ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE - IMPACT DE L'ARTISANAT ÉQUITABLE SUR L'EMPOWERMENT DES FEMMES EN INDE ET AU BANGLADESH - Mouvement équitable
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ARTISANAT ÉQUITABLE
ET GENRE
IMPACT DE L’ARTISANAT ÉQUITABLE ÉTUDE NOVEMBRE 2014
Patrick Veillard
SUR L’EMPOWERMENT DES FEMMES Expert commerce équitable
EN INDE ET AU BANGLADESH Patrick.Veillard@mdmoxfam.beÉTUDE NOVEMBRE 2014
PATRICK VEILLARD
EXPERT COMMERCE ÉQUITABLE
Patrick.Veillard@mdmoxfam.be
ARTISANAT ÉQUITABLE
ET GENRE
IMPACT DE L’ARTISANAT ÉQUITABLE
SUR L’EMPOWERMENT DES FEMMES
EN INDE ET AU BANGLADESH
Oxfam-Magasin du monde
Rue Provinciale, 285 Tél. : 010/43 79 50 info@omdm.be
1301 Wavre Fax : 010/43 79 69 www.omdm.be
ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014 3Résumé
Sur base de la littérature et d’une mission de terrain,
cette étude visait à examiner et résumer les apports
de l’artisanat équitable comme outil d’empowerment
des femmes au sein de 3 organisations en Inde
et au Bangladesh.
Les différents entretiens menés, individuels ou sous forme de groupes de discussion,
démontrent un impact significatif dans la plupart des composantes d’empowerment
examinées. L’effet semble particulièrement important dans les domaines socio-
économiques, c’est-à-dire en termes d’acquisition de ressources matérielles et
humaines, de savoirs et de compétences. Les artisanes gagnent par ailleurs diffé-
rentes formes de pouvoir intérieur (conscience critique, estime de soi, etc.), ce qui
amène la plupart d’entre elles à renégocier leurs rôles vis-à-vis de leur environne-
ment, essentiellement proche (couple, foyer, communauté). Cette redéfinition des
positions se traduit par exemple par des gains de mobilité, davantage d’interactions
sociales ainsi que l’implication dans des activités socio-politiques diverses (le plus
souvent au sein même de l’organisation équitable).
Cependant, l’étude révèle également certaines limites de l’artisanat équitable. Plus
particulièrement, il ne permet pas toujours de remettre en cause la position struc-
turellement subordonnée de la femme dans les sociétés indiennes et bangladaises
(cf. besoins stratégiques). Un meilleur accès / contrôle des moyens de production
doit par exemple souvent faire l’objet d’un combat important et dépend, entre autres,
de la capacité des femmes à s’affranchir des normes et contrôles exercés par leurs
maris ou belle-famille. Les autres limitations incluent, pour les organisations, des
ressources souvent limitées (salaires, formations, capacité à fournir des commandes,
etc.), et pour les artisanes, un manque de temps, d’intérêt, la peur de l’inconnu ou
une incapacité à sortir d’un rôle « sacrificiel ». Le degré d’empowerment des artisanes
dépend au final largement de l’organisation elle-même, de sa stratégie, de ses
publics cibles et de ses ressources financières et humaines.
ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014 5TABLE DES MATIÈRES
Introduction 8 Analyse de contexte 15
BANGLADESH 15
Cadre théorique 9 Situation globale.........................................................15
Inégalités hommes/femmes......................................16
RAPPEL DE LA NOTION DE GENRE 9 INDE 19
Situation globale.........................................................19
DES RELATIONS DE GENRE MARQUÉES Inégalités hommes/femmes......................................22
PAR DES INÉGALITÉS 9
LE GENRE AU SEIN DES INSTITUTIONS
INTERNATIONALES ET DE LA Méthodologie 26
COOPÉRATION 10
COLLECTE DE DONNÉES 26
L’APPROCHE DE L’EMPOWERMENT
DES FEMMES 11 LIMITATIONS MÉTHODOLOGIQUES 27
Historique.....................................................................11
L’empowerment, une vision plurielle du pouvoir.....12 ORGANISATIONS D’ARTISANAT
Les composantes de l’empowerment.......................12 ÉQUITABLE ÉTUDIÉES 27
Les cercles d’empowerment......................................13 CORR – The Jute Works (CJW), Bangladesh..............27
L’empowerment, un processus dynamique Sasha, Kolkata, Inde...................................................28
et non linéaire.............................................................14 Tara Projects, Delhi, Inde............................................29
6 ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014Résultats – Impact Pouvoir 40
de l’artisanat équitable CAPACITÉ D’INFLUENCE INDIVIDUELLE
sur l’empowerment des DANS L’ENTOURAGE PROCHE 40
femmes au sein de trois Gestion partagée du budget familial........................40
Redistribution des tâches domestiques..................41
organisations d’Inde Gain de mobilité...........................................................42
et du Bangladesh 30 Accès à la propriété foncière.....................................44
Résumé des facteurs d’influence individuelle dans
l’entourage proche......................................................44
CAPACITÉ D’INFLUENCE INDIVIDUELLE
Avoir 31 SUR LA SOCIÉTÉ 46
Ressources matérielles..............................................31
Ressources humaines................................................33
CAPACITÉ D’INFLUENCE COLLECTIVE 48
Sasha............................................................................49
CORR – The Jute Works...............................................49
Savoir 35 Tara Projects................................................................50
Résumé de la capacité d’influence
Acquisition de connaissances et
collective des trois OCE étudiées..............................51
de compétences.........................................................35
Conscience critique individuelle et collective.........36
Conclusions 53
Vouloir 39
Annexe 55
Une campagne sur le genre
et l’artisanat équitable ?
CONTEXTE 55
ARGUMENTAIRE 56
Notes et références
bibliographiques 58
ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014 7Introduction
ment social », qui vise à développer
Inégalités. Un mot auquel les medias semblent peu avec une sélection de partenaires
à peu s’éveiller, citant tour à tour T. Piketty, Oxfam nos capacités respectives sur les
plans social, éducatif et politique6.
