Les coulisses de la quantification des langues I retroscena della quantificazione delle lingue Davos las culissas da la quantificaziun da linguas ...

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Les coulisses de la quantification des langues
                                                                    —­
                                                                    I retroscena della quantificazione delle lingue
                                                                    —­
                                                                    Davos las culissas da la quantificaziun da linguas
                                                                    —­
                                                                    Hinter den Kulissen der Quantifizierung von Sprachen
                                                                    ­

                                                                    Executive Summary
                                                                    Alexandre Duchêne, Renata Coray, Philippe Humbert
                                                                    2019
Illustration originale d'Oncle Phil, © tous droits réservés, 2018
Les coulisses de la quantification des langues
Executive Summary
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I retroscena della quantificazione delle lingue
Sommario esecutivo
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Davos las culissas da la quantificaziun da linguas
Executive Summary
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Hinter den Kulissen der Quantifizierung von Sprachen
Executive Summary

Alexandre Duchêne, Renata Coray, Philippe Humbert
2019
—
Rapport du Centre scientifique de compétence sur le plurilinguisme
Rapporto del Centro scientifico di competenza per il plurilinguismo
Rapport dal Center scientific da cumpetenza per la plurilinguitad
Bericht des Wissenschaftlichen Kompetenzzentrums für Mehrsprachigkeit
Index

Français		    Les coulisses de la quantification des langues               7    Rumantsch		   Davos las culissas da la quantificaziun da linguas       43

  1 Contexte, objectifs et méthodes                                         8     1 Context, finamiras e metodas                                       44
  2 Aperçu des résultats de recherche                                      11     2 Survista dals resultats da la retschertga                          47
		  2.1 Histoire de la statistique officielle des langues en Suisse        11   		  2.1 Istorgia da la statistica uffiziala da las linguas en Svizra   47
		  2.2 Les défis de la réalisation d’une nouvelle enquête statistique          		  2.2 Las sfidas d’ina nova enquista statistica uffiziala davart
			      officielle sur les langues                                        13   			      las linguas                                                   49
		  2.3 Le traitement médiatique des statistiques linguistiques            19   		  2.3 Il resun medial da las statisticas linguisticas                55
  3 Conclusion                                                             22     3 Conclusiun                                                         58
  4 Bibliographie                                                          80     4 Bibliografia                                                       80
  5 Abréviations                                                           81     5 Abreviaziuns                                                       81

Italiano		    I retroscena della quantificazione delle lingue              25   Deutsch		     Hinter den Kulissen der Quantifizierung von Sprachen     61

 1 Contesto, obiettivi e metodi                                            26     1 Kontext, Ziele und Methoden                                        62
 2 Panoramica dei risultati della ricerca                                  29     2 Übersicht der Untersuchungsresultate                               65
		 2.1 Storia della statistica ufficiale delle lingue in Svizzera          29   		  2.1 Geschichte der offiziellen Sprachenstatistik in der Schweiz    65
		 2.2 Le sfide di una nuova inchiesta statistica ufficiale sulle lingue   31   		  2.2 Die Herausforderungen einer neuen offiziellen statistischen
		 2.3 Il trattamento mediatico delle statistiche linguistiche             36   			 Sprachenerhebung                                                   68
 3 Conclusione                                                             40   		  2.3 Die mediale Verarbeitung der Sprachenstatistiken               74
 4 Bibliografia                                                            80     3 Schlussfolgerungen                                                 77
 5 Acronimi                                                                81     4 Bibliografie                                                       80
                                                                                  5 Abkürzungen                                                        81
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          6   Français                                              7

              Les coulisses de la quantification
              des langues

              Executive Summary
              —­
              Alexandre Duchêne, Renata Coray et Philippe Humbert
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  Les coulisses de la quantification des langues                                                       8    Les coulisses de la quantification des langues                                                     9

