LA NONNE SANGLANTE - Opéra Comique
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LA NONNE SANGLANTE
Opéra en cinq actes de Charles Gounod. Livret d’Eugène Scribe
et Germain Delavigne. Créé à l’Opéra le 18 octobre 1854.
Direction musicale - Laurence Equilbey
Mise en scène - David Bobée
Dramaturgie - David Bobée et Laurence Equilbey
Collaboration artistique - Corinne Meyniel
Décors - David Bobée et Aurélie Lemaignen
Costumes - Alain Blanchot
Lumières - Stéphane Babi Aubert
Vidéo - José Gherrak
Recherches dramaturgiques - Anaëlle Leibovits Quenehen
et Catherine Dewitt
Assistant musical et chef de chœur - Christophe Grapperon
Assistante costumes - Camille Lamy
Chef de chant - Nicolaï Maslenko
Nouvelle production Opéra Comique Rodolphe - Michael Spyres
Coproduction Insula orchestra, Bru Zane Agnès - Vannina Santoni
La Nonne - Marion Lebègue
Partition éditée et mise à disposition par le Palazzetto Bru Zane - Le Comte de Luddorf - André Heyboer
Centre de musique romantique française Arthur - Jodie Devos
AVEC L'AIMABLE PARTENARIATS MÉDIA Pierre l’Ermite - Jean Teitgen
PARTICIPATION DE Dans le cadre du 6e festival Palazzetto Bru Zane Paris Le Baron de Moldaw - Luc Bertin-Hugault
Fritz / Le Veilleur de nuit - Enguerrand de Hys
Durée estimée : 3h avec entracte Anna - Olivia Doray
*Membre d’accentus Arnold - Pierre-Antoine Chaumien*
Norberg - Julien Neyer*
Théobald - Vincent Eveno*
Introduction au spectacle, 45 min. avant la représentation,
salle Bizet | Chantez La Nonne Sanglante, 45 min Danseurs - Stanislas Briche, Arnaud Chéron, Simon Frenay,
avant la représentation, au foyer | Rencontre avec Florent Mahoukou, Papythio Matoudidi, Marius Moguiba
les artistes de la production mardi 5 juin à 19h
Chœur accentus
Spectacle capté par France Télévisions. Orchestre Insula orchestra
2 3À LIRE AVANT LE SPECTACLE N’y a-t-il point quelque danger
à contrefaire le mort ?
Molière
Par Agnès Terrier
Des douze opéras signés Ni l’un ni l’autre : la Nonne sanglante réserve, sinon avec la crainte Le Moine avait été retraduit le dos au drame du même titre la morale et de l’Église. La Nonne
Charles Gounod, seuls deux était une figure littéraire connue, de déplaire à Berlioz, de quinze ans en 1840 par Léon de Wailly, le qu’Anicet-Bourgeois avait donné au n’est plus une criminelle lubrique
sont encore régulièrement joués susceptible d’inspirer un ouvrage son aîné, qui y avait renoncé cinq librettiste de Benvenuto Cellini. Théâtre de la Porte-Saint-Martin assassinée par son amant, mais une
– Roméo et Juliette et Faust. de couleur gothique comme on ans plus tôt : « Je m’étonne, lui écrivit Car des deux côtés de la Manche, en 1835, principalement parce qu’à innocente amoureuse qui, croyant
C’est la raison pour laquelle, les aimait à Paris. Il s’agissait gentiment ce dernier, que vous ayez la Nonne de Thuringe était Venise Donizetti en avait aussitôt son fiancé mort, est entrée dans
en cette année du bicentenaire surtout, pour le jeune compositeur pu éprouver un instant d’embarras : devenue une figure populaire fait un opéra, Maria di Rudenz. Mais les ordres. Un personnage d’ermite
de Gounod, l’Opéra Comique, fidèle de 36 ans, d’une prestigieuse je n’éprouve ni regrets ni la moindre inspirant spectacles effrayants, le souvenir du succès de 1835 ne fait son apparition, à la grande joie
à son esprit découvreur, a préféré commande de l’Opéra alors situé rue arrière amertume. Nous sommes éditions illustrées, jeux de pouvait qu’attirer le public de 1854, de Gounod qui aimait composer de
avec le Palazzetto Bru Zane Le Peletier (à deux pas de l’Opéra des artistes, que Diable ! » lanterne magique, mais aussi même pour une histoire différente. la musique religieuse – à défaut
ressusciter La Nonne sanglante : créée Comique, dans une salle un peu plus des érudits comme Charles Nodier, Les apparitions vengeresses de d’être entré dans les ordres. Gounod
en 1854, l’œuvre fut vite enterrée par grande), sur un texte du librettiste Ébauché pour Berlioz en 1841, Victor Hugo, E.T.A. Hoffmann... la Nonne et le serment liant le lui-même remania le livret pour plus
le directeur de l’Opéra de l’époque, le plus en vue d’Europe, Eugène le livret fut donc achevé pour Gounod. héros Rodolphe à cette créature de fluidité, et pour donner à
puis par le compositeur lui-même Scribe. Gounod raconta : « Nestor Il adaptait dans la structure Avec sa légendaire habileté, fantastique s’inscrivaient dans une sa musique un rôle dramaturgique.
