Médiacritique(s) Magazine trimestriel d'ACRIMED
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En tournée dans plusieurs villes européennes
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ce printemps, la dernière pièce de Bernard-Henri
e
Lévy, en forme d’hommage à la grandeur de
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Bernard-Henri Lévy et sponsorisée entre autres
s T
par Engie, Orange, Havas Group, Lagardère
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l e l’ é
et Pinault… a suscité l’enthousiasme (quasi)
unanime des commentateurs du Tout-Paris.
d
Dans le torrent d’éloges courtisans ci-dessous,
saurez-vous débusquer les flatteries
honteusement fabriquées ?
BHL mais Vrai ?
1. « On le connaissait étincelant, engagé pour de vrai, 4. « Un engagement total. Une vie d’enfer. Un défi […] ce coup
le panache généreux. Mais jamais on ne l’avait trouvé de théâtre tire une force unique qu’il convient en outre de
touchant. » qualifier de poétique. »
2. « BHL, c’est un intellectuel luciole. Il cherche la lumière en 5. « Il a ébloui les spectateurs par son texte brillant d’homme archi-
permanence, et quand il fait noir, il s’éclaire lui-même. » cultivé, fin connaisseur de l’histoire et combattant infatigable. »
3. « Le nouveau show du plus médiatique de nos intellectuels 6. « Les spectateurs quittent à présent la salle par petits groupes.
[…] un texte scandé à la manière de Malraux. » La représentation a basculé. Sur scène, l’homme continue de
tempêter. Comme un caniche mouillé. »
Horizontalement 5. On la voit rarement, donc n’existe sans doute pas.
1. Un groupe médiatique l’est de son propriétaire. 6. On se demande si certains journalistes politiques ne devraient
2. Ancêtre de CNews, qui a fait les frais de Vincent pas y faire un tour. — Matériau pour acheter la presse.
Bolloré. — Exprimes. 7. Je pour Alain Delon. — Un quotidien du groupe EBRA.
3. Décision du CSA. — Aux gémonies, s’agissant de la 8. Le groupe de Vincent Bolloré, qui réunit Canal +, C8, CNews, CStar.
critique des médias. 9. Un grand propriétaire de médias. — On y range ses lunettes.
4. Europe 1 en devient une. — 50-50.
Verticalement
I II III IV V VI VII VIII IX I. Les éditocrates sont formels : ils n’ont pas besoin d’en recevoir.
II. Le rachat de Marianne par Daniel Kretinsky n’en a été qu’une. — On
1
en sort quand on entend Guillaume Erner ou Nicolas Demorand.
2 III. Vincent Bolloré peut l’être sur les rédactions du groupe Canal.
— Le propriétaire de La Provence et de Corse-Matin a eu quelques
3 démêlés avec ce club de football du Nord.
4 IV. Après Ruth et avant krief. — Ex-magazine du groupe Prisma.
— Conjonction.
5 V. Benjamin Duhamel, éditorialiste sur BFM-TV, l’est de Alain
Duhamel, futur éditorialiste sur BFM-TV. — Un journal portugais.
6
VI. Comme la maison qui gronde contre un « plan d’économie » et
7 des suppressions de postes.
VII. Ferait comme Jean-Pierre Elkabbach avec Arnaud Lagardère.
8 VIII. Il a la main sur Le Monde, L’Obs, Télérama...
9 IX. Faisait partie du groupe audiovisuel public suisse. — Il détient
Libération, L’Express, BFM-TV, RMC...Si la santé des médias français va régulation à même de freiner les
en se dégradant, la presse reste une conquêtes capitalistes (p. 8).
SOMMAIRE cible de choix pour les milliardaires
omnivores, à la fois propriétaires
Alors que la nécessité d’une lutte
politique sur le terrain des médias
de titres et actionnaires dans le se fait de plus en plus pressante,
3. Concentration des médias : monde industriel, ou dans celui des Acrimed formule des propositions,
le bal des vampires télécoms. Un cocktail garantissant ciblant notamment la possession
le meilleur des conflits d’intérêts, des médias privés, l’organisation
8. U
ne législation contre sur fond d’influence politique (p. 3). des rédactions, sans oublier les
— ou pour ? — la concentration Dernier exemple en date : Xavier médias dits « alternatifs » et le
11. L a mise au pas des médias Niel, qui lorgne sur le rachat de 34 % service public (p. 10).
du quotidien Nice-Matin, une part Livré aux saignées des gouver-
par Drahi et Bolloré actuellement détenue par le groupe nements depuis des décennies,
13. Quand Le Monde parraine belge Nethys, tandis que les 66 % du l’audiovisuel public est d’ailleurs
une start-up parrainée par Niel capital restant appartiennent à la à nouveau dans le collimateur de
majeure partie des salariés via leur l’équipe Macron, qui a annoncé une
Poster à détacher société coopérative d’intérêt collectif. baisse des dotations de 20 millions
Dans cette nouvelle partie de d’euros à Radio France, reconvertie
Médias français — qui possède quoi ?
Monopoly, l’homme d’affaires livre en objectif d’économies chiffrées à
bataille contre Iskandar Safa, patron 60 millions d’euros par la très zélée
Direct Matin, Autolib
15. À d’une multinationale de construction Sibyle Veil, ancienne camarade de
rime avec autopub navale et propriétaire de Valeurs promotion du président de la Répu-
actuelles.
