PARADOXES DU COMÉDIEN - Dossier Guy Nadon - JEU Revue de théâtre

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PARADOXES DU COMÉDIEN - Dossier Guy Nadon - JEU Revue de théâtre
R E V UE DE T HÉ ÂT R E 1 6 1

             Dossier

             PARADOXES
             DU COMÉDIEN
              Guy Nadon
              Violette Chauveau
              Éric Robidoux
              Sophie Cadieux
              CARTE BLANCHE
              Patrice Dubois et Alain Farah
              PROFIL
              Les Biches Pensives
              DANSE
              Dana Michel

2016.4
no 161
 16 $
PARADOXES DU COMÉDIEN - Dossier Guy Nadon - JEU Revue de théâtre
La saison du
                                              Théâtre français se
                                              poursuit en beauté !
                            LA FUREUR DE
                            CE QUE JE PENSE
                                                                     HUIT
                                                        1 au 4 février à 20 h
                                                            er

                                                  Supplémentaire le 4 février à 15 h
                                                  Texte MANI SOLEYMANLOU avec la collaboration
                                               d’EMMANUEL SCHWARTZ et la complicité des interprètes
                                                        Mise en scène MANI SOLEYMANLOU
                                                             Production ORANGE NOYÉE

                                               LA BONNE ÂME DU SE-TCHOUAN
                                                         1er au 4 mars à 19 h 30
                                                              Texte BERTOLT BRECHT
                                                    Texte français NORMAND CANAC-MARQUIS
                                                         Mise en scène LORRAINE PINTAL
                                                      Production THÉÂTRE DU NOUVEAU MONDE

                                               LA FUREUR DE CE QUE JE PENSE
                                                         24 au 27 mai à 19 h 30
                                                          Textes (collages) NELLY ARCAN
                                                  Adaptation et mise en scène MARIE BRASSARD
                                                            Création originale ESPACE GO
                                                              Production INFRAROUGE

                                                                 DEHORS
                                                       29 mars au 1er avril à 20 h
                                                           Texte GILLES POULIN-DENIS
                                                         Mise en scène PHILIPPE DUCROS
                                                             Production HÔTEL-MOTEL
Photso © Caroline Laberge

                                                                               cna-nac.ca/tf
PARADOXES DU COMÉDIEN - Dossier Guy Nadon - JEU Revue de théâtre
JEU 161 ÉDITORIAL | 1

                    2016.4
Responsable du dossier Gilbert Turp
Directrice de production Patricia Belzil
Comité de lecture Patricia Belzil +
Michelle Chanonat + Gilbert Turp

                                                                                                            DE L’ACTEUR
Recherche iconographique Patricia Belzil
Correction d’épreuves Françoise Major
Graphisme et mise en pages folio&garetti
Rédacteur en chef et directeur Christian Saint-Pierre
Rédaction Patricia Belzil + Raymond Bertin +
Mélanie Carpentier (stagiaire) + Michelle Chanonat +
Sara Dion + Myriam Stéphanie Perraton-Lambert
(stagiaire) + Sophie Pouliot + Samuel Pradier +
Gilbert Turp + Michel Vaïs (rédacteur émérite)
Conseil d’administration Michelle Chanonat (présidente) +
Patricia Belzil + Raymond Bertin + Sara Dion +
Louise Lapointe (Casteliers) + Charles Pitre (Ssense) +
Gilbert Turp + Michel Vaïs + Sophie Vanier (Banque Nationale)
Édimestre Michelle Chanonat
Responsable de l’administration Josée Laplace
Calibration des photos Photosynthèse
Impression Marquis Imprimeur
Édition Cahiers de théâtre Jeu inc.
4067, boul. Saint-Laurent, bureau 200
Montréal (Québec) H2W 1Y7
514-875-2549 / info@revuejeu.org
www.revuejeu.org
Abonnements (versions papier et numérique)
SODEP (JEU revue de théâtre)
C.P. 160, succ. Place d’Armes
Montréal (Québec) H2Y 3E9
514-397-8670 / abonnement@sodep.qc.ca
Paiement à l’ordre de SODEP (JEU revue de théâtre)
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Prix avant taxes au Canada (4 numéros)
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42 $ (ind.), 35 $ (étud.), 60 $ (inst.), 41 $ (num.)
                                                                                                                                                   © David Ospina
Étranger :
74 $ (ind.), 66 $ (étud.), 92 $ (inst.), 41 $ (num.)