– un comble pour une histoire de Roqueplan, directeur de l’Opéra, d’un « grand opéra » – avec ballet Scribe adapta l’épisode à l’opéra mode lyrique bien établie, de Robert
revenant. s’était pris d’affection pour Sapho intégré – une légende médiévale romantique. Il le plaça dans un le Diable de Meyerbeer au Don Juan À l’Opéra, les études puis
[mon premier opéra] et d’amitié publiée en 1786 par le conteur contexte de conflit politique, le rendit de Mozart traduit par Castil-Blaze, les répétitions durèrent douze
Faut-il de ce titre, La Nonne pour moi : il disait qu’il me trouvait allemand J. K. A. Musaeus. Ou au Moyen Âge dont la légende est du Zampa de Hérold au Freischütz mois. Le jeune Bizet avait réalisé
sanglante, déduire que Gounod, dont une tendance à faire grand. C’était plutôt une version retraitée par issue et à la Bohême du Freischütz, de Weber traduit par Berlioz. pour cette phase préparatoire
on connaît la ferveur catholique, se lui qui avait désiré que j’écrivisse le romancier anglais Matthew pays des contes inquiétants. Ainsi la réduction pour piano et chant
serait précipité sur une histoire de pour l’Opéra un ouvrage en cinq Gregory Lewis comme anecdote étaient assurés, sur la scène de Scribe moralisa le sujet : autant de La Nonne sanglante : il allait
stigmates ? Ou, au contraire, aurait actes. » centrale de son fameux roman l’Opéra, de beaux tableaux collectifs le roman anglais était sulfureux et s'en souvenir en composant
plongé dans la dévotion pour expier The Monk. Traduit en français dès avec force figurants, ainsi que tout anti-religieux, autant le théâtre se son premier opéra, Les Pêcheurs
le choix d’un sujet satanique ? Gounod accepta le projet sans 1797, aussitôt adapté au théâtre, le décorum gothique. Scribe tourna devait d’être correct à l’égard de de perles… Créé le 18 octobre 1854,
4 5ARGUMENT
La Nonne sanglante bénéficia directeur ayant déclaré qu’il ne un pilier de son répertoire. Or pour ACTE I voilée qui paraît, il jure une fidélité ACTE IV
d’une production coûteuse : décors laisserait pas jouer plus longtemps programmer, l’Opéra Comique a Au XIe siècle en Bohême, un conflit éternelle avant de l’emmener dans En pleine fête nuptiale, sur le point
réalisés par six peintres, commande pareille ordure, la pièce disparut de à cœur de faire coïncider, surtout héréditaire oppose les Moldaw le château abandonné de ses d’épouser Agnès, Rodolphe voit
de 387 costumes, magnifique l’affiche et n’y a plus reparu depuis. » depuis sa réouverture en 2017 sous et les Luddorf. Dans la perspective ancêtres. Or à leur arrivée, les ruines paraître la Nonne sanglante qui lui
distribution. Les scènes fantastiques la direction d'Olivier Mantei, ses de la croisade, l’ermite Pierre se raniment, un riche banquet apparaît, désigne le meurtrier : son propre père,
étaient montées avec efficacité Gounod s’attacha à éditer convictions avec le désir des artistes, obtient des deux seigneurs qu’ils les fantômes des aïeux surgissent : Luddorf. Épouvanté, Rodolphe quitte
grâce aux ressources de l’éclairage sa partition, dédiée à Halévy, puis qu’il écoute et accompagne. s’allient en mariant leurs enfants : la femme voilée n’est autre que la cérémonie, ce qui ranime l’animosité
au gaz et à l’implication de Palmyre tourna la page. L’année suivante, Théobald de Luddorf épousera la Nonne sanglante qui entend entre les deux clans.
Wertheimber, qui ne craignit pas de sa rencontre avec un tandem C’est ainsi qu’avec Laurence Equilbey Agnès de Moldaw. Tous s’apprêtent à présent épouser Rodolphe.
s’enlaidir dans le rôle de la Nonne, d’auteurs de sa génération, Barbier et David Bobée, nous avons à célébrer le projet dans le château ACTE V
tandis que le ténor Louis Gueymard et Carré, porta son inspiration identifié La Nonne sanglante comme de Moldaw. Or Agnès et Rodolphe, ACTE III Près de l'ermit age de Pierre,
excellait dans l’écrasant rôle encore toute frémissante vers musicalement remarquable et le cadet des Luddorf, s’aiment. Rodolphe s’est réfugié chez des le comte de Luddorf est prêt à payer
principal.. un nouveau projet fantastique, capable de parler à nos sensibilités : Rodolphe tenant tête à son père, paysans mais reste hanté, chaque nuit, de ses crimes pour sauver son fils.
Faust, pour le Théâtre Lyrique, dans l’accueillante salle Favart, il est banni. Les amants prévoient par la Nonne sanglante qui réclame Il surprend un projet de guet-apens
Les recettes étaient bonnes, institution plus audacieuse que puisse cette revenante ressusciter de s’enfuir à la faveur de l’apparition son dû. Arthur vient lui annoncer des Moldaw à l’égard de Rodolphe,
les critiques favorables et Gounod l’Opéra et aussi plus intime, de sa malédiction ! rituelle d’un fantôme, celui d’une la mort de son frère au combat. puis entend la confession de Rodolphe
disposé à retoucher son œuvre où il allait connaître ses grands Nonne sanglante. Rodolphe pourrait épouser Agnès à Agnès : maudit par la Nonne, incapable
pour plaire davantage, satisfait succès. mais son serment le lie au fantôme. de tuer son père, il veut s’exiler à jamais.
qu’il était de son orchestration. ACTE II Or la malédiction de la Nonne ne sera Le père se jette dans le piège tendu
Mais, raconta-t-il ensuite, « elle n’eut De la vaste production scénique Au cœur de la nuit, tandis que levée qu’à la mort du meurtrier dont à son fils et meurt. La Nonne, vengée,
que onze représentations, après de Gounod, seul Cinq-Mars son page Arthur prépare sa fuite, elle fut la victime. Il s’engage à le tuer implore la clémence de Dieu et délivre
lesquelles Roqueplan fut remplacé (l’histoire d’un favori de Richelieu) Rodolphe guette Agnès. À la femme lorsqu’elle le lui désignera. enfin Rodolphe de ses vœux.
à la direction de l’Opéra par fut créé à l’Opéra Comique, même
Monsieur Crosnier. Le nouveau si c’est Roméo et Juliette qui devint
6 7INTENTIONS
Les maîtres d’œuvre du spectacle se livrent à un entretien croisé
Laurence Equilbey
David Bobée Direction musicale
Mise en scène Comment avez-vous abordé
cet opéra méconnu de Gounod ?