17. Lire L’Empire, de R. Garrigos blique à l’ENA, et ancienne détrico-
Comme le précise Libération (25 juin), teuse de l’AP-HP.
et I. Roberts
Nice-Matin reste « un très bel actif Reste que ces attaques ont généré
19. Les Dassault fêtent le Rafale qui, en prime, dispose d’emprises une journée de grève massive sur
foncières, valorisées plusieurs les antennes… Face à un tel rouleau
21. Et Bolloré croqua Éditis dizaines de millions d’euros, près compresseur managérial et libéral,
22. « Intrusion » à la Salpêtrière : de l’aéroport de Nice ». Qui plus face à un tel recul du droit des
désinformation générale est, ce support encore largement salariés des médias, leur mobili-
diffusé tomberait à pic pour Xavier sation, aux côtés de toutes celles
Niel, attiré depuis quelques années et ceux qui sont attachés au droit
par la Côte d’Azur selon Le Monde d’informer et d’être informé, est
(16 juin) : « Après avoir racheté l’opé- plus que jamais nécessaire.
rateur Monaco Telecom en 2014, [il]
a co-fondé avec l’État monégasque
Médiacritique(s) un incubateur d’entreprises sur le
Le magazine trimestriel d’Acrimed Rocher en 2017. La technopole Sophia
Directeur de la publication
Antipolis, à Antibes, doit également
Mathias Reymond accueillir d’ici à 2022 une antenne de
la Station F, la pépinière de start-up
Ont collaboré à ce numéro
Vincent Bollenot, Jérémie Fabre,
créée par Xavier Niel à Paris. »
Maxime Friot, Benjamin Laguës, Concevoir un journal comme une
Frédéric Lemaire, Jean Pérès,
Pauline Perrenot, Julien Salingue
vitrine promotionnelle ? D’autres
propriétaires de médias ne s’en
Illustrations privent pas (p. 15 et 19), et Xavier
Colloghan
Niel n’en serait lui-même pas à
Secrétaire de rédaction son coup d’essai (p. 13). Bien sûr,
Olivier Poche le milliardaire a prétendu vouloir
Imprimé par « aider » Nice-Matin, dans un élan
Espace Imprim de philanthropie qu’il partage avec
46, rue de Paradis – 75010 Paris
ses camarades propriétaires (p. 17),
Commission paritaire : 1223 G 91177 animés par leur amour de la presse
ISSN : 2256-8271 libre et le respect du code du travail
Dépôt légal : juillet 2019 (p. 11). Ainsi livrés à la prédation
des industriels, les médias évoluent
Tous les articles publiés sont le produit
d’un travail collectif et engagent collectivement
ces dernières années sur l’auto-
l’association Acrimed. C’est pourquoi, route d’une concentration accrue,
sauf exception, ils ne sont pas signés. facilitée en France par l’absence de
Médiacritique(s) — no 32 — juillet-septembre 2019
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Acrimed – 39, rue du Faubourg-Saint-Martin – 75010 Paris
Tél. : 09 52 86 52 91 — Email : acrimedinfo@gmail.comConcentration des médias :
le bal des vampires
En France, un petit groupe de capitalistes contrôle donc l’essentiel
des moyens privés de production de l’information télévisuelle et
radiophonique (ainsi que leurs sites internet). Des propriétaires
appartenant évidemment à la même classe sociale, tout à la fois
PDG d’entreprises transnationales, capitaines d’industrie, financiers
et gestionnaires de conseils d’administration. Leurs activités les
amènent à s’échanger régulièrement leurs parts dans les diverses
entreprises qu’ils possèdent afin de consolider leurs positions ou leurs
stratégies respectives. Retour sur ce « bal des vampires » et sur les
facteurs expliquant la concentration dans les médias français.
C’est Patrick Drahi qui a ouvert le bal des concen-
trations importantes de ces dernières années, en
acquérant, à l’été 2014, l’un des cinq quotidiens
nationaux d’information générale encore existants :
Libération. Un rachat dont nul ne s’était à l’époque
indigné, bien au contraire : bien des médias
avaient alors salué en Patrick Drahi… le sauveur de
Libération1.
Quelques mois plus tard, Drahi rachète la totalité
du 5e groupe français de presse magazine, Express-
Roularta (L’Express, L’Expansion, le groupe L’Étu-
diant…), avant de s’octroyer le groupe NextRadioTV,
un groupe plurimédia rassemblant entre autres
BFM-TV et RMC, dirigé à l’époque par Alain Weill, qui
intègre en bonne place la structure de Patrick Drahi.
Notons, au passage, qu’Alain Weill sera nommé
PDG de SFR, propriété du même Patrick Drahi,
en novembre 2017 dans un concert de louanges
orchestré par Les Échos, vantant le « flegme », la
« sobriété » et le « brio » de l’homme d’affaires,
tour à tour qualifié de « travailleur acharné »,
« créatif » et, in fine… de « mini Drahi ».
Après le rachat de Drahi, tout s’accélère. La première
fortune de France Bernard Arnault, déjà propriétaire
des Échos, gobe Le Parisien et Aujourd’hui en France.
De son côté, le milliardaire breton Vincent Bolloré s’em-
pare de Canal + en prenant les rênes de sa maison mère, Vivendi, tions de L’Obs. À la mort de Pierre Bergé en septembre 2017,
et réorganise avec la brutalité qui le caractérise les médias du Niel et Pigasse se partagent ses parts. Mais la montée subite
groupe (Direct 8 devient C8, les rédactions du quotidien Direct (49 %) du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky (Marianne,
matin et d’I-télé et fusionnent et deviennent CNews, tandis que Elle…) au capital de la holding de Matthieu Pigasse pourrait
la grève des salariés d’I-télé est piétinée par la direction…). remettre en cause le pacte d’actionnaires et déclencher une
période de troubles à la direction du Groupe Le Monde.