                                                                J’
Publiée quatre fois par année, en formats papier
et numérique, la revue est en vente en librairies et                    écris ces mots au lendemain du             leur pratique. | Je venais tout juste d’avoir
dans les kiosques à journaux.                                           24 octobre, encore sous le coup de 16 ans quand j’ai « rencontré » Guy Nadon
Consultez les archives numériques                                       la grande joie que m’a procurée cette      pour la première fois. C’était au Théâtre Denise-
de la revue sur Érudit : www.erudit.org
Diffusion au Canada
                                                                soirée qui célébrait à l’Usine C les 40 ans Pelletier. Alors que j’attendais fébrilement que
Gallimard Ltée                                                  de Jeu. Collègues, collaborateurs, lecteurs,       la pièce commence – L’Illusion comique de
3700A, boul. Saint-Laurent, Montréal (Québec) H2X 2V4           abonnés et autres amis de la revue, vous Corneille dans une mise en scène d’André
info@gallimard.qc.ca
                                                                avez été nombreux au rendez-vous, et cela Brassard –, le comédien, qui venait d’être
Distribution au Canada
Socadis                                                         nous est allé droit au cœur.                                         nommé directeur artistique
420, rue Stinson, Saint-Laurent (Québec) H4N 3L7                Vos rires, vos sourires, vos Ce jour-là, j’ai eu la piqûre, de la Nouvelle Compagnie
socinfo@socadis.com
                                                                applaudissements et votre                                            Théâtrale, est soudainement
Distribution en France                                                                               j’ai senti que le théâtre
Distribution du Nouveau Monde                                   enthousiasme, tout cela a                                            apparu à l’avant-scène,
30, rue Gay-Lussac, F-75005 Paris                               rendu la fête mémorable.            était entré dans ma vie          dans les habits d’Alcandre, le
dnm@librairieduquebec.fr                                        Vos nombreuses réactions                                             magicien, celui qui démontre
                                                                                                        pour de bon [...].
Dépôts légaux                                                   positives à nos réalisations                                         que la vie est un théâtre et
Bibliothèque et Archives Canada                                 mettent du vent dans nos voiles. C’est bien le monde, une scène. Je me rappelle avoir
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
4e trimestre 2016                                               simple, nos manches sont déjà retroussées trouvé admirable que Nadon, même s’il
© JEU Revue de théâtre                                          pour la suite. | Je vous encourage à tenait un rôle dans la pièce, prenne le temps
ISSN : 0382-0335
ISBN PDF : 978-2-924356-16-6
                                                                fréquenter le nouveau site Internet de la revue,   de s’adresser ainsi aux jeunes esprits afin
Tous droits de reproduction et de traduction réservés.          à vous abonner à notre infolettre, à lire nos      de faciliter leur entrée dans l’un des chefs
Jeu est une publication trimestrielle subventionnée :           entrevues et nos critiques, à visionner les d’œuvre du XVIIe siècle. Ce jour-là, j’ai eu
                                                                portraits vidéo du JEU des 40, un travail          la piqûre, j’ai senti que le théâtre était entré
                                                                sensible, qui rend justice aux artistes qui sont   dans ma vie pour de bon, j’ai eu l’intuition
                                                                entrés dans le confessionnal du réalisateur        que j’allais en devenir un observateur attentif
                                                                Jérémie Battaglia. Vous y découvrirez et passionné. Ai-je besoin de vous dire que
                                                                40 créateurs(trices) : 10 auteur(e)s, 10 co- de voir à la une de Jeu Guy Nadon, grand
Les textes publiés dans JEU sont assumés                        médiens(ennes), 10 concepteurs(trices) et          comédien et précieux passeur, me comble de
par les auteurs et n’engagent pas la responsabilité             10 metteur(e)s en scène de 40 ans et               bonheur ? | Bonne lecture !
de la rédaction. JEU est membre de
la Société de développement des                                 moins qui sont, selon nous, au cœur de
périodiques culturels québécois (SODEP).
                                                                                                                                             Christian Saint-Pierre
                                                                                                                                                   RÉDACTEUR EN CHEF
PARADOXES DU COMÉDIEN - Dossier Guy Nadon - JEU Revue de théâtre
2 | SOMMAIRE JEU 161

                  161
no                                                           DOSSIER
                                                             PARADOXES
                                                             DU COMÉDIEN
                                                             Violette Chauveau (Dorine)
                                                             et Benoît Brière (Orgon) dans
                                                             Tartuffe, mis en scène par
                                                             Denis Marleau (TNM, 2016).
                                                             © Yves Renaud

EN COUVERTURE
Guy Nadon.
© Cindy Boyce

  ÉDITORIAL

  01Jeu de l’acteur
           Christian Saint-Pierre
  Le 24 octobre, à l’Usine C, on célébrait les 40 ans
  de Jeu. Collègues, collaborateurs, lecteurs, abonnés
  et autres amis de la revue ont été nombreux à prendre
  part à cette soirée mémorable.

  CHRONIQUES

  04 King Dave couronné
                Patricia Belzil
  Dans son passage de la scène à l’écran, King Dave

                                                             12 PRÉSENTATION                               26 LELOUPE
  n’a perdu ni son souffle ni son mordant, mais a                                                                 MASQUE : UNE
  réussi un beau doublé : une prouesse technique et
  une interprétation remarquables.
                                                                     Gilbert Turp                                     SUR LA VÉRITÉ
                                                             Élément primordial du théâtre, le jeu                  Suzanne Lantagne
                                                             est pourtant difficile à cerner. Est-ce       « Le masque ne déguise pas l’interprète,
                                                             une exécution ou une création ?               il le révèle », dit l’auteure, professeure de
                                                             Comment jouons-nous aujourd’hui ?             théâtre, dans cette fine analyse du jeu
                                                             La pratique du jeu a-t-elle évolué ?          masqué. Objet sacré, accessoire unique,
                                                             Toutes ces questions, et bien d’autres,       le masque est un catalyseur d’énergie
                                                             sont abordées dans ce dossier.                pour le comédien qui le porte.

  07            Quand les artistes prennent
                la plume
                                                             14 ÇAUN COMMENCE
                                                                     DIALOGUE
                                                                              PAR
                                                                                                           31BÊTES DE SCÈNE
                                                                                                                   Sara Dion
                                                                     Guy Nadon                             En entrevue, Kathleen Fortin et
                Raymond Bertin                               Qu’est-ce que l’art de l’acteur ? En          Emmanuel Schwartz se risquent
  Présentation des ouvrages de trois metteures en scène,     évoquant ses souvenirs, Guy Nadon             à expliquer l’inexplicable et à décrire
  Martine Beaulne, Lorraine Pintal et Brigitte Haentjens,    livre une réflexion personnelle sur un        l’indescriptible : l’art de jouer. Du texte
  et de celui d’un acteur, Jean-François Casabonne, qui      métier qui lui a permis de se découvrir       aux répétitions, puis à la représentation,
  portent un regard, parfois fracassant, sur leur pratique   et de devenir qui il est… Avec le trac,       ils racontent ce qui se définit en eux.
  de l’art.

                                                                                                           36 AVANCE VERS TOI !
                                                             la pression et le plaisir !

                                                             20        JOUER L’AUTRE OU                              Éric Robidoux
  COUP DE GUEULE                                                       JOUER DE SOI                        Être acteur, qu’est-ce que c’est ?