Laurence Equilbey
David Bobée Menée à la fois par le chef et par
Inspiré du Moine de Lewis, le metteur en scène,
le livret de La Nonne la préparation dramaturgique
sanglante qu’Olivier Mantei d’un spectacle renforce l’osmose entre
m’a proposé parmi les opéras l’incarnation et le chant, donne
de Gounod résonnait avec mon goût de la densité à l’interprétation et sert
pour le romantisme et le fantastique. l’impact de l’œuvre. N’étant pas familière
Et à travers eux avec ma prédilection de l’univers gothique, j’avais aussi besoin
pour un certain cinéma de genre de donner du sens à cette histoire
qui récupère les figures du gothique, de spectres. J’ai sollicité la psychanalyste
un cinéma d’horreur qui a compté lacanienne Anaëlle Leibovits-Quenehen,
dans l’éveil de ma vocation pour François Angelier qui anime Mauvais
le théâtre. J’ai donc immédiatement Genres sur France Culture, et Martine
accepté le projet. Laurence Lavaud, historienne de la littérature.
et moi avons travaillé ensemble Grâce à leurs formidables recherches
à la dramaturgie, en rassemblant et analyses, j’ai pu appréhender
nos pistes de recherche respectives. le parcours du personnage de la Nonne
J’ai réfléchi avec Corinne Meyniel sanglante à travers l’histoire littéraire,
à une lecture politique et aux échos et prendre connaissance de ses avatars
de l’œuvre avec le théâtre et le cinéma cinématographiques. Tout cela m’a permis
que je produis, avec mes expériences de comprendre que l’œuvre peut résonner
de Shakespeare et d’Hugo. aujourd’hui tout en restant ce qu’elle est.
10 11Laurence Equilbey
En accommodant
la légende à la forme
David Bobée du livret, Scribe et Delavigne
Monter une pièce inconnue ont cependant veillé à composer
offre une certaine liberté un drame compatible avec
mais impose qu’on transmette la morale et les instances catholiques,
l’histoire sans se permettre trop bien loin de l’esprit anti-religieux
de décalage. Le livret de Lewis. Ils ont aussi circonscrit
de La Nonne sanglante recèle passions et émotions pour
peu de mystères. L’architecture privilégier une sobriété glaçante,
et les motifs, ultra-référencés, celle des sueurs froides. Le livret
sont ceux du romantisme noir. dispose un univers mental où tout
Née sous l’influence du fantastique est distancié, où les instances
anglais, cette tendance se diffuse se devinent derrière les personnages.
au milieu du XIXe siècle via
les genres mineurs, théâtraux
et littéraires, en investissant
les scènes de boulevard Que raconte donc
et les feuilletons de la presse. La Nonne sanglante ?
Ce qui peut expliquer l’échec
de La Nonne sanglante en 1854
à l’Opéra, c’est probablement David Bobée
que cet opéra apparaissait trop L’histoire, féconde au théâtre,
tard, ou au mauvais endroit. Alors est celle du conflit des générations.
dévalués depuis quelques décennies Maîtres d’un ordre obsolète dans un
par leurs déclinaisons populaires, monde pourrissant, les pères sont
les éléments gothiques de La Nonne défaillants. Et le monstre, le spectre
– lieux, personnages, situations – de la Nonne, apparaît à un moment
ont paru déplacés dans l’art majeur de crise aiguë. Pour faire surgir
et académique qu’était l’opéra. la vérité, les jeunes s’opposent.
Vannina Santoni
et Michael Spyres
12 13David Bobée Laurence Equilbey
Pour faire advenir un monde Le moteur du livret, c’est aussi,
nouveau, le leur, ils doivent faire dans une lecture psychanalytique,
disparaître l’ancien. Rodolphe est la peur de Rodolphe à l’égard
dans cet entre-deux et effectue, de la vie, son complexe à l’égard
du premier au dernier acte, un de son aîné, son affrontement
grand trajet : depuis le jeune avec son père – et avec l’ermite –,
idéaliste romantique et rebelle qu’il l’impossibilité de tuer son père,
était jusqu’à l’homme qui, éprouvé et le poids que fait peser sur lui
et mûri, pourra non seulement se le non-dit familial du meurtre
marier mais aussi accéder au trône commis avant sa naissance.
paternel, en ayant refusé
la vengeance pour laisser advenir
la justice. La trame de La Nonne
résonne avec celle de Roméo
et Juliette : deux clans s’affrontent,
deux pères font peser les enjeux
de la querelle sur leurs enfants, quand
l’homme d’église, figure de l’autorité
religieuse, leur fait payer le prix
de la réconciliation. L'absence
de dessein divin est patente.
Dans Roméo et Juliette, la mort
des enfants fait naître la paix quand
dans La Nonne, le père meurt
et la nonne disparaît, ce qui permet
aux enfants de s’aimer et de vivre.
Leur bonheur marchera sur
des cadavres, mais dans la clarté
de la vérité et de la justice. Dans
Vannina Santoni, Papythio Matoudidi les deux cas la paix naît des cendres. Vannina Santoni, Laurence Equilbey et Michael Spyres
et Luc Bertin-Hugault
14 15David Bobée Quel espace-temps
Le titre de l’opéra place privilégiez-vous pour représenter
au centre du drame une cette légende musicale ?
présence fantomatique puissante.