  1                                                                                                         les réponses. Finalement, nous avons exa-          tions des questions sur les langues dans les
                                                                                                            miné comment les chiffres publiés par les          recensements, de même que nous avons exa-
  Contexte, objectifs et méthodes                                                                           autorités circulent dans des sphères d’in-         miné les débats et rapports d’expertise qui
                                                                                                            fluence, telles que les médias et le champ         ont conduit à la modification de certaines
                                                                                                            politique, et la manière dont ils sont appro-      formulations ou encore au changement des
  Les recensements des langues constituent              tés quantifiables. Quantifier les langues n’est     priés et/ou contestés.                             modes de récoltes de données.
  un des piliers fondamentaux dans la repré-            pas un processus neutre, cela implique des              Cette recherche, dont nous dégageons               Le deuxième corpus est composé de don-
  sentation du plurilinguisme helvétique. Ancrées       décisions méthodologiques ancrées dans cer-         les principaux résultats dans cette synthèse,      nées ethnographiques récoltées lors de notre
  dans une tradition de plus de 150 ans, les            taines conceptions du langage sur lesquelles        s’est organisée autour de trois grands axes        travail de terrain qui consistait à accompa-
  statistiques linguistiques officielles servent        les linguistes eux-mêmes sont en désaccord          d’investigation. Un axe historiographique qui      gner et à documenter la réalisation d’une
  à définir la composition linguistique du ter-         (qu’est-ce qu’une langue ? en quoi le dialecte      a cherché à mettre en évidence les grandes         nouvelle enquête statistique sur les langues :
  ritoire. C’est entre autres à l’aide des sta-         est-il différent du standard ? qu’est-ce que        étapes de l’évolution historique des statis-       l’Enquête sur la langue, la religion et la culture
  tistiques que les autorités dessinent les             le plurilinguisme ? etc.). Ces décisions ne sont    tiques sur les langues en Suisse. Un axe eth-      (ELRC). Cette enquête s’inscrit dans une série
  contours des frontières linguistiques et              pas sans conséquence. En fonction des ques-         nographique qui a examiné la manière dont          de développements méthodologiques à l’OFS.
  observent l’évolution démographique des               tions que l’on pose, de la manière dont on les      s’élabore une enquête statistique sur les          Depuis 2010, le traditionnel recensement de
  communautés linguistiques à travers le ter-           formule, et du type de récolte et de traitement     langues, ceci en documentant les différentes       la population décennal est remplacé par un
  ritoire. En Suisse, nous sommes régulière-            que l’on fait des données, les statistiques obte-   étapes d’une enquête contemporaine (rédac-         nouveau système de récolte de données com-
  ment confrontés à ces chiffres qui sont consul-       nues contribuent à rendre certains groupes          tion du questionnaire, passation de l’enquête,     binant plusieurs sources et méthodes. Outre
  tés par de nombreux·ses acteur·trice·s                d’individus ou certaines pratiques plus visibles,   traitement des données). Et finalement un          les registres des habitant∤e∤s, et le relevé
  sociaux·ales. Ils font partie de notre paysage        ou au contraire à les effacer du paysage lin-       axe médiatique dans lequel nous avons étu-         structurel (une enquête par échantillonnage
  scientifique, médiatique et politique, et font        guistique national.                                 dié les diverses appropriations des résul-         annuel), l’OFS propose chaque année une
  souvent l’objet d’âpres débats politiques et               C’est pourquoi nous avons cherché dans         tats tels qu’ils circulent dans l’espace public.   analyse thématique approfondie. En 2014,
  scientifiques, révélant des divergences sur           ce projet (effectué au Centre scientifique de           Le premier corpus, à savoir les données        l’OFS a réalisé pour la première fois l’étude
  ce qui compte comme « francophone », comme            compétence sur le plurilinguisme de Fribourg,       historiographiques (de 1850, date de la publi-     ELRC qui sera répétée tous les cinq ans. Cette
  « plurilingue », comme « dialectophone », etc.        2014-2017), à mieux comprendre l’activité           cation des premières statistiques des lan-         étude inclut un important volet sur les lan-
  Fondamentalement, ils viennent interroger             de compter les langues, les locuteur∤trice∤s        gues en Suisse, à nos jours), est constitué        gues en Suisse. Nous avons eu l’opportunité
  ce qui fait la particularité de la Suisse, à          et les pratiques langagières. Nous nous sommes      de documents d’archives, de publications           de suivre l’élaboration et la réalisation de
  savoir sa diversité linguistique, à laquelle          intéressés à ce qui se passe dans les cou-          officielles du gouvernement et du parlement        cette enquête en qualité d’observateur∤trice∤s
  est associée un imaginaire national et une            lisses de chiffres que nous côtoyons quoti-         fédéral (Feuille Fédérale, Bulletin officiel de    participant∤e∤s (nous avons à plusieurs reprises
  certaine idée de la cohésion sociale.                 diennement en tant que citoyen∤ne, cher-            l’Assemblée fédérale, etc.), ainsi que de publi-   été consulté∤e∤s et avons fourni à l’OFS des
       Le point de départ de ce travail n’est pas       cheur∤e, journaliste ou encore politicien∤ne.       cations et de documents de l’Office fédéral        rapports périodiques). Les données analy-
  stricto sensu statistique, il est avant tout          Nous avons cherché à comprendre quels sont          de la statistique (OFS) (rapports méthodo-         sées sont constituées de notes de terrain
  sociolinguistique. Si les chiffres sont consti-       les raisonnements qui, au fil de l’histoire,        logiques, matériel de recensement, etc.). Nous     prises durant des séances de discussions
  tutifs d’une certaine image de la Suisse, ils         président à la réalisation de statistiques lin-     avons par ailleurs enrichi ce corpus d’entre-      avec l’OFS, de focus-groupes durant lesquels
  posent une série de questions à la fois lin-          guistiques, quelles conceptions du langage,         tiens d’expert∤e∤s ayant pris part à des recen-    les enquêteur∤trice∤s et les superviseur∤e∤s
  guistiques et politiques. En effet, nous le savons,   des langues, du plurilinguisme se donnent à         sements ou les ayant suivis de près. Nous          de l’institut de sondage expliquent leurs
  pour quantifier les pratiques langagières, il         voir dans la production et passation de ques-       avons étudié de manière systématique, en           méthodes de travail, de notes de terrain prises
  est nécessaire de catégoriser ce qui compte           tionnaires sur les langues et quels défis ren-      nous appuyant sur des analyses textuelles          par plusieurs chercheur∤e∤s assis∙e∙s à côté
  comme langue ou non, de réduire des phéno-            contrent les personnes qui répondent aux            (Bauman & Briggs, 1990 ; Park & Bucholtz,          des enquêteur∤trice∤s durant 150 entretiens
  mènes sociolinguistiques complexes en uni-            questions, de même que celles qui administrent      2009), les diverses formulations et défini-        téléphoniques, ainsi que des documents ins-
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  Les coulisses de la quantification des langues                                                    10    Les coulisses de la quantification des langues                                                11