 11       Et nous ne verrons pas notre théâtre
          Gabriel Plante
  Comment vivre de son métier
                                                                       Anne-Marie Cousineau
                                                             Jouer l’autre, le personnage, avec soi,
                                                                                                           Pour Éric Robidoux, comédien
                                                                                                           incandescent, c’est porter un texte
                                                                                                           jusqu’au cœur du spectateur,
                                                             acteur. Une interaction délicate, illustrée
  dans un milieu artistique en                                                                             en habitant l’espace, en pensant la
                                                             par les propos de Gilbert Sicotte et de
  sous-financement chronique ?                                                                             matière, en se livrant corps et âme…
                                                             Sophie Cadieux.
  Un cri du cœur pour que notre
  théâtre se donne les moyens
  de ses ambitions.
PARADOXES DU COMÉDIEN - Dossier Guy Nadon - JEU Revue de théâtre
JEU 161 SOMMAIRE | 3

                                                   CARTE BLANCHE                                           PROFILS

                                                   57       Le Déclin...
                                                            à l’ère du cellulaire
                                                            Patrice Dubois et Alain Farah
                                                                                                           80 Les Biches Pensives :
                                                                                                              créer avec panache
                                                                                                                    Sophie Pouliot
                                                   L’adaptation au théâtre du célèbre film Le Déclin       Annie Darisse et Dominique Leclerc, les têtes
                                                   de l’empire américain, transposé à notre époque,        pensantes des Biches Pensives, expliquent le
                                                   est ici racontée par ses deux concepteurs :             fonctionnement de leur compagnie, qui s’apprête à
                                                   un dialogue artistique.                                 produire Gamètes, un texte de Rébecca Déraspe.

                                                   ENJEUX

                                                   60 Jouer à te déjouer
                                                            Anne-Marie Guilmaine
                                                   Projets inachevés, avez-vous donc une âme ?
                                                   Dans une lettre ouverte à la performeuse Claudine
                                                   Robillard, sa partenaire de Système Kangourou,
                                                   Anne-Marie Guilmaine, parle de leur spectacle
                                                   Non Finito, qui prendra l’affiche en avril 2017
                                                   au Théâtre Aux Écuries.                                 84 Lele théâtre
                                                                                                                    dramaturge peut-il rendre
                                                                                                                           meilleur ?
                                                                                                                    Michelle Chanonat
                                                                                                           En entrevue, Daniel Loayza, conseiller artistique
                                                                                                           au Théâtre de l’Odéon à Paris et dramaturge
                                                                                                           de Georges Lavaudant, parle de la fonction de
                                                                                                           dramaturge, prise dans le sens de conseiller
                                                                                                           dramaturgique.

                                                                                                           DANSE

                                                   64       Le songe d’Hamlet
                                                            Michelle Chanonat
                                                   Le Songe d’une nuit d’été avec acrobates et
                                                                                                           88 Dana  Michel ou la beauté
                                                                                                              toute crue
                                                                                                                    Véronique
                                                   danseurs en janvier à Québec, et un Hamlet                       Hudon

41
                                                   en solo avec capture de mouvement en avril              Danseuse et choré-
        DE LA DÉSOBÉISSANCE                        à Montréal : du cirque à la technologie, deux           graphe, Dana Michel est
        LYRIQUE                                    propositions décapantes et relectures audacieuses       une artiste hors norme.
        Violette Chauveau                          des grands classiques du vieux Will.                    Sa démarche repose
Jouer, c’est résister. Résister aux modes,                                                                 en grande partie sur la
aux politiques, au temps. Résister encore,
quand l’horreur s’invite en salle de
répétition. Résister pour revendiquer
                                                   68 Théâtres  franco-ontariens
                                                      et outaouais,
                                                      terrains d’exploration
                                                                                                           performance qu’elle livre
                                                                                                           en direct. Son spectacle
                                                                                                           Mercurial George, créé
la beauté du jeu, la beauté du geste.                       Maud Cucchi                                    au FTA, est programmé à
                                                                                                           l’Usine C en février 2017.

46       STANISLAVSKI À L’HEURE                    Des nouvelles des voisins ! Des théâtres en
                                                   rénovation aux nouvelles initiatives, l’auteure
         DES DRAMATURGIES                          dresse un état des lieux actualisé de la scène
         ÉCLATÉES                                  francophone ontarienne.
         Jean-Claude Côté                                                                                  CIRQUE
Le second système de la méthode
Stanislavski, moins connu que le premier,          AILLEURS                                                90 Au fil de la corde
                                                                                                                    Samuel Pradier
privilégie la mise en action physique, une
approche du personnage ancrée dans le
corps de l’acteur. Une pratique courante
                                                   72       Joël Pommerat, metteur en
                                                            scène révolutionnaire ?
                                                            Michelle Chanonat
                                                                                                           Le Français Fragan Gehlker fait avec Le Vide le
                                                                                                           plein de questions métaphysiques sur son art et
                                                                                                           sa pratique, en s’inspirant du Mythe de Sisyphe
sur les scènes actuelles.                          Au lieu de metteur en scène, Joël Pommerat              d’Albert Camus.
                                                   se dit « écrivain de plateau ». Une démarche

50        NOTES SUR LE PARADOXE
          ET LA MUTUALITÉ
                                                   artistique singulière, qui implique volonté, temps
                                                   et financement, qu’il a su mettre en place au sein      MÉMOIRE
           Gilbert Turp
Le paradoxe du comédien, cet équilibre
                                                   de sa compagnie.
                                                                                                           93 Unle théâtre
                                                                                                                    monument d’amour pour
                                                                                                                           parisien
fragile entre réalité et fiction, fait du jeu un
état instable mais essentiel pour permettre
la rencontre intime entre l’acteur et son
                                                   76 Alessandro Sciarroni : de la
                                                      danse comme ready-made
                                                            Mélanie Carpentier
                                                                                                                    Hans-Jürgen Greif
                                                                                                           Journaliste politique et directeur de la rédaction de
                                                                                                           L’Express, Christophe Barbier est un passionné de
personnage. Quand cela survient, c’est             Portrait du chorégraphe et performeur italien, qui      théâtre, et son Dictionnaire amoureux du théâtre,
un moment de grâce et de liberté, pour             présente sa plus récente création, Folk-s / Will you    paru en 2015, un véritable bijou d’érudition, dont
l’acteur comme pour le spectateur.                 still love me tomorrow?, à l’Usine C en février 2017.   la lecture est aussi utile qu’agréable.
PARADOXES DU COMÉDIEN - Dossier Guy Nadon - JEU Revue de théâtre
4 | CHRONIQUES JEU 161