Le fantastique n’est pas intéressant
s’il fait juste peur. Il le devient dès David Bobée
lors qu’il dévoile à la société le miroir Le roman de Lewis situe l’action
de sa psyché, en une image déformée au XVIIe siècle, le livret au Moyen Âge,
mais révélatrice. Rodolphe est un la musique au XIXe siècle. Nous avons
archétype dont les caractéristiques décidé de jouer avec les époques
nous mènent irrésistiblement du côté dans une achronie qui permet
de la psychanalyse. En butte aux d’ouvrir le point de vue : il ne faut
figures d’autorité que sont l’ermite ni actualisation ni transposition du récit,
et son père, il projette ce qu’il ressent mais un espace-temps spécifique
pour sa future épouse, un mélange où toutes les époques sont convoquées.
de désir refoulé et de crainte, Le fantastique nous autorise
sur la figure dévorante de la Nonne. ce mélange, davantage encore notre
Elle donne son titre à l’œuvre, culture cinématographique pour
mais c’est le point de vue de Rodolphe peu qu’on soit amateur d’heroic
qu’on adopte. Ce jeune homme fantasy. L’espace scénique
a peur du féminin. Le saignement que j’ai conçu avec Aurélie Lemaignen
de la Nonne fait référence à la fois est monochrome, noir :
au sang menstruel, à celui c’est un espace mental où jouer
de la défloraison, à celui du meurtre et projeter les fantasmes et les hantises.
et de ses stigmates. Michael Spyres, Le décor est tout de carrelage,
qui est dans la force de l’âge, bois brûlé et pluie de cendre,
va apporter à Rodolphe une épaisseur pour donner de la matérialité
et une profondeur, celles d’un homme à une nuit qui recèle et libère les désirs
qui se confronte à ses démons. et les fantasmes les plus débridés.
Marion Lebègue
et André Heyboer
16 17David Bobée lequel a été puissamment inspiré
La vidéo de José Gherrak, par le romantisme gothique.
figurative ou abstraite, Outre cette filiation que je me
fait apparaître des ruines, plais à souligner, je trouve aussi
une église, une forêt, une salle cohérent d’épouser la logique
de bal, un labyrinthe, un paysage de Scribe et Gounod, consistant
accidenté, mais aussi des visions à utiliser les codes et l’efficacité
intérieures. Elle épouse la mobilité de genres mineurs et populaires
des émotions, le passage pour vivifier l’opéra.
d’un monde à un autre, en accord
avec la construction dramatique
de l’œuvre, qui présente des ellipses
et des transitions parfois
Avec quels moyens musicaux
abruptes. Dans cet univers vivent Gounod aborde-t-il
et s’affrontent des groupes : ce sujet fantastique ?
les militaires, les habitants
(les « bourgeois »), les bohémiens,
les convives... Les fantômes méritent Laurence Equilbey
un traitement vestimentaire Dès ce deuxième opéra,
particulier, les autres appartiennent Gounod démontre une
au même monde et se caractérisent parfaite maîtrise de l’adéquation
par leurs accessoires. Seule des moyens musicaux au service
la Nonne est habillée en blanc, du drame. On est tout de suite plongé
et nous avons exploré avec Alain au cœur de l’action, dans le moment
Blanchot et le Central Costumes scénique. Et cependant il ne sacrifie
de l’Opéra Comique les procédés jamais le développement poétique
qui permettent d’ensanglanter de l’idée musicale. Ce qui frappe,
son costume à vue. Le traitement c’est la veine mélodique de Gounod,
esthétique de l’ensemble, intarissable et inspirée. Rodolphe,
les lumières de Stéphane Babi qui bénéficie des airs les plus beaux,
Marius Moguiba, Simon Frenay, Aubert et la vidéo tirent leur est un rôle splendide dont tous les
Jean Teitgen et Arnaud Chéron inspiration du cinéma d’horreur, ténors devraient tomber amoureux.
18 19Enguerrand de Hys, André Heyboer
et Florent Mahoukou
Laurence Equilbey la versatilité harmonique,
Gounod sait faire un usage qui s’exprime généreusement
dramatique de son inspiration, allant par l’enchaînement d’accords
jusqu’à utiliser diminués et des modulations
des leitmotive, pour la Nonne inattendues. Le chromatisme joue
ou pour solenniser le serment à plein dans les scènes fantastiques.
de Rodolphe. Autre caractéristique L’ascendant de Weber est indéniable :
de son style, héritage de Lesueur depuis l’adaptation du Freischütz
dont il fut l’un des derniers élèves, par Castil-Blaze en Robin des Bois,
découverte à l’âge de six ans
à l’Odéon, jusqu’à l’étude passionnée
qu’il fit plus tard des partitions
de Weber, au point de les connaître
par cœur, Gounod ne cachait pas son
admiration pour la beauté
et l’efficacité de l’orchestre de ce maître,
en particulier pour l’effroyable
Gorge-aux-Loups, un modèle pour
tous les romantiques français.
L’orchestration, très ductile, repose
sur des effectifs pré-romantiques
de type Mendelssohn, avec
des vents très sollicités. Nous jouons
sur des instruments d’époque, dont
quatre cors naturels avec leur vaste
jeu de tons, au service de parties
virtuoses et denses. La clarinette
basse est associée à la Nonne.
Les percussions sont bien employées :
timbales, grosse caisse, cymbales
Jodie Devos et Christophe Grapperon ainsi que tambourin et cloches.
20 21Laurence Equilbey Avez-vous procédé
L’exploration d’alliages de timbres à des coupures ou à des modifications
instrumentaux – clarinette/basson,
flûte/clarinette, etc. – et la pratique
dans l’œuvre ?
des doublures évoquent aussi l’art de
Weber. Le plus passionnant dans cet Laurence Equilbey
opéra est qu’il tend vers une forme Si l’œuvre avait survécu
durchkomponiert en enchaînant les à ses onze uniques représentations,
épisodes. L’opéra français de l’époque Gounod aurait certainement travaillé
déroule les numéros musicaux comme à la rendre plus efficace, à l’épreuve
on enfile des perles, au détriment de la scène. Nous avons procédé avec
d’une construction générale prisée parcimonie et dans le but de la servir
des Allemands. Or on sent Gounod au mieux. Cela nous a amenés
inspiré par la grande forme à pratiquer quelques coupes mineures :
et désireux de se défaire du carcan celle d’un chœur à boire dans l’acte
des numéros – même si la partition I, un poncif qui pouvait inspirer
de la Nonne en comporte encore, et des pages faibles aux meilleurs
en affiche pour des raisons pratiques. compositeurs ; ou encore celle d’un
Cette tendance de fond nous a guidés couplet du page Arthur dans un air
dans l’élagage de quelques répliques où la musique se répétait sans que
qui fermaient trop les scènes. le texte apporte quelque information
Dans cette façon plus continue que ce soit. Le ballet, passage obligé
de concevoir l’opéra, Gounod dans tout opéra français du XIXe siècle,
construit de grands ensembles où dure vingt minutes si on
se confrontent les points de vue de le joue intégralement et affecte alors
plusieurs protagonistes et groupes : la tension dramatique. Déplacé et
ces scènes admirables sont délicates réduit à deux danses sur quatre,
à équilibrer d’un point de vue musical, les plus intéressantes, il présente un
entre fosse et scène, mais aussi intérêt scénique. En de rares cas, nous
difficiles à sur-titrer, puisqu’il faut avons changé un mot pour redonner
arbitrer sur la pertinence des paroles de la pertinence au dialogue ou
Marius Moguiba à privilégier dans l’affichage. de la force aux situations.
