économie et de
souhaitions prendre en compte la fortune des gens Il y a clairement une sensibilité sur cette question-là
affaires sociales du can- un projet de réinsertion. Nous avons un énorme suc- du dispositif des différentes prestations sociales. En l’action sociale du canton
et voulions avoir une photographie la plus juste pos- dans le canton. Une volonté de lutter contre la pau-
ton de Fribourg depuis cès. Plusieurs cantons sont venus voir notre modèle. fonction des évolutions que nous observerons, nous de Neuchâtel depuis le 19
sible de la situation de la pauvreté dans notre canton. vreté et de donner des réponses à des probléma-
janvier 2007. Née le en tirerons des besoins d’actions. mai 2013. Jean-Nathanaël
16 août 1961 à Fribourg. Nous avons croisé ces données tant avec le contrôle Comment voyez-vous les choses pour l’avenir. tiques sociales. L’ambition n’était pas de faire un Karakash est né le 17 mai
Mariée trois enfants. des habitants, l’aide sociale, les subsides de formation Votre canton est-il assez armé pour faire face rapport d’intention politique, mais un rapport sta- Donc aucune nouvelle stratégie pour l’instant ? 1979 à Genève. Marié,
Libraire. De 1991 à 2006, que les prestations complémentaires AVS/AI. Nous à la pauvreté ? tistique destiné à être mis à jour régulièrement avec Le périmètre de la politique sociale a été, pour cer- deux enfants. Ingénieur
elle est conseillère com- sommes partis sur des références de l’année 2011 Concernant le taux d’aide sociale des dix dernières une série de fiches qui couvre l’ensemble des pres- tains, une surprise. La question de la lutte contre la EPFL en systèmes de
munale à la tête de plu- et avons pris en compte une population de 254 679 années, nous avons un taux qui reste assez constant tations sociales et sont destinées à être actualisées pauvreté était, pour eux, synonyme d’aide sociale, communication. De 2007
sieurs dicastères (écoles, personnes – 311 000 en 2017 – en relation avec six avec une population qui augmente. Donc, sur ce cri- plusieurs fois par législature. Pour nous, ce rapport alors que c’est beaucoup plus complexe. Pour résu- à 2008, il est conseiller
affaires sociales, culture, stratégique auprès du
domaines qui peuvent influencer le taux de pauvreté. tère, je crois qu’on ne peut pas dire que les Fribour- a été l’occasion de faire, d’une part, un point de la mer en une phrase notre stratégie : c’est que tous
sport et tourisme) dans Département de l’écono-
Il est de 3% pour notre canton. Ces six domaines sont geois se sont appauvris. Je pense que nous avons un situation sociodémographique du canton, de la réa- nos efforts tendent à tenter de limiter l’évolution
les exécutifs des villes de mie. Entre 2006 et 2008,
La Tour-de-Trême puis de
les ressources économiques, la santé, le travail, l’édu- système qui fonctionne bien avec les mesures que lité vécue par la population et, d’autre part, de voir des besoins. Cela passe principalement par la recon- il est conseiller communal
Bulle, après la fusion de cation (la formation, la culture), la famille (généra- nous avons mises en place, notamment les alloca- les outils que nous mettons déjà en œuvre. C’est une naissance du travail, la prévention de l’exclusion et à Fleurier, puis de 2009 à
ces deux communes. tions, égalité hommes-femmes) et le logement. tions de maternité, une allocation pour les mamans photographie et un exercice de recueil et de concen- un effort soutenu d’appui à l’insertion sociale et à 2013, conseiller commu-
Députée de la Gruyère de sans activité lucrative, un plus à Fribourg. On tra- tration d’informations dans un seul document de l’intégration professionnelle. nal à Val-de-Travers. 2002-
Comment avez vous pu appréhender
1996 à 2006, elle préside vaille actuellement sur la mise en place de prestations référence extrêmement utile face à un dispositif 2005, président du Parti
les résultats de ce rapport. Avez-vous Votre canton est-il assez armé pour faire face à
le Grand Conseil en 2005. complémentaires pour familles. Par principe, nous qui est devenu complexe, difficile à appréhender, socialiste neuchâtelois.
mis des mesures en place ? la pauvreté de ses concitoyens ?