KING DAVE
COURONNÉ
  Patricia Belzil

La théâtralité de l’œuvre source est restée au
cœur de l’adaptation de King Dave au cinéma.
Plutôt que de gommer ou de déconstruire le
monologue, Daniel Grou (Podz) et Alexandre
Goyette l’ont magnifié
en laissant l’acteur à     dialogues : tout défilait, là, avec une puissance

l’avant-plan, l’univers    évocatrice étonnante, dans le halo lumineux
                           isolant l’acteur, devant un décor bien inutile
du personnage se           tant le texte suffisait à tout montrer.

déployant autour de lui Dans une sorte de conte urbain halluciné,
grâce aux possibilités     ce jeune homme qui s’attarde dans
                           l’adolescence, forgé par la peur de l’enfance
du septième art.           qui s’est muée en rage, tombe de Charybde
                           en Scylla, plus prosaïquement de Montréal-
                                                                       Nord à Laval, enfilant les mauvais choix
                                                                       et les mauvaises rencontres comme autant

Au
                                                                       de perles sur le fil d’un karma désastreux.
                début du film de Daniel                                Résumons : dans un party où il ne connaît
                Grou, Dave (Alexandre                                  personne, King Contact, comme il se
                Goyette) revit, sur le quai du                         surnomme lui-même, est tout fier de
                métro, le taxage qu’il a subi                          fumer avec un « black » chef de bande, qui
à cet endroit au début de l’adolescence. Ce                            lui propose de commettre plusieurs vols
souvenir douloureux fait ressurgir l’histoire                          de radios d’autos – il comprend vite qu’il
qu’il va raconter en un long flashback d’une                           l’intime plutôt à accepter le contrat. Le
heure trente, remontant au début de sa                                 jeune blanc-bec affolé, qui n’a jamais fait
vingtaine alors que l’ex-enfant roux victime                           cela de sa vie, parvient néanmoins à livrer la
d’intimidation, devenu un jeune homme en                               marchandise. Heureux d’avoir des dollars
quête d’approbation, a été amené à frayer                              en poche, il invite ses amis dans un bar où
avec une bande de jeunes criminels.                                    sa copine flirte avec un autre. S’ensuit sa       CREVER L’ÉCRAN
                                                                       dégringolade, toujours plus bas dans la nuit      Un cinéaste aurait pu être tenté de se
Seul sur la scène de la Licorne en 20071,                              de Montréal : orgueil viril, soif de vengeance,   reposer sur ce monde foisonnant, convoqué
Alexandre Goyette, tel un habile conteur,                              peur et désir d’affirmation composent le          uniquement par la narration, en se contentant
faisait apparaître l’univers de ce jeune adulte en                     cocktail explosif qui, d’ailleurs, lui pétera     de le mettre en images – le nombre d’épisodes,
mal d’identité. Les lieux, les personnages, les                        en pleine gueule. Victime avant tout de sa        d’espaces et de personnages colorés rendait
                                                                       propre violence et de sa rage, se croyant apte    la chose facile – et en plaçant le protagoniste
1. Reprise du spectacle de la compagnie L.I.F:T, créé au Prospero en   à jouer les durs, le king poursuivra sa chute     dans la scène, de façon classique. Mais
2005 dans une mise en scène de Christian Fortin.
                                                                       libre jusqu’en enfer.                             Grou et Goyette ont plutôt choisi de
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JEU 161 CHRONIQUES | 5

                                                                                                    Alexandre Goyette dans King Dave, réalisé par Daniel Grou
                                                                                                    (Podz) (Go Films, 2016). © Yann Turcotte

laisser Dave narrer sa propre histoire, au        libératrice qui est l’essence même de la          Il ne restait « aux gars des vues » (une équipe
centre ou à l’avant-plan, tandis qu’autour        pièce. Fuyant le réalisme – la plate enfilade     de plus de 200 personnes) qu’à faire surgir
de lui se mettent en place les scènes qu’il       d’épisodes aurait été au cinéma d’une grande      autour de Dave les événements qu’il raconte.
décrit en s’adressant à la caméra. Surtout,       lourdeur, le réalisateur et le scénariste l’ont   Ce qui se déploie alors à l’écran est une sorte
le réalisateur a fait le pari fou de tourner ce   vite compris –, ils ont choisi de garder la       de ballet fluide passant d’un lieu à un autre
récit, qui commence après la scène initiale       vivacité du monologue, qui permet, en une         ou du monologue à une interaction avec un
du taxage, en un seul plan-séquence d’une         phrase, de se retrouver à Laval ou de sauter      personnage qui a surgi dans le cadre, et donc
heure trente-quatre, conservant ainsi le flot     d’un party à un lendemain de veille.              glissant sans cesse du récit à son illustration :
ininterrompu de la parole, cette logorrhée                                                          travellings, déplacements en voiture, en métro,
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6 | CHRONIQUES JEU 161