International ou le forum économique mondial1. Il est Plus concrètement, l’une des ac-
une inégalité qui frappe sans doute plus que toutes tions envisagées en 2015-2016 est
de co-construire une campagne de
les autres, car elle concerne près de la moitié de la sensibilisation / interpellation sur
population mondiale : celle entre les hommes et les le genre et l’artisanat équitable.
Cette étude servira de support aux
femmes. Malgré d’importants progrès dans le dernier
membres de la future campagne,
quart de siècle, les femmes ont, presque partout par exemple comme source de don-
nées statistiques sur le genre ou
dans le monde, moins que les hommes l’occasion
de témoignages d’artisanes. Elle
de décider de leur sort. Dans beaucoup de pays, servira également de base de travail
pour un séminaire en décembre
elles gagnent moins, sont moins productives ou 2014, dont l’objectif spécifique sera
ont un plus grand risque de mortalité2. de préparer avec nos partenaires
les sous-thématiques et outils de
De ce point de vue, le fait qu’Oxfam tils, programmes et politiques campagne. Notons enfin que la pré-
Inde ait décidé en 2013 de consacrer existent bien sûr. Nous nous inté- sentation de l’argumentaire de
sa première année de campagne resserons dans cette étude à un campagne ainsi que l’examen des
« Close the gap » 3 aux inégalités secteur bien particulier – l’artisanat divers scénarios (sous-théma-
hommes/femmes est symptoma- équitable – dans 3 régions précises tiques, outils, etc.) seront traités
tique. Car le pays, et avec lui nombre – Delhi, Kolkata et Dhaka – avec dans des analyses séparées.
de voisins du sous-continent indien, comme principal objectif d’exami-
est l’un des plus mal classés mon- ner / rappeler quelles composantes
dialement en la matière, le dernier de l’artisanat équitable, en tant
au sein des pays émergeants4. De qu’outil de développement des
fait, les deux pays objets de cette femmes, peuvent constituer de
étude, l’Inde et le Bangladesh, bonnes pratiques. Nous nous base-
restent deux sociétés extrêmement rons pour cela sur la littérature
patriarcales, où les normes sociales existante, ainsi que sur les résul-
continuent de fortement limiter les tats d’une mission effectuée en
opportunités d’épanouissement août 2014 au sein des organisa-
pour les femmes, aussi bien profes- tions de commerce équitable CORR
sionnelles que personnelles. – The Jute Works (Dhaka, Bangla-
desh), Sasha (Kolkata, Inde) et Tara
Réduire ces inégalités est donc une Projects (Delhi, Inde).
priorité à la fois morale et socio-
économique5. La question est de Cette étude s’inscrit au sein d’un
savoir comment. De nombreux ou- projet plus large, dit de « change-
8 ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014Cadre théorique
Rappel de la sociaux, ou même chez une seule
personne ayant des représentations
détriment des femmes. Malgré
d’importants progrès depuis plu-
notion de genre7 mouvantes au cours de sa vie. sieurs décennies, les droits poli-
tiques, économiques, sociaux et
La démarche de genre concerne les
Très variables, les rapports de genre culturels des femmes restent l’ob-
rapports sociaux de sexe. Cette
se combinent également aux condi- jet de restrictions dans beaucoup
approche étudie les fonctions et
tions liées à la classe sociale, à de pays. Quelques chiffres illustrent
rôles sociaux, les statuts, les sté-
l’âge, à l’origine ethnique, au statut ces inégalités :
réotypes attribués selon qu’on est
politique, etc. Des facteurs internes
une femme ou un homme. La défi-
et externes les transforment en per- • Dans le monde du travail, les
nition, la représentation, la percep-
manence : éducation, lois et dispo- femmes sont très majoritairement
tion du féminin ou du masculin
sitifs juridiques, évolutions techno- moins bien payées que les
ainsi que les valeurs qui leur sont
logiques, politiques économiques, hommes, à compétences et res-
attachées sont en effet des
marché du travail, crises alimen- ponsabilités équivalentes. Alors
constructions sociales, histo-
taires, guerres, etc. que, selon l’ONU, elles fournissent
riques, culturelles et symboliques.
plus de 2/3 du travail dans le
monde (activités productives et
Contrairement à la différence ana-
tomique et biologique entre les
Des relations de reproductives8), l’essentiel de ce
sexes, qui est innée et fixe, les rela- genre marquées labeur n’est pas rémunéré (elles
ne gagneraient que 10 % du reve-
tions sociales entre femmes et
hommes fluctuent et se modifient
par des inégalités nu mondial), ni comptabilisé dans
les richesses nationales9.
en permanence (voir tableau 1). Les Les rôles sociaux et les stéréotypes
• Leur accès aux ressources pro-
représentations du masculin et du concernant le féminin et le mascu-
ductives et au crédit est forte-
féminin peuvent ainsi différer d’un lin se caractérisent, partout dans
ment limité. Les femmes pos-
individu à l’autre, entre les sociétés, le monde, par des inégalités mul-
sèdent par exemple moins de 10 %
selon les époques et les groupes tiples, en très grande majorité au
des terres en Inde, en lien avec
des systèmes coutumiers leur
LE SEXE LE GENRE empêchant d’hériter ou simple-
ment par peur ou manque
Est inné et hérité Est acquis et appris
d’informations10.
Est immuable Est évolutif et modifiable • Les femmes sont largement moins
bien représentées que les hommes
Est biologique et désigne : Est construit par la société et découle :
dans les instances dirigeantes.
Les organes génitaux De la culture
Elles n’étaient en 2009 que 7 à oc-
Les chromosomes Du processus d’apprentissage
cuper des fonctions de chef d’Etat,
Les conditions physiques (force, Des rôles assignés aux femmes et aux
contre 143 hommes. De même pour
poids, taille…) hommes dans une société donnée
les chefs de gouvernement (11
Permet d’identifier les différences Permet d’identifier les relations femmes seulement, sur un total de
entre les femmes et les hommes. entre les femmes et les hommes. 19211) et les Parlements nationaux
(21 % de femmes parlementaires en
Tableau 1. Différences entre sexe et genre moyenne dans le monde en 201312).
ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014 9• Malgré d’importants progrès ces 25 violée, battue, ou victime d’une associent aujourd’hui la réduction
dernières années, les inégalités forme ou d’une autre de mauvais des inégalités de genre avec l’exer-
hommes / femmes restent marquées traitements au moins une fois dans cice des droits humains et les objec-
en matière d’éducation. En 2013, les sa vie. Dans certains pays, la vio- tifs du développement durable.
2/3 des 774 millions d’adultes (15 lence domestique est la cause prin-
ans et plus) analphabètes dans le cipale de la mort ou de l’atteinte à L’histoire des dernières décennies
monde étaient toujours des la santé des femmes entre 16 et 44 est jalonnée d’engagements inter-
femmes13. Même celles parvenant à ans. D’après les Nations unies, ces nationaux dans le domaine du
aller à l’école doivent souvent la quit- violences à l’égard des femmes genre. La mise en place en 1946 de
ter plus tôt, afin d’aider leurs parents constituent une entrave majeure au la Commission de la Condition de la
ou du fait de mariages précoces. développement humain. Femme, à l’intérieur de la Commis-
L’une des conséquences est la re- sion des Droits de l’Homme, est
production des inégalités d’une l’une des premières étapes. S’en-
génération à l’autre. Le genre au sein suit notamment la conférence in-
• Enfin, les femmes et les enfants
sont particulièrement touchés par
des institutions ternationale sur le statut des
femmes (Mexico, 1975), qui lance la
les violences et conflits armés. En internationales et décennie des Nations unies pour la
2010, sur les 40 millions de per-
sonnes réfugiées à cause d’un
de la coopération femme (1975-1985), puis l’adoption
en 1979 par l’ONU de la CEDEF, un
conflit armé ou de violations des L’ONU n’est pas la seule à faire ce outil majeur du droit international
droits humains, 75 % étaient des constat. De nombreuses institutions pour les droits fondamentaux des
femmes et des enfants. Dans le de développement et acteurs non femmes14. En 1994, la conférence
monde, une femme sur trois a été étatiques, au Sud comme au Nord, internationale sur la population et
le développement au Caire aban-
donne l’approche de contrôle dé-
mographique pour privilégier les
LES 12 OBJECTIFS STRATÉGIQUES droits sexuels et reproductifs des
DU PROGRAMME D’ACTION DE PÉKIN16 femmes.
• Lutter contre la pauvreté croissante des femmes.
• Favoriser l’égal accès à l’éducation et à la formation.
La conférence mondiale sur les
• Favoriser l’égal accès aux soins et aux services sanitaires.
femmes à Pékin en 1995 constitue
• Lutter contre la violence à l’égard des femmes.
indéniablement un tournant majeur.
• Combattre les effets des conflits armés sur les femmes.
Véritable charte refondatrice des
• Promouvoir l’égalité au sein des structures et des politiques écono-
droits des femmes, la Déclaration
miques, l’égal accès à toutes les formes d’activité de production et aux
de Pékin consolide le travail initié
ressources.
vingt ans plus tôt à Mexico. Est
• Encourager le partage du pouvoir et la prise de décision.
notamment mis en place la Plate-
• Promouvoir les mécanismes de promotion de la femme.
forme d’action de Beijing (PFAB),
• Assurer le respect des droits fondamentaux des femmes et les carences
une sorte de guide de l’action pu-
de la promotion et de la protection de ces droits.
blique, qui institue deux objectifs
• Lutter contre l’image stéréotypée de la femme et l’inégalité d’accès et
majeurs pour les organisations in-
de participation des femmes dans la communication (notamment les
ternationales, les gouvernements
médias).
et la société civile : l’empowerment
• Favoriser l’égal accès à la gestion des ressources naturelles et à la
des femmes (voir plus bas) et l’inté-
préservation de l’environnement.
gration du genre au sein des poli-
• Abolir la discrimination à l’égard des petites filles et les violations de
tiques publiques. Elle est pour cela
leurs droits fondamentaux.
organisée autour de 12 domaines
10 ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014Dans le cas des inégalités hommes/
femmes, il part de l’analyse de
genre, c’est-à-dire de l’analyse de
la construction socio-culturelle
des rôles gendrés et de leurs
conséquences dans la société.
HISTORIQUE
Le concept d’empowerment est
apparu dans les années 60, avec le
radicalisme afro-américain, puis
dans le travail communautaire de
Mme. Patricia Licuanan, Présidente de la principale Commission de la
conscientisation de Paolo Freire au
Conférence mondiale des Nations Unies sur les femmes de Pékin
Brésil. Il est repris au début des
Septembre, 1995
années 80 par les mouvements
d’action prioritaires (voir encadré loppement » et une plate-forme féministes latino-américains, puis
ci-dessous), chacun d’entre eux « BE-Gender » 17. par les mouvements de femmes en
faisant l’objet d’un état des lieux Afrique (Zambie) et en Asie (Inde).
régulier et de recommandations
envers l’ensemble de la commu-
L’approche de Ces différents mouvements cri-
tiquent les précédentes approches
nauté internationale15. l’empowerment du développement et du mouve-
En 2000, les Objectifs du Millénaire
des femmes18 ment féministe occidental, qui ont
tendance à homogénéiser les
pour le Développement (OMD) in- Le processus permettant aux femmes du tiers-monde et à en
tègrent les questions d’égalité femmes d’acquérir de l’autonomie faire des victimes. Ils vont rappeler
femmes/hommes aux travers de et de sortir des cadres socio-cultu- les causes de l’oppression des
ses objectifs 2 (éducation primaire rels gendrés porte le nom d’em- femmes, localisées dans le patriar-
pour tous, en particulier les filles), powerment (ou empoderamiento en cat et les dépendances colo-
3 (promotion de l’égalité des sexes espagnol). Ce terme n’a pas d’équi- niales19.