Anne-Claude Demierre devrions sortir un nouveau rapport pour cette fin de difficile à comprendre. Le « Rapport social » per- Il est député au Grand
est élue au Conseil d’Etat Ce n’est pas seulement mon département qui est res- Nous avons une politique sociale bien développée Conseil entre 2001 et
législature ou au début de la prochaine. Nous pour- met de remettre de la clarté sur le dispositif qu’on
en 2006 et placée à la tête ponsable de la lutte contre la pauvreté dans ce can- qui permet de lutter contre la pauvreté, mais dans le 2007 et de 2000 à 2006,
rons voir l’évolution de la situation. Je pense que, en déploie justement pour répondre aux besoins de
de la Direction de la santé ton, mais toutes les directions de l’Etat de Fribourg cadre des possibilités financières qui sont les nôtres. conseiller général à
général, nous avons un système qui fonctionne plutôt la population.
et des affaires sociales. y participent. Maintenant, nous avons une série de Il serait faux de penser que l’Etat, à lui seul, puisse Môtiers puis à Fleurier.
bien, malgré ces 3% de la population touchés par la
pistes prospectives, sur lesquelles nous allons tra- Vous avez déjà mis en œuvre un salaire mini- répondre à ce problème, même si le salaire mini-
pauvreté. C’est vraiment ce que je retiens du rapport.
vailler, ces prochaines années, pour lutter contre mum, une mesure pionnière ? mum est déjà une manière de le faire. C’est un défi
En revanche, nous avons un risque de précarisation de
cette pauvreté. Si j’étais immédiatement venue avec Oui, mais cela n’est pas lié à la sortie du « Rap- plus large et plus sociétal avec une responsabilité col-
10% de la population. Nous ne devons pas baisser les
des mesures, le rapport aurait été bloqué pour des port social ». Il est issu d’une votation populaire de lective. Un ensemble général de politiques peut per-
bras, mais nous engager pour apporter des réponses
questions financières. Nous avons donc sciemment novembre 2011. Nous sommes effectivement le pre- mettre d’y arriver, portées ensemble par les collecti-
aux personnes les plus fragilisées qui en ont besoin.
choisi des pistes prospectives dans ces six domaines. mier canton à avoir institué un salaire minimum, vités, la population et les acteurs économiques.
Le rapport est cette boussole qui va nous guider sur Pour aller plus loin: Rapport sur la situation sociale et fixé à 20 francs l’heure. Soit 3640 francs mensuelle-
les directions à prendre. la pauvreté dans le canton de Fribourg. www.fr.ch ment, douze fois par an, sur la base d’une semaine Pour aller plus loin: Rapport social 2015. www.ne.ch
Caritas.mag 16/17 12 Photos © Sedrik Nemeth 13Une énergie nouvelle
pour Caritas Lucerne
Texte : Urs Odermatt
Caritas Lucerne a passé par des moments Soins palliatifs
difficiles, au début de cette année, mais elle Le travail des bénévoles est une composante essentielle des soins
poursuit sa lutte contre la pauvreté et joue palliatifs. Depuis de nombreuses années, Caritas Lucerne forme
des bénévoles dans l’accompagnement de personnes gravement
toujours un rôle majeur en Suisse centrale. malades ou en fin de vie et soutient des groupes locaux. Son sou-
hait est de développer encore davantage son activité d’information
Ayant perdu deux gros mandats dans le domaine de l’asile et de conseil pour un engagement bénévole dans les soins palliatifs.
et des réfugiés, Caritas Lucerne a dû réduire son personnel, au Pour ce faire, des travaux de mise en réseau et de lobbying avec
début de 2017 : l’effectif est ainsi passé de 370 à 160 personnes. le monde politique et des institutions sont en cours.