astuce de décors qui tournent, ouvrent sur        le cinéma s’avère effroyablement réaliste
                                                                                                   Mylène St-Sauveur et Alexandre Goyette dans King Dave
un autre espace, changements de costumes          quand il s’agit de montrer la mort : lors du     (Go Films, 2016). © Yann Turcotte
à vue et, au besoin, quelques effets spéciaux     meurtre commis par Dave, l’horreur de la
(maquillage de visage tuméfié qui apparaît        broche de cintre plantée accidentellement
et disparaît sur un simple mouvement de           dans l’œil de l’homme dont il s’apprêtait à     L’enfant autrefois terrifié a certes maintenant
tête). Mais quelques effets seulement, car        voler la voiture et qu’il décide d’achever en   un corps d’homme, mais il n’est pas disparu :
l’ensemble est pure magie !                       lui frappant la tête sur le ciment est d’un     « Dave rage et David pleure », confie
                                                  réalisme difficilement soutenable. Mais         l’antihéros, dont les choix ahurissants sont
J’ai été éblouie de voir l’acteur, au milieu de   les conséquences des actes du personnage        motivés par le besoin constant d’inspirer le
ce maelström étourdissant de machinistes          nous saisissent plus, peut-être, qu’elles ne    respect (au cœur du credo des gangs de rue,
(on imagine), nous tenir bien arrimés aux         l’avaient fait au théâtre.                      on le sait).
souvenirs tour à tour durs, touchants ou
navrants de Dave, dans les replis de sa           Sur neuf kilomètres, dans l’est de Montréal,    Bien sûr, le jeune Alexandre Goyette de
mémoire, suivant les à-coups de sa colère,        en extérieur, dans le métro et dans des         2005 a vieilli. Mais peu importe. L’astuce a
de sa naïveté, de ses espoirs vains, de ses       décors construits, on a tourné l’ensemble       été fort simple : c’est un Dave plus âgé qui
décisions incongrues... jusqu’à l’apaisement      cinq fois, cinq soirs d’affilée, en retenant    raconte, rétrospectivement, les malheureux
final. J’ai retrouvé Dave, entier, poignant,      la dernière prise (voir la Carte blanche à      événements de ces quelques jours. Un Dave
tel que je l’avais connu sur scène. La            Alexandre Goyette dans Jeu 159). Outre          repenti, qui a purgé sa peine en prison et qui a
réalisation se fait complice des émotions du      l’immense défi technique et de mise en scène,   assumé ses actes, alors que personne n’aurait
personnage. La scène où celui-ci marche en        ce choix audacieux a permis de préserver la     cru ça possible de sa part – pas même lui.
compagnie d’Isabelle (une étoile dans sa nuit     musicalité du monologue de Dave, une sorte
cauchemardesque, campée par la lumineuse          de rap haletant, drôle, pathétique, épique.     D’autres ont perdu, voire vendu, leur âme
Mylène St-Sauveur) est enchanteresse, le          D’ailleurs, c’est au rythme du hip-hop          en passant de la scène à l’écran. L’âme de
chemin qui mène à la maison de la jeune           que le petit David, qui en a assez d’avoir      King Dave, quant à elle, est en quelque sorte
femme étant soudainement éclairé de petites       peur, scande sa révolte, tandis que le grand    devenue immortelle. •
lumières blanches de Noël. Par opposition,        Dave l’accompagne en gestes et en paroles.
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JEU 161 CHRONIQUES | 7

QUAND
LES
ARTISTES
PRENNENT
LA PLUME
Les écrits de créateurs            « La mémoire, en art, se loge dans les
                                                 saisissements retracés,
                                                                             théorique ; la comédienne, viscérale, portée
                                                                             par l’émotion, a aussi développé une
de théâtre réfléchissant                             issus de l’enfance. »
                                      Martine Beaulne, Voir de l’intérieur
                                                                             réflexion fine sur son travail d’interprète.
                                                                             Leurs échanges se complètent, se relancent,
sur leur pratique, trop                                                      se répondent. N’évitant pas les zones

rares, éclairent de        L’une des premières à s’être livrée dans un
                                                                             délicates, sujets tabous et anecdotes
                                                                             troublantes, chacune avoue ses frustrations
l’intérieur un art qui,    ouvrage fort pertinent, Martine Beaulne
                           a publié Le Passeur d’âmes. Genèse et
                                                                             et ravissements, mettant des mots sur
                                                                             l’indicible, le sublime, la magie naissant
par nature, scintille      métaphysique d’une écriture scénique              d’actions bien concrètes, essais et erreurs

sous les projecteurs et    (Leméac, 2004), essai éclairant dans lequel
                           elle revoit son parcours du jeu à la mise en
                                                                             étant inhérents à la création artistique.

le regard des autres.      scène, portant un regard analytique sur sa
                           pratique. Huit ans plus tard, elle récidive
                                                                             La relation entre le paraître et l’être, la
                                                                             quête de la présence vivante, la retenue et
De récents ouvrages        en duo avec la comédienne Sylvie Drapeau.         l’outrance, les liens ambigus entre l’actrice et

d’acteurs et de metteurs   De La Locandiera de Goldoni (TNM, 1993)
                           à Avaler la mer et les poissons, écrit et joué
                                                                             son personnage, avec les partenaires de jeu et
                                                                             le public font partie des questions soulevées.
en scène offrent de        par Drapeau et Isabelle Vincent (La Licorne,
                           2005), en passant par Albertine, en cinq
                                                                             Sans évacuer les sujets plus terre à terre :
                                                                             le travail avec les concepteurs, le temps
captivantes réflexions     temps de Tremblay (Espace GO, 1995), les          de répétition insuffisant, les impératifs de

sur leur métier.           deux artistes ont développé une complicité
                           durable. Voir de l’intérieur (Dramaturges
                                                                             production obligeant les artistes à tenir un
                                                                             rythme d’enfer, devant se lancer sur la scène
                           Éditeurs, 2012) consiste en un dialogue où        certains soirs de première sans être arrivés au
Raymond Bertin             « celle qui regarde » et « celle qui est vue »    bout du processus. Sylvie Drapeau dénonce
                           tentent justement d’exprimer leur vision          ce fast-théâtre : « Il faut redonner le temps
                           intérieure de cet art de la représentation, de    au théâtre, et du coup, sa valeur profonde, sa
                           l’expression de soi, pour chacune une façon       puissance. Le public a soif de profondeur, il
                           d’être au monde. La metteure en scène,            ne demande qu’à s’arrêter, car ça va trop vite
                           plus cérébrale, s’inscrit dans une démarche       pour lui aussi. » (p. 100)
PARADOXES DU COMÉDIEN - Dossier Guy Nadon - JEU Revue de théâtre
8 | CHRONIQUES JEU 161

                 « Le sentiment de l’élève impuissant
                    devant une autorité incompétente
                     est le moteur de cet ouvrage… »
                              – Jean-François Casabonne