  titutionnels liés à la conception et à la pas-      tats ont été interprétés par les acteur∤trice∤s     2
  sation du questionnaire. De plus, nous avons        médiatiques, pour finalement nous concen-
  pu enregistrer les 150 interactions télépho-        trer sur la manière dont cette diffusion a été      Aperçu des résultats de recherche
  niques de l’enquête (en français, en (suisse-)      débattue par différents groupes d’intérêt.
  allemand et en italien) que nous avons ensuite          Cette démarche1 et les questionnements
  transcrites. Les réponses telles qu’elles ont       qui jalonnent notre étude nous permettent
  été codifiées dans la base de données de            ainsi de proposer une lecture sociolinguis-
  l’OFS ont été mises en relation avec les inter­     tique des statistiques sur les langues, de          2.1                                               structurel annuel, composé d’un échantillon
  actions. Nous avons alors analysé les défis         dégager les grands défis conceptuels sous-          Histoire de la statistique                        d’au moins 200 000 individus âgés de 15 ans
  rencontrés par les concepteur∤trice∤s, les          jacents au processus même de compter des            officielle des langues en Suisse                  et plus qui se voient sollicités pour remplir
  enquêteur∤trice∤s, les répondant∤e∤s et les         langues et des locuteur∤trice∤s, de même que                                                          un questionnaire. Les questions linguistiques
  statisticien∤ne∤s, mobilisant ainsi à la fois les   de saisir la portée politique de recenser les       Développement historique des modes de             sont maintenues dans le relevé structurel et
  outils de l’analyse des interactions verbales       langues dans un territoire où la diversité lin-     relevés statistiques sur les langues              une enquête thématique (ELRC) est conduite
  (Traverso, 2008) et de l’analyse ethnogra-          guistique est constitutive de l’image de la                                                           en 2014 afin de documenter plus en détail
  phique des enquêtes sociales (Cicourel, 1964 ;      nation.                                             Chargé de fournir des informations quanti-        les pratiques langagières en Suisse.
  Merry, 2016).                                                                                           tatives sur l’évolution et l’état de la popula-        Ces différentes manières de sonder la
      Le troisième corpus, les données média-                                                             tion, c’est en 1860 que l’OFS voit officielle-    langue créent différents effets de saillance
  tiques, englobe principalement des coupures                                                             ment le jour en Suisse sous le nom de « Bureau    sur les groupes de locuteur∤trice∤s rendus
  de presse répertoriées dans les archives de                                                             fédéral de statistique » (voir Busset, 1993,      visibles ou non. Compter les langues sur la
  l’OFS et d’autres archives de presse. Le cor-                                                           et Jost, 2016, pour l’histoire des statistiques   base de la langue utilisée par la commune
  pus de presse a porté sur la période de 1990                                                            et des recensements de la population suisse).     posait des problèmes dans des communes
  (moment où les questions du recensement                                                                 Depuis cette date, plusieurs manières de          avec des habitant∤e∤s de langues différentes
  ont connu une évolution majeure, cf. infra) à                                                           compter les langues ont été envisagées. Les       (notamment dans des régions à la frontière
  nos jours (incluant la réception de l’enquête                                                           premières données statistiques sont élabo-        linguistique). Recenser les langues au tra-
  ELRC 2014). Par ailleurs, pour les produits                                                             rées sur la base de la langue de la commune       vers des ménages ne permettait pas de rendre
  médiatiques liés aux résultats de l’ELRC 2014,                                                          (1850, avant l’existence officielle de l’OFS)     compte de nombreux∤ses locuteur∤trice∤s
  nous avons élargi notre récolte aux journaux                                                            et de la langue parlée dans les ménages (1860-    logeant dans un ménage, p. ex. germano-
  télévisés et radiophoniques. À la croisée des                                                           70). C’est en 1880 qu’une question linguis-       phones, mais qui parlaient une autre langue
  intérêts des politiques, des médias et du                                                               tique sur la « langue maternelle » est intro-     comme l’italien ou le romanche. Le recense-
  public, ces données ont donné lieu à une                                                                duite dans le recensement et donc posée de        ment général dès 1880 a permis de rendre
  analyse des discours médiatiques d’inspira-                                                             façon systématique à tou∤te∤s les habitant∤e∤s,   compte de cette population. Par ailleurs, la
  tion foucaldienne (Keller, 2011). Nous avons                                                            de manière individuelle. La question linguis-     disparition du recensement au profit du relevé
  alors observé quels aspects des résultats                                                               tique sera maintenue (avec des variantes de       structurel dès 2010 a entraîné, quant à elle,
  de l’OFS sont sélectionnés par les médias                                                               formulation, cf. infra) dans le recensement       un problème inhérent à l’introduction de la
  (ou non) et trouvent un écho (ou non) dans                                                              général jusqu’en 1980. Dès 1990, cette ques-      méthode par échantillonnage, en particulier
  l’espace public. Nous avons par ailleurs ana-                                                           tion est accompagnée de deux questions com-       pour les groupes linguistiques de petite taille
  lysé la manière dont ces sélections théma-                                                              plémentaires concernant les pratiques lan-        (voir Coray, 2017a et 2017b, pour le romanche).
  tiques ont été traitées et comment les résul-                                                           gagières dans deux domaines (à la maison et       Il en va de même pour l’ELRC qui s’appuie sur
                                                                                                          au travail/à l’école). En 2010, le recensement    un échantillonnage plus réduit encore.
  1    Pour de plus amples informations concernant la méthodologie, cf. Duchêne, Humbert & Coray, 2018.   exhaustif est abandonné au profit d’un relevé
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  Les coulisses de la quantification des langues                                                   12    Les coulisses de la quantification des langues                                                  13