Ce fut une tâche herculéenne. Malgré cela, Caritas reste bien en
place et travaille avec une énergie nouvelle. Les valeurs et l’orien- Nextbike, une entreprise sociale
tation restent les mêmes. Elle continue de jouer un rôle majeur BIO JONAS SCHNEITER
Le système de location de vélos, géré par Caritas Lucerne, connaît
en Suisse centrale en s’engageant contre la pauvreté et en favori-
« La précarité, c’est juste à côté »
un boom et une constante progression. Actuellement, 700 vélos, 1990 Naissance le
sant l’intégration sociale et professionnelle.
dans plus de 170 stations, sont disponibles à Sursee et de Lucerne 12 novembre à Lausanne.
Caritas Lucerne propose des offres et réalise des projets à Stans. Le système fonctionne grâce à l’intervention de collabora- 2000 Il a 10 ans et enre-
pour les personnes en situation de pauvreté ou au chômage ainsi teurs du Service vélos de Caritas, qui entretiennent les bicyclettes
que pour les migrantes et les migrants. A côté de la consultation et, au besoin, les déplacent d’une station à l’autre.
gistre ses premières émis- L’homme de radio et de télé, organisateur malicieux de
sions radio sur cassettes.
sociale et de conseil sur la gestion des dettes, elle soutient dif-
2004 Décide que le temps
premiers rendez-vous et producteur d’émissions insolites
férents projets visant l’intégration sociale, comme les épiceries
Caritas, la CarteCulture ou les parrainages « avec moi ». Elle gère
Soutien linguistique et préparation à l’emploi des jeux est révolu. Prends s’engage aussi pour les plus démunis.
Le programme s’adresse aux jeunes migrants jusqu’à 20 ans. Ces des cours de radio en ligne.
le Service d’interprétation de Suisse centrale et mène des projets
jeunes reçoivent un soutien professionnel et personnel par le biais 2007 La RTS l’engage « Je ne me sentais pas du tout concerné par vraiment dû se battre en multipliant les boulots
d’intégration avec des médiateurs interculturels.
de cours de langues orientés vers la pratique, d’un enseignement pour Génération 07, des la pauvreté jusqu’en 2012. La lucidité m’est arrivée pour s’en sortir. Je ne m’en suis pas rendu compte.
Nos programmes d’intégration professionnelle offrent un des mathématiques et d’informatique ainsi que d’interventions jeunes commentant la un vendredi soir, à l’âge de 22 ans. J’accompagnais, J’étais heureux et déjà l’esprit complètement absorbé
vaste éventail de possibilités de formation et de travail dans des ciblées dans le monde du travail. Ce programme permet de ren- politique. Il fâche Pascal en tant que journaliste, une équipe des Urgences par ma passion radiophonique. Je ne sais pas pour-
Couchepin avec une
entreprises artisanales ou de service pour des chômeuses et des chô- forcer la confiance en soi. Cette offre a été très largement déve- sociales de Lausanne. Nous débarquons alors dans quoi ce média m’intéressait, à l’époque. Peut-être
question impertinente.
meurs et des personnes bénéficiant de l’aide sociale. Quelque 1800 loppée en raison de la forte demande. Actuellement, 270 jeunes l’immeuble juste à côté de chez moi : au sous-sol, la l’envie d’aller voir dans les coulisses. Comprendre
personnes y participent chaque année. Les programmes de Caritas environ y participent. 2009 Barrigue lui cage d’escalier abritait une femme et son fils. Ils sem- comment ça marche. Rendre les choses plus trans-
visent leur intégration sociale et professionnelle. propose de collaborer blaient vivre là, dans la nuit et dans une humidité parentes. Si je veux être honnête, c’est aussi pour
au journal Vigousse.