Le Groupe Le Monde (Le Monde, Télérama, Courrier inter-
national…), cogéré par les grandes fortunes Xavier Niel, On a ainsi observé, en quelques mois, un vrai chamboulement
Matthieu Pigasse et Pierre Bergé, acquiert 100 % des publica- du paysage médiatique, avec la constitution ou le renforce-
Médiacritique(s) — no 32 — juillet-septembre 2019
3ment de groupes détenteurs des
La loi du capital et
titres variés dans différents types A comme... actionnaires
les développements NTIC
de médias : presse écrite, télévi-
sion, radio, sites internet. Après une Le secteur d’activité des médias
Novembre 2017
période aussi mouvementée dans s’inscrit dans un environnement
« Paradise papers » : Bernard
le grand Monopoly des médias, économique capitaliste, fondé sur
Arnault attaque Le Monde au
on se pose volontiers cette ques- la recherche du profit maximal, et
portefeuille. – Le milliardaire
tion : qui détient les médias privés donc sur l’accroissement sans fin du Bernard Arnault a été cité dans
en France ? Le Monde diplomatique capital ; un environnement financia- les révélations du Monde sur les
et nous-mêmes y répondons par risé, dominé par la gestion action- bonnes affaires de son groupe
une infographie2 . On y compte un nariale, la cotation boursière et la dans des paradis fiscaux. Cela
petit nombre de groupes se parta- rentabilité à court terme ; un environ- n’a semble-t-il pas été sans
geant la quasi-totalité des médias nement conçu comme un marché, à conséquence : d’après Le Canard
« traditionnels » (presse, radio, l’échelle mondiale, régi par la loi de enchaîné du 15 novembre, Le
télé) de diffusion nationale, et leurs la concurrence (non faussée par un Monde « s’est vu retirer jusqu’à
déclinaisons sur Internet. Pour la quelconque principe de régulation), la fin de l’année les pages de pub
de LVMH [propriété de Bernard
plupart de ces groupes, la branche où le capital a tendance à se concen-
Arnault], soit un manque à gagner
« média » ne représente qu’une trer entre un nombre de mains
de 600 000 euros ».
part seulement de leurs activités. toujours plus réduit4 .
Nouvelle censure de Vincent
Bolloré à Canal+. – Un
Dans la presse régionale, on est C’est dans cet environnement
documentaire a été censuré suite à
passé de 150 titres en 1945 à une propice aux regroupements capi- la demande directe du propriétaire
soixantaine à peine aujourd’hui. talistiques que s’inscrit l’économie de la chaîne, le milliardaire Vincent
D’après La Croix, « derrières ces des médias, avec les mêmes impé- Bolloré. Diffusé en France le
journaux locaux, se cachent en ratifs de rentabilité qu’ailleurs. Or, 15 octobre 2017 dans l’émission
réalité à peine une dizaine de depuis le début des années 2000, « L’Effet papillon », « Lâche le
groupes de presse. Le groupe Ebra une nouvelle donnée apparaît, trône » est un documentaire à
concentre, par exemple, l’ensemble essentielle, qui va bouleverser les charge contre le président du
de la presse quotidienne régionale activités du tertiaire en général et Togo, Faure Gnassingbé… un
de l’Est français, après le grigno- des médias en particulier : Internet des partenaires économiques
privilégiés du grand patron de
tage progressif des titres par le et les NTIC. Censées constituer
Canal+.
Crédit mutuel, principal actionnaire l’axe majeur de « l’économie de
du groupe, depuis 2006 ». Chaque demain5 », les NTIC sont devenues
groupe de presse régionale se la nouvelle poule aux œufs d’or des Décembre 2017
retrouve ainsi en position de mono- investisseurs. Des deux côtés de Censure de Vincent Bolloré
pole sur plusieurs départements. l’Atlantique, la course est lancée, à Canal+ (suite). – Malgré sa
déprogrammation de Canal+, le
tant dans l’acquisition des « auto-
documentaire « Lâche le trône »
Cette frénésie de concentra- routes de l’information » que dans a été diffusé par erreur en Afrique
tion appelle une première ques- celle des « contenus ». par Canal+ international. En
tion : quels sont les facteurs qui interne, Vincent Bolloré a exigé le
expliquent une telle évolution ? Si Ainsi s’explique la double activité licenciement pour faute grave d’une
les journalistes décrivent factuelle- médias-télécoms de quelques- chargée de la programmation, ainsi
ment les opérations qui conduisent uns de nos magnats de la presse, que de François Deplanck, no 2 de
à la concentration du secteur des souvent de jeunes premiers dans Canal+ international.
médias, allant parfois jusqu’à ques- cet univers très fermé : Patrick Drahi
tionner leur bienfondé3 , rares sont ou Xavier Niel. Sans oublier les Janvier 2018
les titres des médias dominants vieux de la vieille, comme Martin Licenciement politique
à avoir analysé de façon critique Bouygues (Bouygues Télécom et programmé du directeur de
les causes de ce phénomène. TF1), ou encore Vincent Bolloré, qui la rédaction de L’Obs. – Une
Des causes qui touchent à deux pousse à son paroxysme le phéno- couverture de L’Obs critiquant la
facteurs : d’une part les boulever- mène d’« intégration verticale » — le politique migratoire d’Emmanuel
sements dans les modèles écono- fait, pour un capitaliste, de posséder Macron a probablement coûté sa
miques des médias, conséquents différentes structures et entreprises place au directeur de la rédaction
au développement des nouvelles couvrant tout ou partie des activités Matthieu Croissandeau. Malgré la
publication d’une mise au point
technologies de l’information et de la chaîne de production et de
dans laquelle il justifie le recours du
de la communication (NTIC) ainsi distribution d’un produit. L’Empire,
magazine à un visuel provocateur,
qu’à la financiarisation du secteur Comment Bolloré a mangé Canal + il a finalement été remplacé par
des médias ; et de l’autre, les inté- (voir p. 17) de Raphaël Garrigos Dominique Nora en février 2018.
rêts des grands propriétaires des et Isabelle Roberts en offre une
médias en termes d’influence. description exemplaire.