  Développement historique des                       concepteur∤trice∤s précisent les caractéris-        Elles estiment qu’il est préférable d’éviter le   le plurilinguisme et la diglossie, qui deviennent
  questions sur les langues                          tiques définitoires de cette locution en insis-     terme « maternel », car celui-ci suscite trop     de plus en plus des sujets de débats écono-
                                                     tant déjà sur le fait qu’il s’agit de « la langue   d’émotions et ne rend pas compte des véri-        miques et politiques.
  De même que les manières de récolter des           dans laquelle on pense », celle qu’on « utilise     tables pratiques des individus, mais plutôt            Ce bref aperçu historiographique sou-
  données ont évolué à travers le temps, celles      le plus volontiers dans le contexte familial »      de leur sentiment d’appartenance familiale.       ligne combien l’évolution de la statistique
  de poser des questions sur les langues ont         et « le plus couramment ». Dès 1950, la défi-       A la locution « langue maternelle » est préfé-    des langues en Suisse constitue une forme
  également pris des formes diverses au fil des      nition de la « langue maternelle » est reformu-     rée celle de « langue principale ». Au même       de miroir de l’histoire sociale et politique des
  années. Notre analyse historiographique a          lée (en opérant une réduction des critères)         moment, deux questions sont ajoutées sur          idées sur les langues. La manière de récol-
  permis de dégager différentes étapes de for-       comme suit : « la langue dans laquelle on pense     les langues « habituellement parlées à la mai-    ter les données, la terminologie, la définition
  mulation que nous décrivons brièvement ici.        et que l’on possède/maîtrise le mieux ». L’idée     son/avec les proches » et « au travail/sur le     de la langue ou encore le nombre et l’ordre
       Le recensement de la langue dite « mater-     de vérifier le degré d’intégration, voire d’as-     lieu de formation », permettant pour la pre-      de passation des questions produisent des
  nelle » dès 1880 coïncide avec le relevé des       similation linguistique, des individus par le       mière fois d’obtenir des résultats sur le plu-    effets – certes de calculs – mais aussi de
  données linguistiques au niveau individuel.        biais de cette question se concrétise : une         rilinguisme et la diglossie, puisque les répon-   sens, permettant de donner à voir un certain
  L’usage du terme « maternel » s’inscrit dans       personne ayant grandi en parlant (suisse-)          dant∤e∤s ont la possibilité de distinguer leurs   type de paysage linguistique s’articulant à
  une volonté politique d’associer la question       allemand qui déménagerait en territoire fran-       pratiques langagières en indiquant l’utili-       un certain imaginaire national au même titre
  linguistique aux origines des répondant∤e∤s.       cophone resterait ainsi identifiable, dans la       sation d’un/plusieurs standards et d’un/plu-      qu’il soutient des enjeux politiques (voir Hum-
  Dès le début, la question de la « langue mater-    mesure où même si elle s’exprimait en fran-         sieurs dialectes suisses. L’apparition de ces     bert, 2018, pour l’imaginaire linguistique
  nelle » affiche son objectif d’identifier les      çais, on partirait du principe qu’elle pense        deux questions concorde avec une volonté          ­cartographique). La diversification du p­ aysage
  résident∤e∤s suisses et étranger∤ère∤s pro-        toujours en (suisse-)allemand. Avec le temps,       politique de soutenir scientifiquement et          linguistique helvétique induit une complexi-
  venant de territoires linguistiques différents.    il se pourrait toutefois que cette même ­personne   ­politiquement l’importance du plurilinguisme      fication dans la manière de compter les lan-
  La question sur la langue maternelle est intrin-   se mette à penser en français, donc qu’elle          en Suisse. Cependant, la première question        gues. En ce sens, la nouvelle enquête ELRC
  sèquement inscrite dans une conception             change de langue et « s’assimile » – pour            de la langue principale reste encore formu-       constitue un terrain d’investigation sans pré-
  monolingue et mono-variétale, les répon-           reprendre un terme déjà utilisé à l’époque –         lée au singulier, empêchant les répondant∤e∤s     cédent, nous donnant accès à l’élaboration
  dant∤e∤s ne pouvant inscrire qu’une seule          à la majorité linguistique de son milieu. En         de se déclarer et de se définir comme bilingue    en temps réel d’une enquête statistique.
  langue (ce qui restera le cas jusqu’en 2010)       Suisse, c’est par le biais de la langue de la       ou plurilingue. Ce n’est qu’en 2010 qu’il
  sans pouvoir faire de distinction entre dia-       pensée – conçue comme celle que l’on sait           devient possible d’indiquer plusieurs « lan-
  lecte et langue standard non plus. De nom-         mieux que toutes les autres – qu’on cherche         gues principales » dans le relevé structurel,     2.2
  breux∤ses bilingues ou plurilingues se voient      à évaluer les rapports de force entre des com-      élargissant encore l’empan des données sta-       Les défis de la réalisation d’une
  ainsi forcé∤e∤s de faire un choix en ne décla-     munautés linguistiques imaginées homogènes          tistiques qu’il est possible d’obtenir sur le     nouvelle enquête statistique
  rant qu’une seule langue. La question pose         et monolingues jusqu’à récemment.                   plurilinguisme.                                   officielle sur les langues
  plus de difficultés encore dans des zones                Cette définition est encore proposée dans          Étant donné que la mobilité croissante
  de contacts entre deux, voire trois, langues,      le relevé structurel actuel. D’un point de vue      des individus à travers la Suisse induit une      Dans le prolongement des développements
  comme dans le nord du canton de Berne, dans        statistique, la relative stabilité de la défini-    recrudescence des contacts linguistiques,         présentés ci-dessus, l’ELRC 2014, enquête
  celui du Jura ou dans les Grisons par exemple.     tion garantit une certaine continuité des don-      les chiffres sur le plurilinguisme individuel     réalisée par computer-assisted telephone
  Si une première définition est relevée unique-     nées récoltées à travers le temps, mainte-          commencent à susciter plus d’intérêt. Basée       interview (CATI) auprès d’un échantillon d’en-
  ment dans la version française des formu-          nant un niveau de comparabilité des résultats       sur des moyens technologiques plus sophis-        viron 16 500 répondant∤e∤s, a pour objectif
  laires du recensement de 1900, c’est en 1910       sur plus d’un siècle de relevés statistiques.       tiqués, la diversification des modes de rele-     de quantifier la diversité des pratiques lan-
  que la « langue maternelle » est définie pour      Toutefois, la terminologie utilisée en 1990         vés statistiques de l’OFS reflète aussi la        gagières en Suisse. Complémentaire au relevé
  la première fois de la même manière pour l’en-     change sous l’impulsion d’expert∤e∤s issus          volonté d’essayer d’approfondir quantitati-       structurel, cette enquête permet de poser
  semble du relevé national. À cette date, les       des milieux politiques et scientifiques. Ils/       vement des changements de société, tels que       davantage de questions et ainsi de propo-
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  Les coulisses de la quantification des langues                                                 14    Les coulisses de la quantification des langues                                               15