22 23Pour renforcer l’impact à travers les épreuves, développer alternative à l’ouverture : inemployée
sa liberté intérieure face aux au début du spectacle, nous l’utilisons
de l’œuvre, vous avez aussi règles et aux lois du clan, mûrir à l’acte V afin de densifier la scène
reconsidéré l’ouverture jusqu’à s’émanciper de Rodolphe du guet-apens, donner du temps
et le dénouement même. Le spectre apparaît d’abord scénique au combat et laisser
du spectacle. comme un monstre mais s’humanise à Rodolphe l’opportunité de faire
à mesure qu’il révèle la monstruosité face aux événements. Les scènes sont
des vivants, en particulier celle ainsi moins juxtaposées. Quant au
de son assassin. Ce dernier, de viril dénouement de l’œuvre, il renvoie dos
David Bobée et fort, homme de guerre aux valeurs à dos Luddorf et la Nonne et braque
Le drame de Rodolphe traditionnelles et autoritaires, s’affaiblit l’attention sur eux afin de conclure Enguerrand de Hys
a été précédé par jusqu’à rejoindre la Nonne dans sur le repentir, notion chrétienne,
une autre histoire d’amour la mort et recomposer ainsi le couple ce qui secondarise Rodolphe
et par un crime originel qui attend amoureux initial. Par son sacrifice et Agnès. C’est par la mise en scène
réparation. Nous avons donc choisi il devient un père aimant et protecteur. et à travers l’équilibre musical que
de montrer pendant l’ouverture nous rééquilibrons ce finale en faveur
de l’opéra comment la relation entre du bonheur de Rodolphe
celle qui avait pris le voile et le père Laurence Equilbey et Agnès, enjeu de tout le drame.
de Rodolphe s’est soldée par Ce qui nous conduits à la
un meurtre sanglant. Luddorf fin de l’œuvre. Le sacrifice
a sans doute sacrifié l’amour du père, qui termine l’acte V, intervient David Bobée
(la femme devenue nonne) de façon abrupte dans le déroulement Recentrer le dénouement
à la politique (la mère de Rodolphe), dramatique, comme une leçon de l’opéra sur leur union,
ce que son fils va refuser de faire. de morale mal préparée : Luddorf c’est aussi l’infléchir vers une
La femme trahie, puis assassinée, se sacrifie pour le bonheur lecture plus politique que celle
était une Agnès. Rodolphe veut de son fils sans que rien n’y ait de Scribe et Gounod. Inspirés
en épouser une autre. Il résoudra préparé le public. Nous avons profité par Lewis, nous proposons aussi
ainsi le conflit entre les deux clans. du fait que la partition comportait une une lecture plus contemporaine
La jeune amoureuse va se construire brève introduction orchestrale, de La Nonne sanglante.
Stanislas Briche et Olivia Doray
24 25Seuls immortels, les désirs
vont leur chemin, malgré
d’extraordinaires obstacles,
malgré les rideaux du sang et
les miroirs vides, la nature exclue,
l’existence approximative, la vue
inutile, les ancêtres vomis par l’Enfer,
malgré la peur, l’héroïsme, la férocité,
malgré le marbre des tombeaux
et les squelettes, les désirs sans
cesse au fil de la mort, cherchent
à briser avec l’imaginaire.
Paul Éluard
(préface du
Château d’Otrante)
26 27CHARLES GOUNOD
(1818-1893)
Par Gérard Condé
Né à Paris le 17 juin 1818, Charles la dignité de l’art ») lui apprirent davantage
Gounod était le fils du peintre François que ses études de composition ;
Gounod et le petit-fils du dernier et par la découverte, à l’écoute des
« fourbisseur » du Roi (armurier). conférences de carême de Lacordaire
Les artisans étant logés dans la galerie et des chantres de la chapelle Sixtine,
du Louvre au même titre que les des vertus de l’éloquence, autre clef
artistes attachés à la couronne, leurs de son esthétique.