et autonomisation des femmes) et valent en français car il regroupe
5 (amélioration de la santé mater- différentes notions, telles que ren- C’est après la conférence de Pékin
nelle). Enfin, l’ONU s’est dotée en forcement, émancipation ou auto- (1995) que la notion d’empowerment
2010 d’une nouvelle structure, dite nomisation. Mais que ce soit en sera adoptée par les institutions
« UN Women », chargée d’accélérer anglais ou en espagnol, on retrouve internationales de développement
l’amélioration de la condition des dans les termes les mots « power / et les ONG. La déclaration de Pékin
femmes et des filles dans le monde. poder », c’est-à-dire pouvoir. La présente l’empowerment des
notion fait ainsi référence au pou- femmes comme une stratégie-clé
En Belgique, le genre a été défini voir que l’individu peut avoir sur sa du développement : « l’empower-
dans la nouvelle loi sur la coopéra- propre vie, au développement de ment des femmes et leur pleine par-
tion au développement de 2013 son identité, ainsi qu’à la capacité ticipation dans des conditions
comme un enjeu transversal, aux du collectif à changer les rapports d’égalité dans toutes les sphères de
côtés de l’environnement. L’an- de pouvoir dans les sphères éco- la société, incluant la participation
cienne Commission Femmes et nomique, politique, juridique et aux processus de décision et l’accès
Développement, datant de 1993, a socioculturelle. L’empowerment au pouvoir, sont fondamentaux pour
par ailleurs été remplacée par un est donc un processus, une dyna- l’obtention de l’égalité, du dévelop-
Conseil consultatif « Genre et Déve- mique d’acquisition de pouvoir. pement et de la paix. »
ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014 11Mais ces différents acteurs vont avoir nécessités stratégiques de genre, titutionnelle21. Pour elles, il faut
tendance à réduire l’empowerment à c’est-à-dire la remise en question dépasser les aspects quantitatifs et
une approche individuelle de lutte des inégalités de pouvoir, doivent l’idée que les rapports de pouvoir
contre la pauvreté, dans une optique être approchés de manière indirecte, puissent être changés par une ins-
de paix sociale, sans considérer les à travers une mobilisation fondée sur titution (même si elle est « éclai-
changements des structures socio- les besoins pratiques des femmes. rée »), à l’aide de données fausse-
économiques et par conséquent des ment neutres ou fonctionnelles.
rapports de pouvoir. A l’opposé, plu- Même si cette approche remet en Elles préconisent que les politiques
sieurs auteurs, dont C. Moser, vont question les systèmes sociocultu- de développement prennent davan-
montrer l’importance de considérer rels patriarcaux, des auteures telles tage en compte les conflits d’ac-
de manière différente les besoins que N. Kabeer et S. Longwe la criti- teurs, les structures sociales pro-
pratiques et stratégiques des queront fortement, la jugeant trop fondes et les référents symboliques
femmes (tableau 2) 20. Selon elle, les bureaucratique, « top down » et ins- en matière de pouvoir.
SATISFAIRE LES BESOINS PRATIQUES RÉPONDRE AUX INTÉRÊTS STRATÉGIQUES
Ne change pas en général les rapports sociaux de sexe exis- Entraîne un meilleur statut pour les femmes et plus d’égalité
tants, les statuts, les rôles et les stéréotypes sexués. (salaires, emplois rémunérateurs, responsabilités syndi-
cales, politiques…).
À peu d’impact sur les inégalités dans la durée, risque Favorise l’empowerment : l’autonomie, la liberté de choix
souvent de renforcer des répartitions inégalitaires du travail. (sexualité par ex.), les responsabilités.
Peut constituer une première étape et un levier pour viser Peut amener des changements dans les rapports sociaux de
les intérêts stratégiques si on identifie et si on répond aux sexe, peut déstabiliser des hommes et des femmes.
besoins pratiques de façon participative, avec les femmes
concernées.
S’inscrit souvent dans une vision classique du développe- S’inscrit dans une vision du développement humain équi-
ment économique, basé sur la croissance du PIB. table et durable visant la transformation sociale et politique.
Tableau 2. Besoins pratiques et stratégiques des femmes
L’EMPOWERMENT, UNE rects, invisibles que des individus au sein de la société doivent être re-
VISION PLURIELLE DU peuvent exercer sur d’autres (pouvoir construits. Il n’est donc pas ici ques-
POUVOIR interpersonnel) ou sur des institutions tion de domination des hommes par
Aujourd’hui, le concept d’empower- (pouvoir structurel) Les exemples illus- les femmes mais bien de renégociation
ment tel que proposé par les mouve- trant ces notions sont les expressions permanente, entre les deux sexes, des
ments de femmes du Sud tente de du type « derrière une grande barbe, il responsabilités individuelles et collec-
prendre en compte ces différents as- y a toujours un grand pagne » en tives en matière de justice sociale.
pects. Il se base notamment sur une Afrique ou « c’est la femme qui porte la
approche plurielle du pouvoir. Il n’existe culotte » en Europe LES COMPOSANTES DE
pas qu’un pouvoir dominant, mais bien L’EMPOWERMENT
« des pouvoirs », multiples et diffus Cette approche du pouvoir laisse l’es- En résumé, l’empowerment désigne
comme une « constellation d’étoiles ». pace à de multiples formes de résis- donc, chez un individu ou un col-
Au-delà des formes de domination les tance. D’autre part, elle montre que lectif, la capacité d’agir de façon
plus évidentes (ex. violence contre les dans une approche d’empowerment, autonome dans ses choix de vie et
femmes), il existe des pouvoirs indi- l’ensemble des valeurs et des rapports de société, ainsi que les moyens né-
12 ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014cessaires et le processus pour at- lectuelles. Cela recouvre notamment la capacité du groupe à s’organiser pour
teindre cette capacité d’agir. gestion des techniques, des procédés négocier et défendre un objectif com-
ou des personnes, les formations (ex. mun (droits individuels et collectifs), au
Dans cette étude, nous reprendrons la alphabétisation) ainsi que le dévelop- travers par exemple d’un travail de plai-
classification de l’empowerment utili- pement des capacités d’analyse cri- doyer ou de campagne.