  ser un aperçu des pratiques plurilingues dans       tant sur les enjeux d’intercompréhension,            Face à ces questionnements, un com-               lecte » soit claire et que toutes les per-
  différents espaces sociaux. Il ne s’agit plus       etc.). Au final, les questions qui sont posées       promis a été trouvé en initiant le ques-          sonnes interrogées en soient informées.
  d’identifier les individus à une seule langue       et qui seront traitées sont le résultat de           tionnaire en deux temps. Dans un pre-             Afin d’assurer cette information, il a été
  ou à plusieurs, il ne s’agit plus uniquement        contraintes, d’intérêts et de collaborations         mier temps, il a été décidé de reformuler         introduit dans le script du questionnaire
  de les localiser sur le territoire, mais bien de    multiples.                                           la question de la « langue principale » au        des questions de relance qui étaient
  documenter une myriade d’usages plurilin-               L’examen de cette pratique collaborative         pluriel, sans limitation du nombre de lan-        activées lorsque les répondant∤e∤s évo-
  gues productifs et/ou réceptifs au sein de          a permis de mettre en évidence trois grands          gues, tout en maintenant une définition           quaient l’allemand (ou le suisse-alle-
  la société helvétique. En ce sens, l’ELRC consti-   défis conceptuels dans la réalisation de ce          proche de celle du relevé structurel. Ceci        mand) ou l’italien (ou le dialetto) comme
  tue l’aboutissement de la reconnaissance de         questionnaire :                                      dans le but d’éviter d’énumérer trop de           « langue principale » et/ou « langue
  l’importance d’un dénombrement des langues                                                               langues que les répondant∤e∤s disent              connue ». Ces relances portent sur la
  en Suisse, tout autant qu’il permet de pro-         a. Le relevé du plurilinguisme individuel :          savoir, sans pour autant les inciter à            distinction entre dialecte et standard,
  poser une image plus dynamique des pra-                l’un des enjeux récurrents dans l’éla-            n’en indiquer qu’une seule. Dans un               demandant aux répondant∙e∙s de préci-
  tiques langagières. Il s’agit d’un terrain de          boration du questionnaire est celui de            second temps, afin de garantir la docu-           ser s’il s’agit du dialecte, du standard
  recherche unique afin de saisir les différents         savoir combien de langues peuvent être            mentation d’un plurilinguisme fonction-           ou des deux.
  défis rencontrés par de nombreux acteur∤trice∤s        indiquées par les répondant∤e∤s comme             nel, une question sur les « langues
  impliqué∤e∤s dans la réalisation de cette              relevant de leur répertoire linguistique          connues » a été ajoutée, dont la formu-       c. Les niveaux de compétences linguistiques
  enquête. Dans ce qui suit, nous allons déga-           (« langue(s) principale(s) » et « langues         lation plus ouverte permet au répon-             vs les fréquences et domaines d’usages :
  ger les principales lignes de tensions ren-            connues »). En effet, l’objectif de l’ELRC        dant∤e∤s de lister les langues qu’ils/elles      la distinction entre compétences et fré-
  contrées dans les diverses étapes de sa réa-           de recenser les pratiques langagières             connaissent plus ou moins bien.                  quence d’usage a constitué un sujet cen-
  lisation : conception de l’enquête, passation          prédispose les statisticien∤ne∤s à docu-                                                           tral de discussion dans l’élaboration du
  du questionnaire et traitement statistique             menter le plurilinguisme, et en ce sens       b. La distinction dialecte – langue stan-            questionnaire. Les représentant∤e∤s des
  des données.                                           à mettre l’accent sur la diversité linguis-      dard : dans les espaces italophones et            milieux de l’éducation et de la migration,
                                                         tique en Suisse afin d’éviter ainsi de           germanophones, le dialecte fait partie            ainsi que des associations de défense
  La conception de l’ELRC 2014                           rendre les répondant∤e∤s plus monolin-           des usages quotidiens. Objet de débats            des communautés linguistiques souhai-
                                                         gues qu’ils/elles ne le sont. Cependant,         (dans l’espace public et politique), sa           taient obtenir des informations statis-
  Le choix des questions, de même que la manière         une série d’interrogations ont émergé            pratique est tantôt perçue comme une              tiques sur les compétences linguistiques,
  de les formuler, sont le fruit de nombreuses           lors du processus de rédaction de l’en-          menace sur la cohésion nationale, tan-            notamment pour en savoir plus sur des
  discussions au sein de l’OFS, mais aussi entre         quête, liées cette fois-ci au degré d’ou-        tôt comme un patrimoine national vivant           enjeux liés à l’intégration dans la société
  des acteur∤trice∤s sociaux∤ales issu∤e∤s de            verture au plurilinguisme. Ces interro-          et comme une caractéristique identitaire          suisse. Plusieurs pistes ont été envisa-
  divers domaines institutionnels, scientifiques         gations portaient à la fois sur la manière       qu’il convient de cultiver dans le res-           gées pour essayer de distinguer les niveaux
  et/ou politiques (migration, culture, éduca-           de poser certaines questions (la ou les          pect de la diversité. De plus, dès 1990,          de compétences linguistiques, mais elles
  tion, etc.). Le questionnaire final est donc le        « langues principales », le degré de             le recensement avait introduit le dia-            suscitaient plusieurs difficultés (sub-
  produit d’un processus complexe où les res-            connaissance des « langues connues »),           lecte comme une catégorie de réponse              jectivité des auto-évaluations et dimen-
  ponsables de l’OFS se doivent de prendre en            sur des enjeux pratiques (en particulier         possible. C’est pourquoi il a rapidement          sion chronophage de questions précises
  considération des intérêts divers (et parfois          le temps de passation) qu’occasionne-            été envisagé d’introduire le dialecte             sur les compétences). C’est pourquoi, il
  divergents), de même qu’ils/elles doivent faire        rait une ouverture maximale à de multi-          comme possibilité de réponses à de nom-           a été décidé d’abandonner le sondage
  face à des contingences techniques et maté-            ples langues (sans limitation du nombre          breuses questions de l’ELRC. Cepen-               de compétences et de se concentrer sur
  rielles (durée de passation conditionnant le           de langues), et sur l’écueil possible d’une      dant, chercher à avoir des informations           les fréquences d’usage qui permettent
  nombre de questions, modalités de passa-               formulation trop ouverte qui rendrait les        fiables sur le dialecte présuppose que            de donner un aperçu différencié du plu-
  tion par téléphone impliquant un travail impor-        répondant∤e∤s exagérément plurilingues.          la distinction entre « standard » et « dia-       rilinguisme fonctionnel.
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  Les coulisses de la quantification des langues                                                  16    Les coulisses de la quantification des langues                                                17