Médiacritique(s) — no 32 — juillet-septembre 2019
4Ainsi s’explique également la consti- de projets communs, d’échanges et
tution de grands groupes multimédias de participation ou de fusion et que
Février 2018
en France et partout dans le monde, les pouvoirs publics soient attentifs
Au Parisien, le propriétaire prêts à se livrer bataille sur la scène à ne pas gêner ces évolutions ». La
Bernard Arnault est
mondiale pour ramener dans leur messe de la concentration était dite,
omniprésent. – Deux ans
après le rachat du Parisien-
giron parts d’audience (et de marché) et n’a pas été, tant s’en faut, remise
Aujourd’hui en France par le et recettes publicitaires. Pour l’INA, en cause depuis.
milliardaire et propriétaire du « on peut augurer qu’à court terme,
groupe LVMH, Bernard Arnault, il n’y aura plus que quatre ou cinq
Propriétaire de médias,
l’indépendance éditoriale de groupes d’éditeurs nationaux, alors
un métier d’influence
la rédaction fait polémique. qu’en 2005, au lancement de la TNT,
Les délégués du SNJ du ils étaient une dizaine6 ». Des éditeurs La prédation des grands indus-
quotidien ont adressé un mail nationaux qui contrôlent par ailleurs triels vis-à-vis de l’information et
à l’ensemble de la rédaction, une part croissante des sociétés de des médias soulève une interro-
dans lequel ils « déplorent production de « contenus » en tout gation récurrente : alors que dans
des articles complaisants genre (films, émissions, etc.), comme l’ensemble des secteurs d’activité,
envers Bernard Arnault et ses
Vivendi Universal, Lagardère, et on prend grand soin d’investir dans
affaires. Des sujets émanant
Bouygues. ce qui semble rentable, dans celui
de la direction et qui portent
atteinte, selon le syndicat, à des médias, on achète alors même
la crédibilité des journalistes Du côté de la presse papier, dont les que le secteur est réputé en berne
du Parisien ». Principalement titres sont de plus en plus inclus dans depuis des décennies, notamment
en cause, la couverture de grands groupes multimédias, la — mais pas seulement — dans la
élogieuse offerte fin janvier au même cause (les NTIC) a produit les presse papier. Dès lors, quel intérêt y
PDG de Carrefour, un groupe mêmes effets, aggravés par la « crise aurait-il à racheter des médias qui ne
dont Bernard Arnault est un de la presse » dont font état l’en- cessent de perdre de l’argent — et ce
actionnaire important. semble des économistes des médias y compris au prix de drastiques cures
depuis de nombreuses années. Une d’amaigrissement dans les rédac-
Juin 2018 mauvaise santé due à une baisse tions ? Quel intérêt y aurait-il à multi-
Après trois ans d’agonie, la continue du lectorat et surtout, à la plier des rachats qui ne peuvent de
fin des « Guignols ». – Après baisse des recettes publicitaires. Mais ce fait satisfaire une rentabilité finan-
trois ans pendant lesquelles les les lecteurs-spectateurs ne se sont cière à court, ou même à long terme ?
équipes de l’émission ont subi pas volatilisés : ils sont partis sur le
« un sabotage en règle de la Web, suivis de près par les annon- En dehors des montages financiers
part de Vincent Bolloré » (des ceurs — même si les recettes publici- et fiscaux qui peuvent rendre ces
promesses mirifiques qui ne se taires des sites de presse en ligne sont pertes profitables à l’échelle d’un
réaliseront jamais, moins de
encore loin de compenser la baisse groupe, les bénéfices sont ailleurs, et
moyens et plus de contraintes),
les « Guignols » s’arrêtent donc
subie par ailleurs. Dès lors, pour le capital se récupère en réalité sous
définitivement. diffuser l’information et générer des d’autres formes : l’influence, la valori-
revenus — soit par la publicité soit par sation de « l’image de marque » d’un
les abonnements —, la solution à la groupe industriel (elle-même généra-
Juillet-août 2018
crise paraît évidente : investir le Web7. trice de profits via les autres activités
En difficulté, Le Nouveau
Et, entre 1996 et 2007, c’est l’ensemble du groupe), le contrôle relatif de la
Magazine littéraire est
de la presse papier qui s’engouffre parole médiatique et la synergie entre
repris en main par son
propriétaire. – Lancé en
dans la « révolution numérique » (Le les offres d’abonnement à Internet
grande pompe à la fin de Monde en 1996, idem pour Les Échos ou à un réseau téléphonique d’une
l’année 2017, Le Nouveau et Le Figaro en 2006). part, et l’exclusivité de « contenus »
Magazine littéraire est au bord d’autre part 8 .