enfants jouaient ensemble et c’est ainsi
que la famille Gounod s’est intégrée À son retour à Paris en 1843, il fut
au milieu artistique le plus en vue. nommé Maître de chapelle à l’Église des
Missions étrangères. Ses tentatives pour
Otello de Rossini au Théâtre- forcer les portes des théâtres restèrent
Italien avec la Malibran en 1831 puis si vaines qu’il songea à se consacrer
Don Giovanni en 1833 susciteront à la musique d’église, voire à entrer dans
sa vocation de compositeur. Élève de les ordres. Pauline Viardot lui donna
Reicha en privé puis, au Conservatoire, sa chance en mettant comme condition
de Lesueur et d’Halévy, Gounod à son réengagement à l’Opéra
remporta le premier Grand Prix de Rome la création d’un ouvrage de Gounod
en 1839 avec la cantate Fernand. Les dont elle serait l’héroïne… Las, les succès
Charles Gounod en 1860, deux années passées à la Villa Medicis médiocres de Sapho (1851), malgré sa fin
six ans après la création furent marquées par son intimité avec sublime, puis de La Nonne sanglante
de La Nonne sanglante. Ingres, dont les propos (« le dessin est (1854) à l’Opéra firent douter de ses
28dons pour la musique dramatique, le jour où je tenterais d’aborder ce sujet Les trois derniers opéras de Gounod Gounod a publié près de cent C’est, dirait-on, une messe sinon Le domaine
jusqu’à ce que la création du Médecin comme opéra ». ne connurent pas la consécration cinquante mélodies, dont près d’un d’apparat du moins de concert, où les de prédilection
malgré lui (1858), sur la scène plus intime immédiate de Roméo : de Cinq-Mars tiers en anglais et une quinzaine en quelques allusions au plain chant dans
du Théâtre-Lyrique, révèle ce qu’il Gounod fut moins heureux avec (1877) la postérité n’a retenu qu’un italien écrites lors de ses années le Kyrie et le Benedictus ne semblent
de Gounod était
pouvait apporter dans un genre moins La Reine de Saba (1862), malgré air (« Nuit resplendissante ») jusqu’à londoniennes, de l’automne 1870 là que pour rehausser les effusions l’intimité, et ses mélodies
monumental que le « Grand Opéra ». la qualité des airs, mais se dédommagea la redécouverte de l’ouvrage ; Polyeucte au printemps 1874. Toutes sont d’un lyrisme chaleureux et ensoleillé. ont autant de mérite
avec Mireille d’après le chef-d’œuvre (1878) attend son heure qui replacera intéressantes car non seulement à assurer sa gloire que
Ses librettistes étaient Jules Barbier de Mistral. Au printemps 1863, le poète « Source délicieuse » dans son contexte ; il a souvent choisi de bons poètes — Trois messes de requiem (1842, 1873,
et Michel Carré, poètes et hommes le pressa de séjourner près des lieux enfin, Le Tribut de Zamora (1881) ne subit Hugo, Musset, Gautier, Lamartine, 1891) jalonnent sa carrière marquée
sa musique dramatique.
de théâtre à la plume alerte. Grâce mêmes — les Baux, la Crau — pour saisir pas, de loin, l’échec qui le fit plonger jusqu’à Racine, La Fontaine, Baïf par la faveur constante dont jouirent
à eux, Gounod sut donner à ses œuvres, le contexte des amours contrariées de dans un injuste oubli. ou Ronsard — mais encore il leur a rendu ses deux symphonies (à l’inverse
et spécialement à l’effusion amoureuse, la fille du riche Ramon et de Vincent, justice grâce à une légèreté de touche de ses cinq quatuors), une centaine
une note de fraîcheur inattendue et une l’humble vannier. Pour composer Cette carrière théâtrale chaotique qui exalte les vers sans s’appesantir de motets, des chœurs et trois
incomparable justesse d’accent. Faust Roméo et Juliette, au printemps 1865, tient au fait que le domaine de et conserve la souplesse de la langue. oratorios : Tobie, Rédemption et Mors
(1859) n’est pas le fruit des circonstances : Gounod se fixa à Saint-Raphaël : prédilection de Gounod était l’intimité, et Vita créé à Birmingham le 30 août
Gounod l’a porté en lui pendant vingt « Je travaille soit chez moi, soit dehors, et ses mélodies ont autant de mérite La musique sacrée occupe une 1885 et dont il expliqua le titre :
ans. Il avait découvert la pièce en 1839. sur le bord de la mer qui est pour à assurer sa gloire que sa musique place majeure dans sa production, « La mort n'est que la fin d'une
« Cet ouvrage ne me quittait pas, notera- moi un vrai collaborateur. J’entends dramatique. Ravel affirmait qu’il fut au début et à la fin de sa carrière. existence qui meurt un peu chaque
t-il dans ses Mémoires, je l’emportais chanter mes personnages avec autant « le véritable instaurateur de la Seule connue ou peu s’en faut parmi jour. Mais c'est le moment premier et,
partout avec moi, et je consignais dans de netteté que je vois les objets qui mélodie en France [...] qui a retrouvé une vingtaine de messes, celle qu’il en fait, la naissance de ce qui ne meurt
des notes éparses les différentes idées m’environnent, et cette netteté me met le secret d’une sensualité harmonique destina à la fête de Sainte Cécile (1855) jamais. » Gounod franchit le seuil
que je supposais pouvoir me servir dans une sorte de béatitude ». perdue depuis les clavecinistes ». n’est cependant pas représentative. le 18 octobre 1893.
30 31À TRAVERS LA PRESSE ADOLPHE ADAM
Inventons une langue s’il le faut : voix
parlée, récitatif mesuré, froid, implacable,
tandis que l’orchestre se réservera la partie
passionnée et violente du rôle. Faisons une belle
et complète horreur qui forcera bien les belles dames
Théophile Gautier HECTOR BERLIOZ Le théâtre est vide, noir et silencieux,
des premières représentations à frémir en dépit
d’elles-mêmes sous leurs corsets de satin… Au lieu
et l'orchestre seul joue un rôle actif ; de cela, M. Gounod s’est contenté d’écrire une musique
C’
La partition de La Nonne sanglante est une des œuvres les plus était une rude tâche que celle ce sont d'abord les frémissements très pure, très belle, très suffisamment dramatique,
de mettre en musique un pareil du vent et le bruit mystérieux de la nuit ; imprégnée de la tradition des grandes écoles.
belles, les plus grandioses de ce temps-ci. Le compositeur qui a écrit
livret, à cause de sa couleur trop puis l'heure fatale, l'heure des spectres
ces admirables pages où l’élévation du style, la beauté du coloris et des démons vient à sonner ; alors, Léon Kreutzer, L'Union, 31 octobre 1854
et la perfection du travail harmonique sont poussés si loin peut constamment sombre et bien plus encore
les hurlements des chiens errants,
prendre rang parmi les plus grands maîtres. Voilà le vrai musicien, à cause du peu de variété des malédictions.
les sifflements des reptiles immondes, la
voilà le compositeur chez lequel l’amour de son art étouffe toute M. Gounod s’en est tiré presque toujours Le duo entre la Nonne et Rodolphe
note mélancolique et obstinée
velléité pour le succès éphémère, pour les triomphes faciles. en habile homme, en musicien savant a, selon moi, le défaut d’être un duo.