                                DIRE L’INDICIBLE ET LE CONCRET                    Dans De corps, de chair et de cœur. Ma vie
                                                                                  et le théâtre (PUQ, 2016), ouvrage costaud
                                 « Le théâtre est un art qui semble éphémère,     destiné aux amateurs de théâtre, notamment
                                    mais il est la mère de toutes les mémoires.   aux jeunes, Lorraine Pintal fait un retour sur
                                             […] L’acteur est un pont créateur    un engagement théâtral de plus de 40 ans et
                                                             de mémoire vive. »   livre ses réflexions sur les différentes facettes
                                        Jean-François Casabonne, Du je au jeu     de cet art. La première partie, l’Acte 1,
                                                                                  concerne ses années d’apprentissage pour
                                Acteur intense à la démarche atypique,            devenir une « archéologue de l’âme » : sa
                                Jean-François Casabonne a aussi quelques          découverte de la poésie à l’adolescence, sa
                                recueils de poèmes à son actif. La poésie         formation de comédienne au Conservatoire
                                n’est pas loin dans ce court essai sur sa         d’art dramatique de Montréal, ses années de
                                pratique intitulé Du je au jeu (Somme             création au sein de la Rallonge, compagnie
                                toute, 2014). Sollicité pour enseigner, le        qu’elle a cofondée, enfin le choix de la mise
                                comédien a senti le besoin de mettre sur          en scène en 1981, après plusieurs expériences
                                papier la matière issue de son expérience,        comme comédienne et réalisatrice à la
                                afin de pouvoir faire œuvre de transmission       télévision. Le spectacle Madame Louis 14
                                d’une façon respectueuse. Évoquant ses            marquera un tournant dans sa carrière. Ses
                                années de formation, où il connut de bons         propos, souvent didactiques, permettent de
                                et de mauvais professeurs, il écrit : « Le        mieux saisir les enjeux des nombreux défis
                                sentiment de l’élève impuissant devant une        qu’elle a dû relever.
                                autorité incompétente est le moteur de cet
                                ouvrage… » (p. 11) Ainsi plonge-t-il dans         À l’Acte 2, intitulé « Regards sur le théâtre »,
                                le laboratoire du comédien avec ferveur,          elle fait ressortir l’importance de l’écriture
                                multipliant réflexions philosophiques et          théâtrale québécoise à travers ses grands
                                commentaires sentis sur le travail concret,       auteurs, notamment l’immense Gauvreau, à
                                voire technique, qui permet à la magie de         propos duquel elle écrit : « C’est une parole de
                                naître. Dans de courts chapitres, parfois         conquête et de liberté qui pourrait résonner
                                d’un paragraphe, comme un poème, il               sur toutes les scènes du monde, un appel à se
                                développe sa pensée, prenant son expérience       débarrasser de toutes ses peurs. Aussi, pour
                                à témoin pour définir la présence, distinguer     moi, monter Gauvreau aujourd’hui, c’est
                                la réussite artistique du vedettariat, dire       encore combattre ses propres peurs devant
                                l’importance et sa passion de la langue           l’ampleur de l’œuvre et du cri. » (p. 154)
                                du théâtre, rappeler les fondements de            Elle s’attarde ensuite aux grands rôles du
                                l’indispensable rapport à l’autre.                répertoire, et elle consacre les deux derniers
                                                                                  chapitres aux liens entre « théâtre, société
                                                                                  et pouvoirs publics » et à une ouverture au
                                                                                  croisement des arts, théâtre de demain.

                                                   « [...] monter Gauvreau aujourd’hui,
                                               c’est encore combattre ses propres peurs
                                                 devant l’ampleur de l’œuvre et du cri. »
                                                                                                  – Lorraine Pintal
JEU 161 CHRONIQUES | 9

AUDACE ET LIBERTÉ DE PAROLE

          « Les spectacles qui nous violentent
        ont un impact plus profond que ceux
                          qui nous séduisent. »
  Brigitte Haentjens, Un regard qui te fracasse

Un regard qui te fracasse. Propos sur le théâtre
et la mise en scène (Boréal, 2014) : sous ce
titre sans compromis, Brigitte Haentjens ne
fait pas les choses à moitié. Issu d’entretiens
avec Mélanie Dumont, ce livre contient des
pages incandescentes, confidences et cris du
cœur qu’il fait bon entendre. On le sait, la
metteure en scène n’a pas froid aux yeux, et
l’audace marque chacune de ses réalisations.
En lisant ses propos sur sa jeunesse, où elle
a dû se rebiffer contre l’autorité paternelle,
son apprentissage raté à l’école de Jacques
Lecoq, où elle perdit le goût de jouer, son
choix de l’exil pour se libérer, on comprend
mieux sa détermination. Son point de
vue radical sur le théâtre s’est raffermi
d’expériences difficiles, comme son passage
à la direction artistique de la Nouvelle
Compagnie Théâtrale, où elle fut muselée
par une administration « où la bigoterie et
le conservatisme servaient de fondement à
une vision hypocrite et édifiante de l’art et
de l’éducation des jeunes ». De quoi nourrir
un état de rébellion persistant. Seule la
fondation de sa compagnie, Sibyllines, lui
procurera la liberté artistique : « La liberté a
un prix. La voix que j’ai choisie est marquée
par l’exigence et la solitude. »

Le regard de Brigitte Haentjens sur
son propre parcours, sa complicité avec
les acteurs et les concepteurs qui l’ont
                                                                       « La liberté a un prix.
accompagnée, sur la place que les femmes
doivent prendre dans le métier, sur les
                                                   La voix que j’ai choisie est marquée par
grands rôles et les œuvres majeures
qui l’ont allumée, reste passionné, et sa
                                                                  l’exigence et la solitude. »
franchise lui fait honneur. Cet ouvrage et les
autres abordés ici regorgent de réflexions
                                                                             – Brigitte Haentjens
édifiantes, instructives, inspirantes sur le
métier du théâtre, par celles et ceux qui le
font, le vivent au plus proche. •
L A NOUVELLE
ADRESSE DE
L’AGORA
DE L A DANSE

1435
DE BLEURY,
MONTRÉAL

Vous n’avez
pas tout vu !