du gouffre. Le propriétaire Bref, une solution miracle, comme
du groupe, Claude Perdriel, le suggère le rapport de l’ancien Plusieurs journalistes, chercheurs et
aurait en conséquence évincé président de France Télévisions Marc économistes des médias ont pointé,
le directeur du journal Raphaël Tessier au ministre de la Culture de dans les stratégies de certains
Glucksmann, pour le remplacer Nicolas Sarkozy en 2007. Mais un patrons de presse, une tentative
par Nicolas Domenach, ancien « miracle » qui nécessite de gros de peser sur la présidentielle de
directeur adjoint de Marianne. investissements pour des recettes 2017. Si cette explication n’est pas
Pour Raphaël Glucksmann, son
incertaines, ce qui, dans un secteur en à négliger — d’autant moins que les
départ forcé serait cependant
dû à une ligne pas assez
crise, n’est pas sans poser problème. Bolloré, Arnault, Niel et autres Bergé
complaisante vis-à-vis du Qu’à cela ne tienne, rassure Marc n’ont pas manqué d’exprimer leurs
président Macron. Tessier, il suffit que des « coopéra- amitiés politiques au grand jour —,
tions et des rapprochements puissent elle ne saurait à elle seule justifier
avoir lieu, qu’ils prennent la forme certains rachats (ceux de Patrick
Médiacritique(s) — no 32 — juillet-septembre 2019
5Octobre 2018
Le quotidien Corse-Matin aurait
censuré des articles sur un gang
criminel. – Seul quotidien de l’île, Corse-
Matin a publié deux articles consacrés à
des tentatives d’assassinat récentes en
omettant de nommer le gang local du
« Petit Bar » (pourtant principal suspect
dans cette affaire). Coïncidence, le nouvel
actionnaire principal du quotidien, Antony
Perrino, fait actuellement l’objet d’une
enquête du parquet d’Ajaccio sur ses liens
avec… plusieurs membres du gang du
« Petit Bar » !
Canal+ condamné pour diffusion
d’un publi-reportage sur le Togo. –
Vincent Bolloré a encore frappé.
En décembre 2017, un reportage
promotionnel sur le Togo est diffusé sur
Canal+ sans qu’aucun avertissement
de cette publicité soit transmis aux
téléspectateurs, qui peuvent penser à
un reportage journalistique. La raison ?
Vincent Bolloré a manifestement voulu
faire bon effet auprès du clan au
pouvoir, avec qui il entretient des liens
d’affaires. Résultat : une condamnation Drahi, par exemple). En revanche, l’argument faisant valoir que les
du CSA… à lire un communiqué par un grands industriels s’achètent de l’influence (symbolique, politique,
présentateur une fois, hors week-end, économique) en achetant des médias se vérifie dans tous les cas de
dans les programmes en clair du service figure. Ainsi du coup triple réalisé par Patrick Drahi : en investissant
Canal+. Vincent Bolloré est KO debout…
dans la sphère médias, il assure sa stratégie offensive sur le marché
des câblo-opérateurs en disposant de quoi alimenter ses multiples
Novembre 2018 tuyaux. Par là même, il se positionne comme un acteur incontour-
Nouveau cas de censure intéressée nable de l’économie française.
au Figaro. – La direction du quotidien
du Groupe Dassault a décidé de De son côté, Bernard Arnault s’offre avec Les Échos et Investir de quoi
supprimer deux articles évoquant la
faire mousser le petit monde des entrepreneurs. Quant à Bolloré, s’il
sortie de la bande dessinée Cyberfatale.
n’hésite pas à se servir de ses organes de presse pour faire la pub de
La raison ? Cette fiction ne présentant
pas le Rafale de Dassault Aviation sous ses enseignes, il les utilise également pour défendre ses (gros) intérêts
son meilleur jour, c’est sans états d’âme en Afrique de l’Ouest.
qu’elle a été censurée. Un énième
exemple de l’indépendance éditoriale De la même façon, les raisons ayant poussé les trois propriétaires
sans faille du Figaro vis-à-vis de son Pierre Bergé, Xavier Niel, et Matthieu Pigasse (dit « BNP ») à s’appro-
propriétaire. prier des titres de presse à l’histoire prestigieuse n’ont rien à voir
Une enquête sur un proche de avec l’amour de la presse libre. Ainsi Xavier Niel, fondateur de Free,
Manuel Valls censurée au JDD. – déclarait-il sobrement en juin 2011 à propos de ses emplettes dans la
Une enquête compromettante pour le presse : « Quand les journaux m’emmerdent, je prends une participa-
maire d’Évry Francis Chouat, en lice pour tion dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix9 . »
une élection législative partielle, a été
écartée au dernier moment par Hervé Pour autant, ces actionnaires n’ont que rarement, à titre individuel,
Gattegno, directeur de la rédaction du une influence directe sur les lignes éditoriales de leurs médias, et
Journal du dimanche. D’après Marianne,
leurs intérêts n’y sont pas toujours mécaniquement relayés. Ils n’en
ce dernier aurait reçu des SMS de
ont en réalité pas besoin ! D’une part, ils pèsent sur ces lignes en
l’ancien Premier ministre Manuel Valls
l’exhortant à renoncer à la publication choisissant judicieusement les personnels occupant les postes clés
de l’enquête. Suite à cette censure dans les rédactions, en d’autres termes, les « haut gradés » des
grossière, le journaliste auteur de hiérarchies éditoriales. D’autre part, l’influence politique obtenue
l’enquête aurait définitivement quitté le par l’acquisition d’un média constitue à elle seule une force de
journal. dissuasion. Le magazine Capital (août 2014) l’explique de façon
limpide : « On y regarde à deux fois avant d’attaquer le patron
d’un journal. L’obscur boss de Numericable, Patrick Drahi, n’était
Médiacritique(s) — no 32 — juillet-septembre 2019
6qu’un “nobody” quand il est parti à l’oreille de François Hollande après […] Il prévoit de supprimer 270 postes
à l’assaut de SFR. Moyennant quoi avoir eu longtemps celle de Jacques si les salariés acceptent de faire une
il fut attaqué sur tous les fronts : Chirac11, le bras droit de Patrick croix sur des semaines de congé, ou
exil fiscal, holdings douteuses aux Drahi, Bernard Mourad, ex-banquier 390 postes s’il n’y a pas d’accord avec
Bahamas, nationalité française incer- chez Morgan Stanley, est un proche les syndicats. » Un mouvement de
taine… D’où Libération. » d’Emmanuel Macron et de Stéphane grève, appelé par l’intersyndicale de
Fouks, lui-même vice-président de Radio France, a débuté le 18 juin face
Havas, grand ami de Manuel Valls et à ces nouvelles coupes qui menacent,
Petites amitiés et
de DSK. in fine, de casser le service public… au
gros conflits d’intérêts
plus grand bonheur des propriétaires
Si la convergence entre les intérêts Cette fraction de la bourgeoisie se de médias privés.