sée par la coopération belge dans tique. Ce dernier point (« la transforma-
l’évaluation de ses programmes de tion des consciences » pour LES CERCLES
développement, via la Commission paraphraser P. Freire), est crucial dans D’EMPOWERMENT
Femmes et Développement et son une optique de changement des rap- Afin de visualiser ces différentes com-
guide méthodologique « L’approche de ports hommes/femmes, en particulier posantes ainsi que la dynamique même
l’empowerment des femmes » (2007) ». dans les sociétés socio-culturellement du processus, nous reprenons ci-des-
Cette classification divise l’empower- « fermées ». sous (figure 1) les cercles d’empower-
ment en 4 dimensions. Nous avons ment issus de la méthodologie AURA
délibérément choisi un cadre théorique VOULOIR (auto-Renforcement Accompagné) .
simplifié. Par exemple, les 4 dimensions Le vouloir, ou pouvoir intérieur, est lié
ont chacune été « fusionnées » entre à la force psychologique et identitaire Ces cercles concentriques repré-
les aspects individuels et collectifs. de l’individu (confiance en soi, image/ sentent l’espace dans lequel l’individu
L’objectif ici était de vulgariser la thé- estime de soi) et/ou du groupe. Il re- ou le groupe exerce le processus d’em-
matique et de faciliter l’utilisation de couvre la capacité et la volonté de faire powerment, du cercle intérieur (vou-
cette étude durant la campagne. soi-même des choix concernant son loir), au cercle médian (avoir/savoir) et
avenir ainsi que la prise de conscience vers le cercle extérieur (pouvoir). A
AVOIR de son propre projet de vie et des défis l’extérieur des cercles, se trouvent
L’avoir fait référence principalement à qui se posent à sa communauté. Ces l’ensemble des institutions : la famille,
la composante économique de l’em- aspects de développement identitaire l’Etat, les institutions religieuses,
powerment c’est-à-dire à l’amélioration de la personne sont très dépendants l’école, les médias, les ONG, etc.
des conditions matérielles de vie et de de l’image que renvoient la famille,
bien-être. C’est l’un des moyens évo- l’entourage et la société. Ce schéma permet de facilement re-
qués plus haut pour obtenir la capacité présenter les processus de transfor-
de faire des choix. Il recouvre l’ensemble POUVOIR mation de la société, notamment en
des moyens d’accès et de contrôle des Cette dimension recouvre la possibilité matière de genre. Les flèches vers
ressources matérielles et humaines : pour l’individu ou le groupe de prendre l’intérieur des cercles représentent
moyens économiques (ex. revenus, des décisions, d’être libre de ses actes l’influence des institutions sur le déve-
accès au crédit ou aux marchés, béné- et de se repositionner dans ses rap- loppement du savoir, de l’avoir, du
fices sociaux), moyens de production ports de pouvoir avec son entourage vouloir et du pouvoir, des individus
(ex. terre, outils, technologies), services ou dans la société au sens large. C’est mais aussi des organisations. Exemple :
(ex. éducation, santé, eau), ressources une composante faisant fortement la famille a une influence importante
humaines (ex. réseaux de solidarité), appel aux ressources (avoir, savoir, sur le développement de la confiance
etc. L’avoir n’est pas une condition sine vouloir) acquises par ailleurs. Au niveau en soi et de l’image de soi d’un individu
qua none pour acquérir une forme de l’individu, le pouvoir concerne entre (vouloir). D’autre part, les individus et
d’empowerment plus global mais il est autres sa capacité à participer ou à leurs organisations (groupements,
évident que pour pouvoir faire des contrôler la prise de décision au sein associations) peuvent influencer les
choix, il ne faut pas être dans une situa- de son environnement proche (famille, institutions de la société et ainsi
tion de survie permanente. éventuellement élargie, communauté, contribuer à sa transformation (flèches
etc.) ou éloigné (capacité d’influence vers l’extérieur). Exemple : un groupe-
SAVOIR socio-politique, leadership dans la ment de paysannes peut influencer le
Le savoir renvoie aux connaissances et société au sens large). Au niveau col- marché pour mieux négocier les prix
aux compétences pratiques ou intel- lectif, cela comprend notamment la de ses produits.
ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014 13état les relations d’influence, comme par
exemple les relations entre les dif-
férentes institutions, qui jouent
médias bien sûr un grand rôle dans la trans-
famille
formation de la société.
OIR
UV
PO
L’EMPOWERMENT, UN
PROCESSUS DYNAMIQUE
AVOIR
Vouloir ET NON LINÉAIRE
Une autre manière de représenter
écoles différentes étapes du processus
institutions
commerciales S AV O I R d’empowerment est celle d’une spi-
rale (figure 2). On peut y voir que, si
certains acquis sont nécessaires
pour atteindre un plus haut niveau
d’empowerment, le processus n’est
ong pas nécessairement linéaire ou
églises
chronologique. Les individus et/ou
les groupes sociaux peuvent ren-
Figure 1. Les cercles d’empowerment
forcer tantôt leur bien-être, tantôt
leur participation. L’évolution n’est
Les flèches n’ont bien sûr pas comme le marché ou l’Etat. De ma- pas non plus constante : les indivi-
toutes le même poids. Dit autre- nière générale, les flèches qui dus et/ou les groupes sociaux au-
ment, le pouvoir d’influencer n’est partent du cercle extérieur sont ront des comportements variables
pas le même à tous les niveaux. Par donc plus importantes que les en fonction des périodes de leur vie
exemple, une personne n’a pas le flèches qui partent du cercle inté- ou d’autres facteurs politiques,
même pouvoir qu’une organisation rieur. Mentionnons enfin que le sociaux ou économiques.
pour influencer une institution schéma ne comprend pas toutes
NIVEAUX D’ÉGALITÉ PLUS D’ÉGALITÉ PLUS HAUT NIVEAU D’EMPOWERMENT
• Contrôle
• Participation
• Conscientisation
• Accès (ressources et bénéfices)
• Bien-être
PLUS BAS NIVEAU D’EMPOWERMENT
Figure 2. Les différents niveaux dans le processus d’empowerment des femmes22
14 ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014Analyse de contexte
Bangladesh
SITUATION GLOBALE
Le Bangladesh compte 160 millions
d’habitants, ce qui en fait le 7e pays
le plus peuplé au monde et l’un des
plus denses. La quasi-totalité
(98 %) des habitants est d’origine
Bengali, mise à part quelques mino-
rités venant principalement du Bi-
har (région indienne voisine). Le
Bangladesh est le 3e pays musul-
man du monde, après l’Indonésie et
le Pakistan, sa population comp-
tant plus de 90 % de musulmans.