 OUVERT URE
 AU PUBLIC
 DÈS FÉVRIER
 2017
JEU 161 COUP DE GUEULE | 11

ET NOUS NE VERRONS PAS
     NOTRE THÉÂTRE
D
         epuis ma sortie de l’École nationale, il                                                          Ce qui me met hors de moi quand on me dit
         y a une chose que j’entends presque                                                               que je ne peux pas vivre du théâtre, ce n’est
         quotidiennement : « On ne peut plus                                                               pas tant l’énoncé en tant que tel, mais que,
         vivre du théâtre. Oublie ça, c’est fini. »                                                        même s’il y a eu des états généraux, les
Après cet énoncé, la plupart du temps, on chiale                                                           artistes ne connaissent pas avec précision le
sur le manque de subventions et sur la précarité                                                           fonctionnement du système. On ne connaît
de nos institutions, prétextant à tout coup :                                                              pas le portrait économique global. On ne sait
« Y a pas de money-money. » La situation est                                                               pas combien d’argent issu des subventions
implacable et cette idée s’est tellement implantée                                                         du CALQ et du CAC se perd en redevances
dans l’esprit des artistes que c’en est devenu                                                             et en frais administratifs au lieu de financer
un paradigme. La seule institution nationale en                                                            l’artistique. On ne sait pas qui est payé
théâtre au Québec, c’est le sous-financement.                                                              combien. Si on le savait, peut-être alors qu’on
                                                                                                           se rendrait compte que nous sommes loin de
Ça me gêne, comme si je traînais des briques                                                               l’équité salariale ou bien qu’il y a de la marge
dans mon sac à dos. Ce que ça gêne surtout,                                                                pour négocier nos contrats dans les théâtres.
c’est ma démarche. Mais ça ne me gêne pas au                                                               On ne sait pas non plus la somme d’argent qui
sens où je baisserais les yeux si on me posait des                                                         n’est pas distribué par des jurys. Si on étudiait
questions sur la tradition théâtrale de l’endroit                                                          en profondeur l’économie du théâtre, il y aurait
d’où je viens. Les Lepage, Mouawad, Marleau,                                                               peut-être des révélations-chocs : un lien entre
Maheu, Brassard (Marie) n’ont absolument rien              Gabriel Plante. © Jean-Philippe Baril Guérard   la mafia, le parti libéral et la rénovation de
à envier aux Ostermeier, Castellucci, Fabre et                                                             certains théâtres, par exemple !
Vienne. On tape tellement sur le clou du sous-        saison complète. Un no-show général. L’objectif :
financement, qu’il est entré dans ma tête et dans     demander un réinvestissement gargantuesque.          On sait tous qu’il faut réinvestir en culture,
celle des artistes de mon âge au point où on          On est encore loin de faire des piquets de grève     mais on ne sait ni combien ni comment. C’est
n’ose presque plus se comparer à ces artistes.        devant les théâtres, parce que de toute manière      pourquoi on n’a aucune base pour imaginer
C’est une autre game, point final. Une autre          personne n’a le coussin financier pour le faire,     une pratique en santé. C’est dommage, parce
game, comme en France ou en Allemagne.                mais il n’y a rien de plus cathartique que de        qu’en attendant qu’on ait identifié clairement le
                                                      l’imaginer.                                          problème et qu’on puisse chiffrer une solution, il
Quel type de jeu émergerait de mes spectacles                                                              y a des artistes qui sont dans l’antichambre de
si, moi aussi, j’avais cinq mois à temps plein        Sauf qu’au premier jour de la grève, est-ce que      leur théâtre. Ce qui m’écœure quand on chiale
pour travailler avec des acteurs ? Quel type de       les gens le remarqueraient ? Peut-être pas. Ça       sur le sous-financement, c’est que notre lieu
théâtre ça donnerait si Félix-Antoine Boutin,         aurait le mérite d’être clair. Alors on aurait eu    commun soit : « On ne peut plus vivre du théâtre.
Solène Paré, Philippe Cyr, Alix Dufresne,             raison de sous-financer le théâtre, la question      Oublie ça, c’est fini », alors qu’il devrait être :
Philippe Boutin, Jocelyn Pelletier et Castel Blast    serait réglée. On rentrerait à la maison la queue    « Ce qu’il nous faudrait, c’est tant de millions,
avaient plus que mille piasses pour faire leurs       entre les jambes pour faire ce qu’on peut avec       dans un système comme celui-ci… » Ce qui
spectacles ? Quels seraient nos spectacles            ce qu’on a devant un public en déclin...             m’écœure, c’est qu’on n’a pas ces mots-là.•
si on avait une scène plus grande que quatre
praticables pourris dans une salle qui nous           Je vais risquer un peu de jovialisme. Imaginons                                       Gabriel Plante
coûte 7 000 piasses ?                                 que la grande majorité des gens nous appuient.
                                                      Qu’ils nous disent : « C’est vrai ! Ça n’a pas
On passe collectivement à côté de notre théâtre,      d’allure ce que vous vivez. Descendez dans les           Gabriel Plante a terminé en 2015 sa
et ça m’écœure. Faudrait que quelque chose            rues, on va vous suivre. » Fabulons complè-              formation en écriture à l’École nationale
arrive. Faudrait se présenter à la bataille.          tement et imaginons que les industries de la             de théâtre. Il est le récipiendaire du prix
Faudrait se défendre nous-mêmes. Dans tous            télévision et du cinéma emboîtent le pas, elles          Gratien-Gélinas 2016 pour son texte
les autres secteurs de l’activité humaine, quand      aussi. Ce serait la grève la plus médiatisée de          Histoire populaire et sensationnelle.
le travail ne permet pas aux travailleurs de vivre    l’histoire, et on peut imaginer qu’on aurait un          Sa plus récente création, Plyball,
décemment, on appelle ça de l’exploitation,           avantage certain dans le rapport de force avec le        soutenue par le CEAD et LA SERRE –
et avant longtemps les gens se révoltent, font        pouvoir public… Mais qu’est-ce qu’on en ferait ?         arts vivants, a été récemment présentée
la grève. Ce qu’ils faudrait faire, c’est déclarer    Tout le monde plaide pour un réinvestissement            à la Chapelle.
unilatéralement la grève générale. Annuler une        massif, mais de quel ordre serait-il ?
12 | DOSSIER : PARADOXES DU COMÉDIEN JEU 161