des industriels des médias et ceux retrouve tranquillement chaque
des acteurs politiques est flagrante mois au club de réflexion Le Siècle, [1] Parmi de très nombreux exemples,
dans le cas d’un Bolloré, elle est tout qui rassemble non seulement les on peut citer Le Monde, « Le propriétaire
aussi présente quoique moins visible patrons des médias, les gros bonnets de Numericable, Patrick Drahi, pourrait
en ce qui concerne les autres grands industriels et financiers et le gratin investir dans Libération » (8 mai 2014) ;
Le Figaro, « Sauvé par Patrick Drahi,
propriétaires. du monde politique, de « gauche » Libération entame une nouvelle ère »
comme de droite, mais également le (16 juin 2014) ; Europe 1, « Patrick Drahi, le
Ainsi en va-t-il du trio BNP (Bergé, personnel journalistique le plus zélé sauveur mystère de Libération ? » (15 mai
Niel et Pigasse), qui présidait aux (Arlette Chabot, PPDA, Jean-Marie 2014).
destinées du groupe Le Monde : si Colombani, David Pujadas, etc.), qui y [2] En cahier central de ce magazine.
les amitiés « socialistes » de Pierre défend ardemment les intérêts de ses [3] La fragilité de l’« empire Drahi », bâti
Bergé étaient notoires, la carrière employeurs. sur une dette gigantesque, a par exemple
hors médias de Matthieu Pigasse été questionnée par Le Monde ou par
est moins connue du grand public : Comment s’étonner, dès lors, de France Info.
d’abord administrateur au Trésor l’absence de régulation par l’État [4] Nous renvoyons ici à un article publié
public, où il est chargé de la dette, en matière de concentration capita- sur notre site en 2003, plus que jamais
il est ensuite associé-gérant de listique dans le secteur des médias d’actualité : « La déréglementation,
condition à la formation des groupes
la banque d’affaires Lazare, où il privés ? Une régulation qui, par multimédias ».
est recruté par l’entremise d’Alain ailleurs, n’est pas franchement en
[5] C’est en tout cas l’avis du ministère de
Minc, lui-même conseiller de Nicolas odeur de sainteté chez les déci-
l’Économie, explicité dans un rapport de la
Sarkozy et de maints hommes d’af- deurs politiques au pouvoir depuis Direction générale des entreprises.
faires, et président du conseil de des dizaines d’années, tout acquis
[6] « Chaînes TV : quel avenir face aux
surveillance du Monde de 1994 à qu’ils sont aux doctrines libérales et plateformes numériques ? », Laurent
2008. Et comme l’écrivent les Pinçon- aux vertus de la concurrence « libre Fonnet, « La Revue des Médias », INA,
Charlot dans leur dernier ouvrage, et non faussée ». Ainsi, la dernière 2 novembre 2015.
« quant à l’ami Xavier Niel, le second loi votée en matière de régulation [7] L’équivalence entre ces deux types
pilier économique du journal, par dans les médias date de… 1986 (dite de financement n’est ici que formelle :
ailleurs propriétaire de Free et d’une loi Léotard) ! Un texte qui organisait à n’en pas douter, entre un site web
grande maison dans le ghetto doré de d’ailleurs en premier lieu la dérégula- financé par la publicité et un site financé
par l’abonnement de ses lecteurs, il y a
la villa Montmorency, il ne lésine pas tion du secteur audiovisuel12 . des différences importantes. Beaucoup
sur la brosse à reluire pour réaffirmer de médias dominants ont choisi la
[à Emmanuel Macron] son soutien de Notons pour conclure que si les première option, ou une version mixte,
la première heure et sa confiance en gouvernements successifs ont pris avec une partie des articles réservés aux
décembre 2018 sur Europe 1 : “On a grand soin de ne pas mettre leur nez abonnés. Cette question de la « transition
numérique » est considérée comme
un super président qui est capable de dans le business des médias privés,
centrale par tous les acteurs des médias
réformer la France. […] On a le senti- on ne compte plus leurs interventions depuis le début des années 2000.
ment qu’il l’a fait uniquement pour dans l’audiovisuel public. Le dernier
[8] C’est par exemple le cas de SFR, qui
les plus aisés. Mais il est en train de exemple en date : les 60 millions propose à certains de ses abonnés en
faire des lois fantastiques.”10 » d’économies d’ici à 2022 annoncés par téléphonie des abonnements « gratuits »
Sibyle Veil à Radio France, dont elle à L’Express.
Bernard Arnault, lui, n’a jamais caché est PDG depuis avril 2018. Et Les Échos [9] Le Monde diplomatique, juin 2011.
ses accointances avec le monde poli- (18 juin 2019) de dérouler la feuille [10] Le Président des ultra-riches, La
tique, qu’il juge par ailleurs tout à de route traditionnelle des saignées Découverte/Zones, janvier 2019.
fait normales, voire insuffisantes : budgétaires : « [Le plan] s’appuie sur
[11] Quentin Domart, « Le réseau politique
« Je trouverais tellement bien qu’il y les recommandations de la Cour des de Bernard Arnault », L’Express, 24 février
ait davantage d’allers et de retours comptes [et] vise à anticiper la baisse 2010.
entre le monde des affaires et la de la contribution de l’État (moins [12] Voir notre article sur les
politique. » Et tandis que François 20 millions d’euros sur quatre ans) et réglementations en matière de
Pinault (Le Point) susurre ses conseils la hausse des charges de personnel. concentration des médias dans ce dossier.