du crapaud, le bruit des tombes
et ingénieux. Le morceau instrumental dans Il m’est impossible en effet d’admettre
qui s'entrouvrent, des suaires
La Presse, 24 octobre 1854 lequel l’orchestre et des voix invisibles font qui se déploient, des ossements que cette nonne morte, ce revenant, ce spectre
entendre les rumeurs infernales, les bruits qui s'entrechoquent, produisent chante comme une personne naturelle. Il n’y avait,
étranges qui accompagnent le voyage un ensemble indéfinissable, qui fait ce me semble, que très peu de paroles à lui faire
fantastique de Rodolphe et de la Nonne, frémir, qui fait trembler, qui donne une dire, le moins possible, et une sorte de musique
est de la plus grande beauté. sueur froide et dont la sensation étrange et tout à fait extra-humaine restait à trouver
C’est magistralement fait, est à la fois pénible, effrayante, pour ce peu de mots. C’était une question capitale.
c’est poétique et terrible. et remplie de charme par l'admiration
qu'elle excite. Après Weber et Meyerbeer, Hector Berlioz, Journal des débats, 24 octobre 1854
L’air de Rodolphe « Un ciel plus pur » m’a paru on pouvait taxer d'une témérité insensée
le chef-d’œuvre de la partition. Les contours celui qui avait la prétention de faire
de la mélodie en sont exquis, les désinences un troisième pendant à la fonte
heureuses, l’orchestration y est constamment des balles du Freischütz et à la scène
d’une fraîcheur et d’un coloris ravissants. des tombeaux de Robert : il fallait
C’est une page poétique, dont le calme faire mieux pour faire aussi bien,
délicieux enchante d’autant plus l’auditeur et, cette tâche presque impossible,
que le contraste qu’elle produit avec le ton le musicien français l'a accomplie
général de l’œuvre est plus frappant. avec un bonheur inouï.
Journal des débats, 24 octobre 1854 L’Assemblée nationale, 23 octobre 1854
32 33LE ROMANTISME NOIR La Nonne sanglante
DANS TOUS SES ÉTATS d'Anicet-Bourgeois et Mallian
au Théâtre de la Porte-Saint-
Martin en avril 1835. Gravure
de François Grenier.
Par Martine Lavaud
LE « ROMANTISME NOIR » au confluent du libertinage français, LE MAL ET LA LAIDEUR un air lugubre, un œil nourri des visions
du romantisme anglais et de la culture de l’au-delà. En 1832, l’actualité avait de
Quand on remonte aux sources allemande. Un phénomène, aussi, L’opéra dispose alors d’un gisement quoi inspirer ce genre morbide : durant
du romantisme noir – par exemple grâce marqué par l’impact de la Révolution de clichés déjà un peu usés : depuis l’épidémie de choléra qui toucha alors
à l’étude de Mario Praz, La Chair, la mort française dont la classe aristocratique le XVIIIe, ce courant a produit son lot la France, et dans la hâte des inhumations
et le diable dans la littérature française est sortie fragilisée, et ses châteaux de spectres, de femmes bafouées, prophylactiques, il arriva paraît-il
du XIXe siècle (1930) –, on songe aux ruinés. Le fil littéraire peut même être de bourreaux, scenari vindicatifs qu’on enterrât des gens vivants, fait
œuvres littéraires, également appelées tiré jusqu’à Hoffmann, aux romantiques et libidinaux, manifestations du désordre qui marqua l’imaginaire collectif… D’une
« gothiques », de la culture britannique, français des années 1830, jusqu’à Poe, et de la tentation. Le mal s’infiltre façon générale le romantisme introduit
et notamment à deux d’entre elles, Baudelaire, voire jusqu’aux symbolistes dans les mondes anciens et normés le ver de la laideur dans le fruit de l’art,
qui sont devenues des repères-clefs et décadents du XIXe siècle finissant du clergé dévoyé et de l’aristocratie dont ce qui représente un défi politique : s’il n’y
de l’histoire littéraire académique : (Huysmans, Bourges…), sans compter le prestige et la morale se décomposent, a plus d’exacte superposition entre l’art
Le Château d’Otrante de Horace les surréalistes : André Breton dans au point que couvents et châteaux et le beau, si l’immoral est esthétique,
Walpole (1764) et Frankenstein de Mary son Manifeste de 1924 célébrera abritent des intrigues décadentes. l’ordre social est mis en danger. Plus
Shelley (1818). Cependant le romantisme Le Moine (1796) de Lewis, transfiguré Le romantisme, fortement enclin à la généralement, la disjonction entre
noir est bien davantage. Les délires sept ans après par la traduction mélancolie, s’empare de tant de noirceur, valeur esthétique et exemplarité morale
furieux de l’univers shakespearien sont d’Antonin Artaud. Vivant sa vie propre, cultivant l’esthétique de la transgression est au cœur de la révolution artistique
ainsi précurseurs d’une esthétique et toujours vivace, le romantisme noir et de l’ignoble qui constitue une vraie du XIXe siècle, que marque le double
du désordre et de l’errance psychiques a connu deux siècles et demi de variations, révolution artistique et s’inscrit dans procès de Madame Bovary et des Fleurs
auxquels le gothique anglais donnera de réappropriations, de réinventions. la mode : parmi la génération des « Jeunes du mal en 1857. C’était trois ans après
des châteaux pour décors. Plus En 1854, La Nonne sanglante France », il était bon, suivant les poseurs La Nonne sanglante de Gounod. Au fond,
largement encore, le romantisme noir de Gounod est chronologiquement d’alors, d’habiller sa maigreur de noir, le poète allemand Jean Paul a cerné une
est un phénomène européen situé au milieu du chemin. d’arborer une « tête de déterré », dimension fondamentale du romantisme
34 35Si, en 1854, le romantisme noir
est un peu fatigué, la vogue du spiritisme se confirme.