Service d’interprétation de Suisse centrale glaciale. Je me souviens que la femme ressemblait avoir une part de reconnaissance. A 17 ans, c’est
Nous proposons des formations pour des bénévoles dans 2011 Engagé par One FM à ma mère, le gamin aurait pu être mon petit frère. assez paradoxal, j’ai eu la chance de me fâcher avec
différents domaines : accompagnement de personnes gravement Le Service d’interprétation de Suisse centrale existe depuis plus de en 2009, il fait la matinale Depuis, c’est cette vision qui me poursuit lorsqu’on Pascal Couchepin qui m’a rudoyé en direct à pro-
malades ou en fin de vie, soutien linguistique et aide à l’intégra- dix ans. Le nombre d’heures d’utilisation augmente chaque année ; de LFM, dès 2011. parle de précarité. Il s’agit peut-être de quelqu’un pos d’une question que je lui posais. Et cela a fait
tion. Précisément, l’intégration de personnes migrantes dans l’année dernière, ledit service a consacré plus de 25 000 heures à
2014 Anime Namasté qui me ressemble et qui se trouve à quelques mètres le buzz. Après, j’ai beaucoup travaillé sur des radios
notre société reste une de nos tâches importantes, ici. Les connais- la médiation d’une cinquantaine de langues. Les interventions se
sur Couleur 3 et devient de moi. A partir de ce moment, j’ai pris conscience privées, avant d’être engagé par la RTS. Je suis un
sances et le savoir-faire dans les questions interculturelles sont une répartissent dans les domaines de la formation, de la santé et du ambassadeur de Terre de ma propre fragilité. J’ai commencé par contrôler fou de boulot. Un jour, à mon réveil, je ne retrou-
composante récurrente dans toutes les tâches liées à l’intégration social dans tous les cantons de Suisse centrale. des hommes. l’état de mes finances. J’ai vu que j’avais fait plein de vais plus la porte de la salle de bain. Un burn-out.
sociale et professionnelle.
2017 Pour l’émission petits crédits. Il suffisait que mon revenu soit divisé Grâce à cela, j’ai redéfini ce que voulait dire « être
Aujourd’hui, il est accom- de moitié et je pouvais, moi aussi, basculer dans ambitieux ». Pour ma vie privée et pour mon enga-
pagné de l’écologiste la précarité. Aujourd’hui, je suis prêt à m’engager gement envers les autres. Je suis devenu ambassa-
Marc Muller et sillonne la auprès des jeunes pour participer à la prévention deur à Terre des hommes et je participe, à la mi-dé-
Suisse romande, tout l’été,
contre le petit crédit et le surendettement. cembre, à l’émission Cœur à Cœur, enfermé dans un
dans un bus électrosolaire.
studio de verre à Lausanne, six jours non-stop pen-
2017 A la tête de l’émission Reconnaître que la pauvreté n’est pas un phé-
dant lesquels le public peut programmer sa musique
radio Premier rendez-vous nomène de la marge, mais bien une partie de ce
en échange de dons au profit de la lutte contre la
sur RTS La 1ère, Jonas Sch- que nous sommes et ce que nous pourrions, nous
précarité en Suisse. Selon moi, il faut aussi déres-
Environ 700 vélos Nextbike neiter anime aussi le jeu aussi, devenir permet de ne pas faire sortir du sys-
ponsabiliser les gens sans les victimiser. L’idée est
roulent en Suisse centrale. C’est ma question à la tème, de nos groupes d’amis ou de notre famille,
de se dire : « Je ne suis pas le problème, donc je suis
Le système de location est Télévision Suisse romande. ceux qui n’ont plus grand-chose. Cela n’a jamais été
la solution ! »
exploité par Caritas Lucerne Pour aller plus loin : mon cas, mais, objectivement, c’est aussi une his-
en tant qu’entreprise sociale. www.jonas-schneiter.com toire de chance. Mes parents se sont séparés quand Propos recueillis par Corinne Jaquiéry avec
j’avais 10 ans. Ma mère a dû retravailler. Elle était des extraits de son texte pour le livre
infirmière à domicile avec un petit salaire. Elle a Itinéraires entrecoupés, de Ghislaine Heger.
Caritas.mag 16/17 14 Photo © Caritas Lucerne Photos © RTS/Jay LOUVION 15Vous pouvez aussi lire