Médiacritique(s) — no 32 — juillet-septembre 2019
7Une législation contre — ou
pour ? — la concentration
Contrairement à ce que l’on pourrait penser spontanément, les quelques
milliardaires qui accaparent les moyens d’information de masse
n’agissent pas tout à fait à leur fantaisie : la concentration des médias
est réglementée, et cette réglementation est généralement respectée.
Elle date de la « loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de
communication », dite loi Léotard, inchangée pour l’essentiel depuis
33 ans, à part quelques nécessaires actualisations. Au vu du paysage
actuel des médias, il est toutefois permis de douter de l’efficacité de cette
loi contre les concentrations ! On serait même tenté de penser qu’elle les
a plutôt permises qu’empêchées. Le simple fait qu’elle n’ait pas été révisée
(ou si peu) pendant 33 ans (et ça risque de durer encore !) interroge,
tant le secteur des médias a été bouleversé depuis son adoption.
En 1986, les ondes radiophoniques viennent d’être libéra- À l’époque, ce dernier, le seul à dépasser ce taux, ne fut pas
lisées, et les chaînes de télévision, privatisées. Après les concerné faute de rétroactivité de la loi. De nos jours, aucun
longues années du monopole d’État sur l’audiovisuel, le groupe de presse n’approche, même de loin, cette limite à la
pluralisme est la nouvelle règle. La loi Léotard a pour objectif concentration. Qui plus est, seuls sont concernés les quoti-
de le faire respecter en réglementant les concentrations diens d’information politique et générale, à l’exclusion donc
capitalistiques et territoriales, dans l’idée, notamment, des magazines et autres périodiques, même s’ils traitent
d’empêcher la constitution d’empires du type Hersant (nous d’information politique et générale comme L’Express, L’Obs,
y reviendrons). Elle ne concerne pas tous les médias, mais Marianne, Valeurs actuelles, etc.
uniquement les médias privés. Les trois grands secteurs
classiques des médias (presse, radio, télévision) font chacun Rien n’interdit à un seul propriétaire de posséder nombre de
l’objet de dispositions qui limitent en leur sein les possibi- magazines. Ce qui a permis à Hachette-Lagardère de régner
lités de concentration. D’autres dispositions visent à limiter en maître pendant des années sur ce petit monde très profi-
les acquisitions dans plusieurs types de média à la fois. table (plus de 40 titres en France, 260 dans le monde) avant
de s’en débarrasser quand ils ont été atteints à leur tour par
la crise de la presse papier. Sur ce segment de la presse ont
Presse papier : les magazines en roue libre
aussi prospéré en France le groupe Mondadori France (Berlus-
Entre 1944 et 1986, la concentration de la presse a été régie coni, premier éditeur de presse italien) et le groupe Prisma
par l’ordonnance du 26 août 1944, qui interdisait notam- Média (Bertelsmann, premier éditeur de presse allemand).
ment à une personne d’être propriétaire de plus d’un journal
quotidien ou périodique au-delà d’un certain tirage : 10 000 On peut se demander, comme le fit le rapport Lancelot (2005),
exemplaires pour un quotidien, 50 000 pour un périodique. pourquoi les magazines d’information politique et générale,
Une telle règle constituait une véritable protection contre dont le lectorat est souvent supérieur en nombre à celui des
les concentrations. Elle n’eut qu’un défaut, mais non des quotidiens, sont dispensés de toute limite de concentration et
moindres : elle ne fut pas appliquée. En témoigne le cas de même les magazines en général : le pluralisme dans la presse
« l’empire » Hersant qui possédait 40 % de la presse quoti- culturelle ou professionnelle, par exemple, serait-il sans enjeu
dienne nationale et 20 % de la régionale en 1986. démocratique ? Mais peut-être les Hachette, Berlusconi et autre
Bertelsmann ont-ils eu quelque influence sur le législateur.
La loi Léotard est immensément plus souple puisqu’elle
dispose qu’un propriétaire ne peut posséder des journaux On notera que le domaine de l’édition des livres, où figurent en
couvrant plus de 30 % de la diffusion de la presse quoti- première place Hachette et, depuis peu Bolloré (Vivendi), est
dienne d’information politique et générale (presses nationale également exempt d’une législation spécifique en matière de
et régionale confondues). L’idée était d’empêcher, au nom du concentration. Certes, les magazines et les livres sont soumis
pluralisme, la constitution de mastodontes comme le groupe au droit commun général des concentrations, mais ses règles
Hersant. sont, libéralisme oblige, on ne peut moins contraignantes.