D’une façon générale le romantisme introduit
le ver de la laideur dans le fruit de l’art
noir : le caractère universel, intemporel terrifiant de la noirceur gothique fut évoquée par Lewis, dans The Monk, spiritisme se confirme. Comme Balzac, l’apparition ouvre et clôt l’intrigue. du théâtre britannique. C’est donc une
de son esthétique, son obsession et celui, extatique, d’un romantisme avant d’être reprise dans les Infernalia Dumas, Hugo, Nodier et Sand, Gautier Tous les personnages sont touchés par figure de la vengeance, et certainement
de la transgression et sa pratique « blanc » qui développe une mystique de Charles Nodier ? Gautier, qui fut assiste à des séances et matérialise l’esprit divin : l’Agnès vivante est la vertu pas du pardon, vertu chrétienne. Privant
du décloisonnement qui font jaillir de l’amour : c’est le cas de la Séraphîta aussi critique dramatique, l’évoqua en cet intérêt dans son ballet Gemma, même, son homonyme spectral a des Rodolphe de sa liberté, menant son
les pulsions primaires dans l’ordre qu’elles (1835) de Balzac, récit influencé par 1835 à l’occasion d’un compte-rendu : en 1854 précisément. Et puis il y aussi les circonstances atténuantes et une libido ancien amant à sa perte, elle est quelque
dérangent. En 2013, l’exposition « L'Ange l’illuminisme de Swedenborg. Le récit celui du drame La Nonne sanglante apparitions miraculeuses et « officielles » très correcte, le père repenti se sacrifie peu castratrice et représente la revanche
du bizarre » du Musée d’Orsay a permis de Nodier, Lydie et la Résurrection (1839), d’Anicet-Bourgeois et Mallian, création de la Vierge, depuis la Salette en 1846 pour son fils. Au fond, le personnage des femmes opprimées et trahies.
d’explorer les prolongements plastiques, fait converser, la nuit, son héroïne avec riche en effets terrifiants, qui ne met jusqu’à Lourdes en 1858. C’est dans le plus noir est Rodolphe, et encore cette Plus encore, sur le plan psychologique,
cinématographiques et musicaux de son défunt mari. Les exemples sont cette fois en scène ni vampire, ni morte, cet intervalle qui popularise le thème noirceur est-elle toute relative… elle a une fonction libératrice et
ce champ infiniment riche au point innombrables, et permettent de décliner mais une femme qu’on croit morte. de l’apparition céleste, spirite ou/et cathartique, et rappelle qu’en définitive,
de franchir les barrières sociales. C’est une palette nuancée de spectres plus Il s’agit d’une version rationalisée, relevant religieuse, que se situe Gounod. Si le livret édulcore sa source gothique, le spectre du romantisme noir, c’est
ainsi que le romantisme noir s’est vu ou moins sombres. Le genre macabre presque d’un fait-divers de vengeance, c’est notamment parce que les pulsions, le retour de la vérité qu’on refoulait
récupéré par la culture populaire et le harcèlement nocturne, déjà où la peur naît de la représentation D’UN ROMAN ANTI-CATHOLIQUE à leur aise dans l’espace de la nouvelle dans l’espace du mensonge.
et mainstream, passant de Walpole aux illustré par La Fiancée de Corinthe d’un incendie, d’un orage... Donizetti s’en À UN OPÉRA (PRESQUE) CHRÉTIEN et dans le cabinet secret de l’imagination
Cure, à Marilyn Manson et aux vampires (1797) de Goethe, inspirent Théophile inspire en 1838 pour son opéra Marie individuelle, sont, selon les codes d’une
des « séries B », et que s’est opérée Gautier, auteur de deux longs poèmes de Rudenz, créé à Venise. Quid également Avec ces apparitions, la religion investit bienséance minimale, difficilement
la migration dans la culture de masse d’un fantastiques et d’outre-tombe, Albertus de Scribe, qui fit le livret de La Nonne l’univers spectaculaire du romantisme représentables sur la scène. Cela dit, MARTINE LAVAUD
imaginaire originellement aristocratique. (1833) et La Comédie de la mort (1838), de Gounod ? Auteur du Vampire amoureux noir. Lewis et Radcliffe s’inscrivaient dans La Nonne sanglante de 1854 invente
ainsi que de La Morte amoureuse (1820), de La Dame blanche (1825), l’hostilité protestante au catholicisme, pour Rodolphe un défi de taille : tuer Spécialiste de littérature
FEMMES REVENANTES (1836), conte dans lequel une femme de Robert le Diable (1831), des Mystères propre à la culture anglo-allemande. En non le père de sa fiancée, comme romantique, en particulier
ET APPARITIONS SPIRITES vampire vient visiter la nuit un jeune d’Udolphe (1852) d’après Ann Radcliffe, France, dès les années 1830, certains dans Le Cid, mais son propre père, de Théophile Gautier, Martine
homme promis à la vie monacale. Mais de La Fiancée du diable (1854), pour ne romantiques comme Gautier associaient schéma directement œdipien. D’où Lavaud enseigne à l’Université
Le romantisme noir est donc un éternel en 1862, il publiera aussi Spirite, que citer que les titres les plus évocateurs catholicisme et haine culpabilisante une interrogation, qui donnerait du Paris-Sorbonne (Paris IV). Ce texte
revenant de l’histoire culturelle, comme l’esprit pur et bienfaisant de la morte de ses nombreux livrets et pièces, il n’en de la chair. Mais dans l’opéra grain à moudre à un psychanalyste, sur est issu d’une étude, « Romantisme
les spectres qui l’ont hanté depuis situe davantage du côté du romantisme est pas en 1854 à son premier spectre. de 1854 la tendance semble renversée : la promptitude de Rodolphe à rendre noir et Nonnes sanglantes »
ses débuts. Même si le romantisme « blanc ». Qu’en est-il d’ailleurs Si d’ailleurs, cette année-là, le romantisme Pierre L’Ermite représente la force justice... Concernant la Nonne « de 1854 », réalisée à la demande de Laurence
des années 1830 hésite entre le spectre du spectre de la Nonne dont la légende noir est un peu fatigué, la vogue du du surmoi chrétien vertueux dont elle s’inscrit dans la lignée des fantômes Equilbey, et destinée à être publiée.
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