Atelier de confection textile à Dacca (2013)
Les frontières de la région qui
constitue aujourd’hui le Bangla- donateurs occidentaux, et dans un Une forte croissance économique
desh furent établies en 1947, pen- contexte de fin de guerre froide, le y a également beaucoup contribué,
dant la partition des Indes, quand général H.M. Ershad est forcé de le pays connaissant une croissance
le pays devint la partie orientale du démissionner en 199023. annuelle moyenne de 5 % depuis
Pakistan. Le lien entre les deux par- 199029 (6.3 % lors de l’année fiscale
ties du Pakistan, fondé sur l’islam Le Bangladesh est revenu depuis à 2011-201230). Parmi les sources de
comme religion majoritaire com- un régime de démocratie parlemen- cette croissance, les transferts de
mune, s’est révélé fragile taire relativement stable, ce qui a la diaspora (plus de $8 milliards en
puisqu’une énorme distance les lui a permis de faire d’importants 2011-2012), mais aussi et surtout
séparait (1600 km à travers l’Inde). progrès au niveau social24. Le taux les exportations dans le secteur
Soumis à une discrimination poli- de pauvreté y a ainsi baissé de textile. Face aux augmentations de
tique, économique et linguistique 56.6 % en 1992 à 31.5 % en 201025. salaire, de nombreux pays asia-
(l’ourdou étant proclamé langue Le taux de mortalité maternelle a tiques ont en effet délocalisé leur
officielle du Pakistan) de la part du diminué de 40 % sur la même pé- production au Bangladesh. Le sec-
pouvoir, aux mains du Pakistan riode. L’indice de développement teur textile y représente aujourd’hui
occidental, les Bengalis du Pakis- humain (IDH) est aujourd’hui égal à plus de 4 millions de travailleurs,
tan oriental déclarent l’indépen- 0.524, ce qui le place, d’après l’ONU, 7 % du PIB et 76 % des exportations,
dance en 1971. Le Bangladesh nait parmi les pays ayant atteint un ni- pour une valeur totale de $14.2 mil-
officiellement après une courte veau de développement humain liards (soit 6.5 % du marché mon-
guerre d’indépendance, avec l’ap- moyen26. De nombreuses ONG ont dial) 31. Ces résultats font du pays
pui de l’Inde et de l’URSS. Le nouvel participé à ces développements au le 2e exportateur mondial de vête-
État connait vite de nombreux niveau social, l’Etat leur ayant pro- ments derrière la Chine32. Le coût
troubles politiques, notamment une gressivement confié de nom- social est néanmoins énorme et les
série de coups d’État à la fin des breuses missions dans la santé, la conditions de travail souvent inhu-
années 70. Sous la pression des microfinance27 ou l’éducation28. maines, comme l’illustrent les nom-
ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014 15breux accidents industriels tels judiciaires contre des journalistes détient également le record mon-
que l’effondrement de l’immeuble ou dirigeants d’ONG, etc.) 35. dial de présence d’une femme au
du Rana Plaza en juin 2013. plus haut poste de l’état. Les deux
INÉGALITÉS HOMMES/ principaux partis politiques du pays
De nombreux défis persistent par FEMMES – le BNP et l’AL – sont d’ailleurs tous
ailleurs : 63 millions de personnes Des progrès mais peut (beaucoup) les deux dirigés par une femme
vivent toujours sous le seuil de mieux faire. Cette phrase pourrait (respectivement Khaleda Zia et
pauvreté, une grande partie résumer la situation des femmes au Sheikh Hasina, l’actuelle première
d’entre elles rurales (71.1 % en Bangladesh aujourd’hui. En 2013, le ministre38). Ces bonnes perfor-
2012) et pratiquant une agricul- pays était classé 75e parmi 136 pays mances se constatent également
ture de subsistance, les pro- évalués sur l’échelle d’écart entre au niveau local puisque de plus en
blèmes de santé abondent (conta- les sexes du Forum Economique plus de femmes sont maintenant
mination de l’eau à l’arsenic, Mondial (FEM)36. Cela constitue un membres des conseils des collec-
paludisme, dengue, etc.), les ca- net progrès en seulement quelques tivités locales, des organes dispo-
tastrophes naturelles sont de plus années, puisqu’il était par exemple sant d’importants pouvoirs en
en plus fréquentes (inondations, classé 100e en 2007. Néanmoins, matière de développement rural et
ouragans, etc., en lien notamment ces avancées ont été très inégales. urbain. Au final, le Bangladesh a le
avec le réchauffement clima- huitième écart le plus faible entre
tique), la gouvernance est faible33 Du côté positif, le Bangladesh est les sexes dans le monde en matière
et le gouvernement toujours l’un des pays en voie de dévelop- d’émancipation politique39.