  Malgré le nombre important de questions             rents cadres interprétatifs : ceux des enquê-         qu’il/elle peut interpréter la question           l’importance politique, identitaire, cultu-
  qu’une enquête thématique permet de poser,          teur∤trice∤s et ceux des répondant∤e∤s. Que           comme une incitation à lister l’ensemble          relle qu’elle revêt ou non pour eux. Ou
  l’élaboration du questionnaire a nécessité          ce soit dans les discussions entre les enquê-         de son répertoire linguistique.                   encore, le fait que quand les répondant∤e∤s
  une sélection inévitable parmi une multitude        teur∤trice∤s ou dans la négociation des ques-                                                           sont interrogé∤e∤s sur leurs pratiques
  de questions possibles. Pour ce faire, il a         tions par téléphone, l’interprétation des ques-   b. Des histoires de vie comme réponses :              langagières au travail, ces dernier∤ère∤s
  fallu naviguer entre les intérêts et les besoins    tions s’inscrit dans un contexte où de               il n’est pas rare que les répondant∤e∤s            tendent à omettre les pratiques récep-
  des statisticien∤ne∤s, de l’institution manda-      multiples conceptions des langues, des dia-          fassent part aux enquêteur∤trice∤s de              tives (telle que la compréhension d’une
  tée pour l’expertise scientifique (celle à          lectes et du plurilinguisme convergent ou            bribes de leur vie lorsqu’on leur pose             conversation dans une autre langue ou
  laquelle nous sommes rattachés) et d’autres         divergent. Analyser la passation permet donc         des questions sur leurs langues. Ces               dialecte). Ces réponses sont alors davan-
  groupes d’intérêts (p. ex. CDIP, OFC, SEM).         de mettre en évidence la complexité en jeu           séquences interactionnelles révèlent               tage révélatrices des conceptions hié-
  Les choix thématiques peuvent être ainsi            dans la compréhension et l’interprétation des        que raconter ses pratiques langagières,            rarchisées des pratiques langagières des
  considérés comme la résultante de ces dis-          questions.                                           c’est aussi parler d’expériences, de situa-        répondant∤e∤s plutôt que de leurs usages
  cussions, mais ils sont aussi le témoin de la                                                            tions sociales, de trajectoires souvent            effectifs des langues.
  place qu’occupent les langues dans notre            a. Compréhension, interprétation et idéo-            non linéaires. Elles indiquent aussi que
  société. L’emphase sur le travail ou sur les           logies langagières des participant∤e∤s :          les langues sont des lieux d’expression       Les logiques interprétatives à l’œuvre dans
  médias (y compris les médias sociaux) en est           pour les répondant∤e∤s, comme pour les            de relations sociales souvent colorées        les interactions et ce qui est dit lors de la
  un exemple.                                            enquêteur∤trice∤s, ce qui compte comme            d’émotion ou de sentiments mitigés. Ces       passation sont, par la force des choses, omis
       Nous le constatons, l’élaboration d’un            « langues principales » est tributaire de         histoires de vie comme réponse signalent      dans les résultats finaux. Le codage effec-
  questionnaire sur les langues et dialectes             leur idéologie linguistique, mais aussi           par là même qu’il n’est pas aisé de           tué par les enquêteur∤trice∤s s’appuie sur
  est loin d’être une activité simple et évidente.       de leur interprétation de la désirabilité         répondre à des questions sur les lan-         une multitude d’informations qui se doivent
  Au contraire, elle implique une série de déci-         sociale des réponses. Nous avons alors            gues par une simple liste. Cet état de        de converger vers des entrées préétablies
  sions qui ne sont pas neutres et qui induisent         observé des interprétations, pour une             fait complexifie alors la tâche de l’en-      par le questionnaire. Cette dimension néces-
  des conséquences. Les débats qu’elles sus-             question formulée de la même manière,             quêteur∤trice qui devra faire le tri des      sairement interprétative, relevant de la
  citent sont ainsi le lieu d’expression d’en-           allant d’une approche restrictive de la           informations à l’appui de ces narrations.     co-construction du sens par les partici-
  jeux plus larges que celui de l’enquête. Ils           langue principale, souvent monolingue,                                                          pant∤e∤s, ne remet pas fondamentalement en
  révèlent à la fois les transformations socié-          à savoir celle que l’on connait le mieux,      c. Des ambiguïtés interprétatives révéla-        question l’enquête en elle-même. Mais pour
  tales et l’image que les autorités et des groupes      à une conception ouverte d’usage, à               trices de la complexité des usages lan-       les sociolinguistes que nous sommes, elle
  d’intérêts variés souhaitent donner des pra-           savoir celles que l’on pratique le plus           gagiers en société : l’examen des hési-       donne accès à la manière dont les acteur∤trice∤s
  tiques linguistiques des citoyen∤ne∤s.                 souvent. Dans les interactions, ces               tations et des mécompréhensions dans          impliqué∤e∤s donnent du sens aux questions
                                                         schèmes interprétatifs font l’objet de            les interactions ne sont pas à mettre         et, plus fondamentalement encore, à leurs
  La passation du questionnaire                          négociations : un∤e enquêteur∤trice peut          sur le compte de « mauvaises » questions.     conceptions des langues et de pratiques révé-
                                                         parfois inciter le/la répondant∤e à men-          Au contraire, nos analyses montrent           lant les idéologies langagières à l’œuvre dans
  Une fois le questionnaire stabilisé, ce der-           tionner plusieurs langues, mais il/elle           qu’elles sont constitutives de la com-        notre société.
  nier est introduit dans un système informa-            peut aussi parfois considérer qu’il est           plexité des usages langagiers en société.
  tique qui est ensuite utilisé par les enquê-           peu probable que le/la répondant∤e maî-           Par exemple, la difficulté parfois qu’ont     Le traitement statistique des données
  teur∤trice∤s, à la fois pour introduire les            trise plus d’une langue, par exemple. Il          certain∤e∤s répondant∤e∙s à distinguer
  réponses mais aussi pour lire les questions,           en va de même pour le/la répondant∤e              entre dialecte et langue standard est         Une fois les données récoltées, il faut encore
  constituant ainsi un script communication-             qui peut omettre des langues qui entre-           emblématique des conceptions que peuvent      les traiter. Ce processus complexe révèle dif-
  nel. Cette phase de l’enquête représente un            raient effectivement dans la catégorie            avoir les répondant∤e∤s de la distinction     férents enjeux emblématiques du processus
  moment important où se rencontrent diffé-              « langues principales », au même titre            ou non entre les deux (cf. supra) et de       de quantification des langues. En effet, les
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  Les coulisses de la quantification des langues                                                   18    Les coulisses de la quantification des langues                                                   19