Médiacritique(s) — no 32 — juillet-septembre 2019
8Sans doute l’ordonnance de 1944 ne fut- >> Limitation de parts de capital : une >> détention d’une ou plusieurs radios
elle pas appliquée, et des concentrations personne ne peut posséder plus de desservant un territoire de plus de
de journaux se sont fortement dévelop- 49 % du capital (auparavant, 25 %) ou 30 millions d’habitants ;
pées malgré elle. Mais ces concentrations des droits de vote d’un service de télé- >> détention de quotidiens couvrant
étaient illégales et contestées devant les vision dont l’audience est supérieure plus de 20 % de la diffusion nationale.
tribunaux (pendant 10 ans pour Hersant) à 8 % du total (précédemment 2,5 %).
et l’ordonnance définissait au moins un Sont seules concernées les chaînes Le taux de 20 % concernant les quoti-
objectif souhaitable. Avec la loi de 1986, TF1 (22,5 % de parts d’audience) et diens étant hors d’atteinte de la plupart
les concentrations deviennent légales et M6 (15 %). La règle est respectée à des groupes, cela favorise les concen-
se réalisent sans problème en deçà de la ce jour, puisque Bouygues possède trations dans les deux autres médias.
limite des 30 %. Par ces temps de crise 43,8 % de TF1, et Bertelsmann, 48,6 % On notera que les magazines ne sont
de la presse écrite, personne ne songe à de M6. L’idée de cette « restriction » toujours pas pris en compte.
jouer les Hersant, mais la presse régionale à la concentration était de favoriser le
se résume de plus en plus à quelques pluralisme interne, c’est-à-dire que la Sur le plan local, les trois situations
grands groupes et l’homme le plus riche pluralité des actionnaires était censée suivantes ne peuvent pas être cumulées :
de France, Bernard Arnault, possède le faire contrepoids aux décisions de >> détention d’une ou plusieurs télévi-
seul quotidien économique, Les Échos, et l’actionnaire dominant. Mais il est sions reçues localement ;
un grand journal national et régional popu- permis de douter qu’avec ses 43,8 %, >> détention d’une ou plusieurs radios
laire, Le Parisien-Aujourd’hui en France. Bouygues ait eu besoin de consulter reçues localement dépassant 10 % de
les autres actionnaires pour prendre l’audience locale cumulée ;
ses décisions. >> détention d’un ou plusieurs quoti-
Radio : on se concentre
>> Limites tenant aux autorisations : une diens d’information politique et géné-
Pour ce qui est de la radio, la loi de 1986 personne physique ou morale ne peut rale diffusés sur cette zone.
exige que le cumul des zones desser- disposer que d’une seule autorisation
vies par les stations radio d’un même pour un service national analogique Là encore, les détenteurs de quotidiens
propriétaire ne dépasse pas 150 millions (anciennement), et pas plus de 7 auto- ne sont pas bien nombreux localement,
d’auditeurs, et pas plus de 20 % de l’au- risations (antérieurement 5) pour un ce qui laisse une large place aux concen-
dience potentielle cumulée de toutes les service national numérique (TNT). En trations dans les deux autres médias.
autres radios. Aujourd’hui, aucun groupe fait, on retrouve sur la TNT les 6 chaînes
radiophonique ne dépasse ces limites. classiques augmentées de NRJ, LCP,
Pour une véritable limitation
Le groupe NRJ en est le plus proche avec NextRadio TV (Drahi) et Amaury. Pour
des concentrations
120 millions d’auditeurs (NRJ + Nostalgie un service local, le cumul d’autorisa-
+ Chérie + Rires & Chansons), les autres tions ne doit pas desservir une zone Au fil du temps, on ne peut que constater
grands groupes (RTL, Europe 1, NextRadio) de plus de 12 millions d’habitants. que les limitations à la concentration
se situant entre 100 et 120 millions. Le CSA contrôle et apprécie chaque des médias sont de plus en plus faibles.
demande d’autorisation. La défense du pluralisme par le CSA
En 2013, le CSA a changé son mode de semble une défense de la pluralité des
calcul du nombre d’auditeurs desservis Encore une fois, on observe que les milliardaires et de leur équitable répar-
dans un sens favorable aux grands règles anti-concentration ont été tition dans les différents médias. Et ces
groupes, leur permettant de s’étendre assouplies au fil du temps au bénéfice limitations sont circonscrites, dans leur
encore. Le Conseil d’État, saisi par le des groupes les plus importants. ensemble, à la configuration classique
syndicat des radios indépendantes, a des médias telle qu’elle existait en 1986.
confirmé la décision du CSA en 2016. C’est Certes, la TNT a été réglementée, mais
Limites de concentrations
ainsi qu’une disposition anti-concentra- quid d’Internet ? Alors que les journaux,
pluri-médias
tion déjà assez avantageuse pour les les radios et les télévisions disposent
grands groupes a pu être encore assou- Ces règles sont souvent résumées tous et toutes d’une version numé-
plie. Ce qui fait du monde radiophonique, comme règles des deux sur trois, rique, dont l’audience est souvent bien
malgré la multiplicité des acteurs, un comme si on ne pouvait pas posséder à supérieure à celle de la version papier,
domaine où la concentration de l’au- la fois une radio, un quotidien national alors que se sont développés nombre
dience en quelques mains (Lagardère, et une chaîne de télévision. Or c’est de journaux en ligne « pure players »,
Drahi, Bertelsmann, Baudecroux) est très inexact : on peut posséder les trois, à de webtélés, et de webradios, ainsi que
forte. Phénomène qui n’est pas contrarié la condition que l’un des trois reste des modes de diffusion autres que la
par le rôle décisif du CSA, organe très poli- au-dessous d’un certain seuil. TNT (câble, satellite, ADSL, fibre, télé-
tique, dans l’attribution des fréquences. phonie mobile et télévision mobile), qui
Sur le plan national, les trois situa- sont très peu réglementés ; alors qu’une
tions suivantes ne peuvent pas être partie de plus en plus considérable de
Télé : toujours les mêmes
cumulées : la société civile s’alarme de l’accapare-
Dans le secteur des chaînes de télévi- >> détention de télévision hertzienne ment des médias par un gang de milliar-
sion, les limites juridiques à la concen- desservant un territoire de plus de daires, le pouvoir politique ne semble
tration sont les suivantes : 4 millions d’habitants ; se préoccuper que de limiter la liberté
Médiacritique(s) — no 32 — juillet-septembre 2019
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