considéré comme l’un des plus pement les plus avancés en matière
corrompus au monde34, tandis d’égalité des genres dans la sphère Même si les causalités sont mul-
qu’un environnement économique politique. Le nombre de femmes tiples, ces progrès au niveau poli-
mondialisé de plus en plus com- élues au Parlement y a doublé en tique ont commencé à influencer
pétitif menace la croissance. 20 ans, pour atteindre aujourd’hui les normes sociales et la structure
près de 20 %. Même s’il est encore même de la famille. La société ban-
Le Bangladesh n’est pas non plus trop faible, ce chiffre se situe dans gladaise abandonne ainsi peu à peu
exempt de troubles politiques. Des la moyenne mondiale (21 % selon le la vision traditionnelle des femmes
disputes entre les deux principaux dernier rapport sur le développe- perçues comme un fardeau écono-
partis du pays – la Ligue Awami ment humain de l’ONU) 37. Le pays mique, en particulier au sein des
(LA), parti laïc dépositaire de la
mémoire de la guerre d’indépen-
dance de 1971 contre le Pakistan
et le Bangladesh Nationalist Party
(BNP), parti conservateur à incli-
nation islamisante – autour du
processus électoral ont conduit à
une très faible participation (15-
20 %) lors des dernières élections
législatives en janvier 2013. Résul-
tat, la Ligue Awami de Sheikh Ha-
sina, reconduite au pouvoir, est
fortement décrédibilisée, et ce
d’autant qu’elle est depuis enga-
gée dans une dangereuse dérive
autoritaire (arrestation de mili- Khaleda Zia (présidente du BNP) et Sheikh Hasina
tants de l’opposition, procédures (présidente de l’Al et actuelle première ministre)
16 ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014Cela s’est traduit entre autres par
une disparité décrue entre les
sexes en matière d’alphabétisa-
tion : 61.3 % des hommes et 52.2 %
des femmes savaient lire et écrire
en 2010, contre respectivement
44.3 % et 25.8 % en 199043. Ces
améliorations sont notamment
liées au lancement de plusieurs
programmes au niveau national :
scolarisation obligatoire en pri-
maire, programme « Food for Edu-
cation » (FFE) 44, et plus spécifique-
ment pour les filles, bourses ou
gratuité d’inscription aux niveaux
primaire et secondaire45. Par ail-
leurs, les mères ont de plus en plus
leur mot à dire dans l’éducation de
leurs enfants, en particulier leurs
filles.
Malgré ces progrès, une large ma-
jorité de bangladaises doit toujours
faire face à de très fortes discrimi-
nations et injustices. L’un des prin-
cipaux points noirs concerne la
persistance des mariages pré-
coces et de manière plus générale,
les violations des droits sexuels et
reproductifs des femmes. L’âge du
mariage chez les filles est égal en
moyenne à 16.4 ans au Bangla-
Veillée aux chandelles à Dacca contre la violence faite aux femmes (2010) desh, le plus faible en Asie et l’un
des faibles au monde46. Parmi les
classes moyennes urbaines. Cela portant dans cette émancipation, conséquences, on peut citer des
a entrainé un recul du phénomène en particulier en milieu rural : 92 % taux de fertilité (80.6 naissances
des « femmes manquantes », c’est- des emprunteurs sont des femmes par 1000 femmes âgées de 15 à 19
à-dire d’infanticide basé sur le et 90 % vivent en zone rurale42. ans) 47 et de décès maternel48 (170
sexe40 et amélioré l’acceptabilité pour 100 000 naissances) toujours
du travail des femmes. Symbolique D’importantes avancées ont éga- très élevés49 (seulement 31 % des
de ces évolutions, les ouvrières lement été constatées dans le naissances sont assistées par du
prédominent dans l’industrie tex- domaine éducatif, en particulier personnel médical50). Une autre
tile (de 80 à 90 % selon les sources), aux plus bas niveaux scolaires conséquence est un taux de décro-
qui, comme évoqué plus haut, est (école primaire et secondaire), où chage scolaire plus élevé chez les
le secteur clef de la réussite éco- le nombre de filles inscrites sur- filles que chez les garçons, en lien
nomique récente du Bangladesh41. passe maintenant celui des gar- avec les problèmes de discrimina-
La microfinance a joué un rôle im- çons (110 filles pour 100 garçons). tion et de violence à l’école51.
ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014 17Un autre problème majeur est le
caractère majoritairement informel LOIS BANGLADAISES EN FAVEUR
du travail des femmes52. D’après la DES DROITS DES FEMMES
Banque Asiatique de Développe- • 1980 : interdiction de la dot
ment, 92.6 % des femmes ayant un • 2000 : prévention de la répression des femmes et des enfants
emploi l’exerceraient dans le secteur • 2002 : contrôle des crimes à base d’acide
informel, contre 85.8 % pour les • 2009 : citoyenneté et droits humains
hommes53. Les secteurs concernés • 2010 : prévention et protection contre la violence domestique
sont des secteurs à faible revenu, • 2012 : enregistrement des mariages hindous
majoritairement agricoles (ex. éle- • 2012 : dissuasion et répression du trafic d’êtres humains
vage de crevettes) mais aussi dans
les usines de vêtements ou le travail
domestique. Ces professions sont à la dot57 étaient reportés en 2004 couramment utilisées dans le do-
caractérisées par des conditions de et plus du double en 201258. maine privé, notamment pour les
travail particulièrement précaires et • Le nombre de demandes de dot, questions de divorce, de mariage,
un manque général de garanties et illégale depuis 1980 au Bangla- d’héritage et de garde des enfants,
protections sociales, ce qui exa- desh, est passé de 5331 en 2010 souvent les plus cruciales pour les
cerbe leur vulnérabilité. La migration à 7079 en 201159. femmes. La loi musulmane spécifie
des femmes vers des pays étran- par exemple qu’un fils reçoit le
gers, pour des travaux domestiques A noter que nombre de ces chiffres double d’héritage comparé à une
ou autres, entraine également de sont sous-estimés étant donné le fille. Ou bien qu’une mère perd ses
nombreuses formes d’exploitation, faible report des incidents. La plu- droits de garde dès qu’elle épouse
aussi bien à l’intérieur qu’à l’exté- part du temps, les victimes n’osent un homme sans lien avec son en-
rieur du Bangladesh54. pas porter plainte, du fait de la forte fant. De même, la loi traditionnelle
pression sociale, de l’indifférence hindoue limite fortement les oppor-
La question des violences contre les (voire hostilité) des forces de police, tunités d’héritage ou de divorce
femmes, en particulier domestiques, de la complexité et du coût des pro- pour les femmes. La recommanda-
constitue l’une des autres grandes cédures judiciaires, etc. Ainsi, sur tion de Ms. Rashida Manjoo, rappor-
faiblesses du pays. Les statistiques 109621 cas de violences recensés teur spécial de l’ONU sur la violence
policières ainsi que des évaluations par la police en 2010-2012, seuls faite aux femmes, est d’adopter
indépendantes de la part d’ONG 6875 ont été jugés « authentiques » sans délai un code de la famille uni-
montrent une tendance à la hausse et ont fait l’objet de procédures judi- fié et conforme aux dispositions de
de différents types de violence ces ciaires60. De nombreux cas sont ré- la CEDAW63. Ms. Manjoo préconise
dernières années : glés de manière informelle, via des également au gouvernement ban-
compromis ou au sein de tribunaux gladais de lever ses réserves sur les
• Plusieurs études révèlent qu’envi- locaux, les shalishs61, qui ne rentrent articles 2 et 16 de la CEDAW, qui
ron 60 % des hommes bangladais généralement pas dans les statis- visent à éliminer les discriminations
se livrent à des violences phy- tiques gouvernementales62. envers les femmes devant la loi et
siques et/ou sexuelles à l’encontre au sein de la famille. Le Bangladesh
de leurs compagnes (dont près de De manière plus générale, les ins- s’y est jusqu’à maintenant toujours
la moitié des violences physiques titutions bangladaises restent peu opposé, considérant ces articles
graves) 55. protectrices des droits des femmes. comme en conflit avec les lois reli-
• Dans une étude de l’ONU, près de La constitution spécifie bien l’éga- gieuses de la charia islamique64.