  données brutes requièrent une série de trai-         b. Catégorisation des données : parmi la          c. Mise en perspective des données : la            certains aspects des chiffres et de leurs trai-
  tements impliquant à la fois des processus              somme des réponses récoltées, il s’agit           manière de catégoriser les langues, les         tements. En décrivant, commentant ou en
  de sélection (quelles données sont utilisables),        de déterminer lesquelles demandent à              locuteur∤trice∤s et leurs répertoires, mais     critiquant les résultats, ils/elles sélectionnent
  de catégorisation (quelles données peuvent              être regroupées et lesquelles demandent           aussi les décisions quant à quelles thé-        des éléments des publications de l’OFS pour
  être agrégées, séparées, etc.) et de mise en            à être traitées séparément. Cela pré-             matiques approfondir, constituent une           leur donner une orientation politique et/ou
  perspective (quel sens donner aux chiffres et           suppose un travail de catégorisation              mise en perspective des résultats fon-          scientifique. C’est à cette appropriation média-
  quelles données doivent-elles être mises en             mettant en évidence certaines concep-             damentalement liée au mandat et aux             tique que nous avons consacré la dernière
  avant). Ce sont ces processus que nous allons           tions sociétales de la langue. Par exemple,       principes directeurs de la statistique          partie de notre projet, dans la mesure où les
  brièvement décrire en mettant en évidence les           les données concernant le standard et             publique suisse. Il se crée alors des effets    médias offrent une vitrine des débats que
  défis rencontrés à chacune de ces étapes :              le dialecte ont été, lors du rapport ini-         de saillances qui produisent des effets         suscitent les résultats des statistiques des
                                                          tial, traitées de manière agrégée (regrou-        de sens indiquant que les statisticien∤ne∤s     langues.
   a. Sélection des données : tout traitement             pant pour certains items le dialecte et           n’opèrent pas dans l’isolement, mais                 Nos analyses ont permis de dégager les
      quantitatif présuppose que les chiffres             le standard en une seule catégorie).              qu’ils/elles participent pleinement du          thématiques qui font l’objet d’une attention
      à disposition sont pertinents statisti-             Cependant, dans un rapport séparé sur             débat social au même titre qu’ils/elles         particulière dans la presse depuis 1990, les
      quement. Ainsi, parmi les données à dis-            le dialecte, ces chiffres ont fait l’objet        en sont dépendant∤e∤s. Par exemple, le          débats méthodologiques qui jalonnent la
      position, certaines ne pouvaient faire              d’un traitement explicitement séparé. En          choix de rédiger deux rapports théma-           publication de ces chiffres, de même que les
      l’objet de considération statistique, dans          outre, afin de rendre compte du réper-            tiques, l’un sur le suisse-allemand et          tensions politiques découlant de la mise en
      la mesure où le nombre de réponses était            toire plurilingue des répondant∤e∤s, une          l’autre sur les langues au travail, révèle      abîme médiatique des résultats de l’OFS.
      trop faible. C’était le cas par exemple             nouvelle catégorie a été créée : « les lan-       l’importance de ces deux sujets sur le
      pour de nombreuses réponses portant                 gues d’usage régulier » ou « langues uti-         plan national. Mais aussi, le choix, dans       a. Un traitement variable et historiquement
      sur le romanche. Par ailleurs, certaines            lisées régulièrement », regroupant les            la plupart des rapports, de distinguer             situé de l’information : l’intérêt média-
      questions posées se sont avérées in fine            réponses à plusieurs questions en fonc-           les locuteur∤trice∤s de différentes géné-          tique pour les diverses thématiques abor-
      difficilement utilisables, non pas pour             tion des fréquences d’usage (« tous les           rations de migration en Suisse pointe              dées par l’OFS depuis les années 1990
      des raisons statistiques, mais pour des             jours ou presque » et « au moins une fois         vers des débats sociaux autour de l’in-            n’est pas le même selon les régions lin-
      raisons conceptuelles. C’est le cas pour            par semaine », qu’il s’agisse d’un usage          tégration tout autant qu’il renforce la            guistiques. Généralement, la presse
      la question qui concernait les obstacles            réceptif ou productif). Cette approche            distinction catégorielle.                          romande, tessinoise et des Grisons relaie
      linguistiques, qui n’a pas été systéma-             catégorielle permet à la fois de contour-                                                            ces informations avec un intérêt plus
      tiquement posée aux personnes les plus              ner le problème d’une définition du plu-                                                             marqué que dans la partie alémanique.
      concernées. Quand elle l’était, les indivi-         rilinguisme sur la base des « langues          2.3                                                   Les résultats les plus discutés du recen-
      dus pouvaient éprouver des difficultés à            principales », tout en démontrant la vita-     Le traitement médiatique des                          sement (jusqu’en 2000) et du relevé
      admettre qu’ils avaient de la peine à com-          lité des pratiques d’usages plurilingues       statistiques linguistiques                            structurel (dès 2010) dans la presse
      muniquer lors d’une visite chez le/la méde-         en Suisse. Si certaines « langues d’usage                                                            sont certainement ceux découlant de la
      cin ou dans d’autres contextes plus ou              régulier » font l’objet d’un traitement        Publiés par l’OFS sous la forme de commu-             « langue principale ». Les statistiques
      moins formels. En outre, les populations            systématique, telles que l’anglais, d’autres   niqués de presse et/ou de rapports géné-              issues des autres questions – les lan-
      les plus concernées par cette probléma-             se trouvent subsumées dans des caté-           raux et thématiques, les résultats des enquêtes       gues parlées à la maison et/ou au tra-
      tique n’étaient pas atteignables, puisqu’elles      gories « autres » en raison de leur faible     statistiques font l’objet d’articles dans la          vail/à l’école – ne sont reprises que de
      n’étaient pas capables de répondre à une            nombre de locuteur∤trice∤s, voire ne sont,     presse écrite, de lettres de lecteur∤trice∤s,         façon marginale et commencent à trou-
      enquête téléphonique en (suisse-)alle-              dans quelques cas, pas comptabilisées          de reportages télévisuels ou radiophoniques,          ver un plus grand écho dans les médias
      mand, en français ou en italien.                    parce qu’elles ont échappé au proces-          etc. dans lesquels des journalistes, des groupes      suite au recensement de 2000. La presse
                                                          sus de codification.                           d’intérêts ou encore des expert∤e∤s soulignent        présente les chiffres en lien avec des
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  Les coulisses de la quantification des langues                                               20    Les coulisses de la quantification des langues                                                  21