15 % des hommes interrogés ad- lité des droits, mais seulement
mettaient la pratique du viol de dans la sphère publique. Concrète- Face à ces diverses manifestations
femmes ou de filles56. ment, les lois civiles et religieuses, de violence, de nombreuses lois ont
• Près de 3000 cas de violence liés au caractère très patriarcal, sont pourtant été adoptées au cours des
18 ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014principalement par ces derniers,
RÉSUMÉ DES PRINCIPAUX DÉFIS EN MATIÈRE qui dès 1850 contrôlent la quasi-
DE DROITS DES FEMMES AU BANGLADESH entièreté du pays. Après 2 guerres
• Sensibilisation et prévention des mariages précoces mondiales aux côtés des anglais
• Lutte contre la violence envers les femmes, en particulier violence et une lutte marquée par la résis-
domestique tance non-violente du Mahatma
• Code de la famille intégrant la lutte contre les discriminations dans Gandhi, l’Inde devient indépen-
la sphère privée dante en 1947. Le pays est depuis
• Meilleure implémentation de la législation existante 1950 une république parlemen-
• Reconnaissance du travail informel des femmes taire fédérale, réputée comme la
démocratie la plus peuplée au
monde.
deux dernières décennies (voir tés. On le voit au niveau législatif :
encadré plus haut). Mais leur appli- malgré la succession de lois depuis Encore considéré comme un pays
cation est la plupart du temps quelques années, leur implémen- pauvre au début des années 80,
laxiste et inefficace. En cause, tation se heurte à des traditions l’Inde a depuis connu un dévelop-
l’absence de réelles procédures profondément ancrées dans toutes pement économique fulgurant. Le
d’application ainsi que la corruption les couches de la société, allant PIB du pays est aujourd’hui égal à
généralisée (et connue du public) des forces de police aux leaders $1877 milliards, ce qui le classe à
des fonctionnaires (pots de vin, religieux ou communautaires, et la 10e position mondiale70, dans la
destruction ou perte des preuves, souvent chez les femmes elles- catégorie des pays dits émer-
libération des criminels, politisation mêmes67. Malgré tout, le fait que gents71. Le pic de croissance est
des décisions judiciaires, etc.) 65. ces problèmes soient abordés de atteint au milieu des années 2000,
Notons néanmoins que le gouver- plus en plus ouvertement – dans avec une impressionnante moyenne
nement bangladais a récemment les medias, la classe politique, la de plus de 9 % de croissance par an.
mis en place divers instruments société civile, etc. – constitue en La plupart des économistes attri-
pour diminuer l’incidence des vio- soi une victoire et laisse espérer de buent ce décollage au changement
lences : centres locaux d’héberge- nettes améliorations dans le futur. de politique économique effectué
ment et d’assistance aux victimes, au début des années 90 : les diri-
ligne téléphonique nationale,
centre de gestion des trauma-
Inde geants décident alors de passer
d’une économie mixte et sociali-
tismes et diverses cellules de pré- SITUATION GLOBALE sante à la Nehru72 à une libéralisa-
vention. Ces services officiels sont Pays continent, l’Inde est le se- tion économique et commerciale.
le plus souvent complétés par ceux cond pays le plus peuplé au Ils misent en cela sur le développe-
des nombreuses ONG présentes sur monde (1.25 milliards d’habitants ment d’une partie de la population
le terrain, par exemple de l’aide en 201368), derrière la Chine, (« l’Inde qui brille », constituée des
juridique ou des activités généra- qu’elle devrait dépasser en 203069. classes moyennes urbaines et ins-
trices de revenus tels que des pro- La population est majoritairement truites73) et de secteurs bien précis
grammes de micro-crédit66. hindoue (80.5 %), puis musulmane de l’économie (services de pointe
(13.4 %), chrétienne (2.4 %), sikhe et de haute technologie) 74.
Au final, le bilan en matière de droits (1.9 %) et bouddhiste (0.8 %).
des femmes au Bangladesh est Foyer ancien de civilisations, le Mais l’Inde a perdu de sa superbe,
relativement contrasté. Le carac- pays a été graduellement colo- connaissant depuis quelques an-
tère fondamentalement patriarcal nisé par les européens à partir du nées un fort ralentissement éco-
de la société bangladaise reste un 18e siècle. D’abord au travers de nomique. Même si dans un premier
énorme frein, en particulier en mi- divers comptoirs portugais, hol- temps elle traverse bien la crise
lieu rural et/ou au sein des minori- landais, français et anglais, puis (croissance de 9.9 % en 2011), son
ARTISANAT ÉQUITABLE ET GENRE ÉTUDE NOVEMBRE 2014 19Vous pouvez aussi lire