      thématiques linguistiques hautement           b. Un débat méthodologique et politique :            est quant à lui avant tout porté par les           diquer plus d’une seule langue comme
      politisées, notamment en faisant des             au fil des publications de l’OFS, nous            expert∤e∤s, souvent des linguistes. Avant          langue principale. En outre, si le terme
      liens entre les statistiques de l’anglais        observons dans les médias des ques-               les grands changements de 2010, ils/               « langue principale » du relevé structu-
      au travail et l’élaboration des programmes       tionnements et des débats sur la métho-           elles avaient relevé la vision trop res-           rel est généralement relayé tel quel dans
      d’enseignement des langues dans les              dologie des différents relevés. Ils sont          trictive de la langue principale et insisté        les médias, le nouveau concept utilisé
      écoles du pays. En outre, la croissance          de deux ordres : le premier concerne l’ina-       sur l’importance de recenser les per-              dans la présentation des résultats de
      des langues non nationales est asso-             déquation des enquêtes à rendre compte            sonnes qui étaient bilingues et plurilin-          l’ELRC 2014 – les « langues d’usage régu-
      ciée à des questions de « multicultura-          de la vitalité de la langue romanche ; le         gues. Si la possibilité d’indiquer plu-            lier » – fait parfois l’objet de glissements
      lisme » suite aux résultats de 1990, alors       second concerne la vision réductrice des          sieurs langues principales a été                   discursifs. La définition officielle de l’OFS
      que la couverture des résultats de 2000          enquêtes de la définition de langues              considérée comme une avancée notoire,              de ce concept inclut des pratiques de
      met surtout en avant « l’intégration lin-        principales, empêchant de documenter              certain∤e∤s expert∤e∤s continuent de s’in-         communication quotidiennes et/ou heb-
      guistique » des populations issues de            le plurilinguisme fonctionnel des habi-           quiéter de la formulation de la question           domadaire, réceptives et/ou productives,
      l’immigration – insistant sur le grand           tant∤e∤s. Porté par des groupes d’inté-           de la/des langue(s) principale(s) : l’orien-       dans plusieurs contextes. Or, certaines
      nombre d’étranger∤ère∤s ayant indiqué            rêts romanches et relayé par les médias,          tation normativisante de cette question            présentations dans les médias ont recours
      une langue nationale comme langue prin-          le premier objet de débat a pris des formes       au détriment d’une approche axée sur               à des formulations suggérant un usage
      cipale. Dès 2010, date de la modifica-           différentes en lien avec l’évolution des          les pratiques linguistiques empêcherait            essentiellement productif, telles que
      tion en profondeur des modes de recen-           questions posées et des modalités de              de rendre compte de nombreux plurilin-             « parler » ou « pratiquer ». D’autres les
      sements (cf. chap. 2.1), les résultats           relevés. En 1990, les défenseur∤e∤s de            gues en Suisse.                                    présentent comme une preuve du pluri-
      issus du relevé structurel, ainsi que ceux       la langue romanche regrettent le dépla-                                                              linguisme et assimilent cette catégorie
      de l’ELRC 2014, s’inscrivent dans des            cement discursif de « langue maternelle »     c. Une transposition médiatique incertaine :           aux langues principales.
      débats publics sur le bilinguisme et le          à « langue principale », arguant que cette       avec l’arrivée du nouveau système de
      plurilinguisme individuel. En Suisse             modification incite les répondant∤e∤s à          recensement en 2010, ce sont égale-             De manière générale, il ressort de cette ana-
      romande, les médias soulignent que le            indiquer plutôt l’allemand (langue de            ment des données plus complexes qui             lyse que les modes de relevés statistiques,
      plurilinguisme est plus présent qu’il n’y        tous les jours) au détriment du romanche         sont à disposition des médias. La mul-          les catégories de langues (langues princi-
      paraît et que cela constitue un aspect           (« langue du cœur »). Selon eux/elles,           tiplicité des sources des statistiques          pales, langues d’usages réguliers) et les nou-
      positif de la société suisse. En revanche,       l’abandon du terme « maternel » aurait           langagières engendre une certaine confu-        velles questions et objectifs de l’ELRC ne
      en Suisse italienne, la croissance de la         ainsi accentué le recul du romanche.             sion dans la transmission des informa-          sont pas toujours pris en considération ou
      diversité linguistique est commentée             L’impossibilité d’indiquer jusqu’en 2000         tions dans les médias, et la distinction        n’ont pas toujours été compris par les médias.
      d’un ton plutôt critique, car elle sug-          plus d’une langue principale était néces-        entre relevé structurel et ELRC n’est pas       Il est probable que ces transformations et
      gèrerait un recul de l’utilisation des lan-      sairement pointée du doigt par cette             toujours claire pour les journalistes. De       déplacements soient trop complexes pour
      gues nationales et une perte de l’italien        communauté bilingue. Enfin, le problème          plus, la présentation de l’augmentation         être relayés de manière concise dans l’es-
      face à l’anglais qui gagne du terrain            de la représentativité des données, qui,         importante des autres langues (c’est-           pace public et médiatique. Par ailleurs, la
      comme langue d’usage régulier. Quant             avec les nouveaux dispositifs de rele-           à-dire des langues non nationales) comme        façon variable dont les régions linguistiques
      à la Suisse alémanique, la présentation          vés (relevé structurel et ELRC), ne per-         langues principales n’est pas toujours          couvrent l’information est révélatrice des
      des premiers résultats de l’ELRC 2014            mettent plus de générer des chiffres             mise en relation avec le changement             préoccupations principales de chaque com-
      met en avant le plurilinguisme considé-          significatifs à toutes les échelles géo-         méthodologique majeur dans le relevé            munauté linguistique et de sa place sur l’échi-
      rable en Suisse thématisant les usages           graphiques et sociales pour les roman-           structurel, à savoir la possibilité d’in-       quier politique.
      des langues nationales et étrangères,            chophones, est également mentionné
      tout en insistant sur la vitalité des dia-       sporadiquement dans les médias. Le
      lectes alémaniques.                              second type de débat méthodologique
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