                                       D
                                                ans Jeu, ce qui alimente le plus             À l’heure où l’on réduit volontiers les heures
                                                souvent la réflexion est le texte ou         de répétitions pour des raisons de budget et
                                                la mise en scène, ce qu’on pourrait          où l’on demande parfois aux acteurs d’être
                                                appeler « le lisible ». Le jeu, lui, parce   eux-mêmes et de ne surtout pas jouer, où l’on
                                       qu’il est plus manifeste que lisible, se dérobe à     compense le manque d’approfondissement
                                       la description écrite et brouille l’analyse. Or,      par le culte de la spontanéité (non comme
                                       cet élément primordial et difficile à cerner          style assumé, mais comme résignation face
                                       du théâtre est, paradoxalement, le moteur de          au manque de temps ou de moyens), de
                                       ce qui fait la force de l’art dramatique : son        nombreux comédiens ont l’impression qu’on
                                       pouvoir de saisissement.                              leur suggère de jouer pauvre. Ils ont à tort
                                                                                             ou à raison le sentiment que leur métier se
                                       Nous décrivons souvent le jeu à l’aide                dévalue et perd en exigence. On peut alors
                                       d’un lexique qui n’a guère changé depuis              s’interroger sur les circonstances qui font du
                                       50 ans. Critiques comme praticiens en usent           jeu d’acteur une exécution ou une création,
                                       comme s’il allait de soi. Pourtant, personne          une obéissance ou une liberté, un métier ou
                                       ne semble s’entendre précisément sur ce               un art.
                                       qu’on veut dire par le jeu stanislavskien,
                                       par exemple, ou par la Méthode de l’Actors            Le masque, l’improvisation, la formation,
                                       Studio, la distanciation brechtienne, la              le travail sur soi, la validité, l’affirmation,
                                       cruauté d’Artaud, le jeu postdramatique ou            le goût de ruer dans les brancards, la
                                       le non-jeu, si cher au regretté Robert Gravel.        reconnaissance mutuelle, la rencontre, toutes
                                       De même, on peut réfléchir en boucle aux              ces dimensions inhérentes à la pratique du
                                       notions d’action dramatique, de mémoire               jeu sont abordées dans ce dossier par Guy
                                       affective, de niveaux, de degrés et de couches        Nadon, Sophie Cadieux, Gilbert Sicotte,
                                       de jeu, d’objectif, de sous-texte et d’intention.     Anne-Marie Cousineau, Éric Robidoux,
                                       On peut discuter sans fin sur le geste et le          Suzanne Lantagne, Jean-Claude Côté,
                                       mouvement, le souffle et la respiration, et sur       Emmanuel Schwartz, Kathleen Fortin, Sara
                                       le phénomène de la présence.                          Dion et moi-même.

                                                                                             Nous ne prétendons pas, bien sûr, établir
                                                                                             l’état des lieux du jeu aujourd’hui (dix
                                                                                             dossiers n’y suffiraient pas), mais les voix qui
                                                                                             se croisent et se font écho ici, si intimement
Où en sommes-nous avec le jeu aujourd’hui ?                                                  chevillées à l’expérience, nous aideront

Jouons-nous comme il y a 40 ans, au moment                                                   à pressentir ce qu’espèrent les acteurs et
                                                                                             actrices de leur métier, à entrevoir d’où vient
de la mise à niveau de notre modernité théâtrale ?                                           leur désir de jouer, toujours vif et intact, et à
                                                                                             cerner quelque chose de la vitalité de l’art du
La formation et la pratique du jeu ont-elles                                                 comédien et de ses paradoxes. •

changé ? Si oui, avons-nous progressé ou régressé ?
Sommes-nous meilleurs, moins bons, pareils, différents ?

                     PARADOXES
 Gilbert Turp

                                                                                                                     Guy Nadon. © Cindy Boyce
JEU 161 DOSSIER : PARADOXES DU COMÉDIEN | 13

DU COMÉDIEN
14 | DOSSIER : PARADOXES DU COMÉDIEN JEU 161

                     Pour bien des comédiens,
        lorsqu’il est question de leur pratique,
              savoir et connaître, ce n’est pas
             la même chose. Certains acteurs
               diront que, plus ils connaissent
        leur métier, moins il en savent sur lui.

                   ÇA COMMENCE
                         PAR UN
                                    Guy Nadon,
             qui nous livre ici le superbe récit
                   d’un parcours de comédien,

                       DIALOGUE
           nous dirait peut-être que
         pour raconter des histoires,
               il faut en avoir une...
                                                                                                                                Guy Nadon

                                       CONVERSATION TÉLÉPHONIQUE ENTRE                        C’est une manie chez moi. Depuis 42 ans,
                                       LA REVUE JEU (GILBERT TURP)                            c’est toujours la même histoire. Et elle
                                       ET LUI (MOI)                                           recommence tout le temps : dire oui au
                                       JEU : L’art de l’acteur ?                              désir de l’Autre, rencontrer des inconnus et
                                                                                              travailler avec eux dans le but de m’adresser
                                       LUI : Plus je vieillis, plus je comprends rien à ça.   à d’autres inconnus à telle heure, à telle date,
                                                                                              à tel endroit.
                                       JEU : T’es le premier à nous dire ça. Ça nous
                                       intéresse. On peut faire une entrevue ? Ou             Dans quel but ? Quel que soit le projet, il
                                       veux-tu nous faire un papier ? Ton choix.              s’agit de passer un bon moment ensemble.
                                                                                              Parfois, quand les meilleures conditions sont
                                       LUI : Je vais écrire. C’est pour quand ?               réunies, j’ai l’occasion d’entrer dans le cœur
                                                                                              et l’esprit de mes contemporains, je leur pince
                                       (Pause. Temps. Silence.)                               le nerf ou je les fais rire ou je leur arrache le
                                                                                              cœur. Peu importe comment la rencontre se
                                       Dès ce moment-là, je me suis senti mal. Un             fait entre l’acteur et le spectateur (au théâtre,
                                       genre de trac.                                         à la télé, au cinéma, sur iPad ou autour d’un
                                                                                              feu dans la grotte de Lascaux), celui-ci dit
                                       La page blanche. La scène vide. Ou la                  toujours la même chose : « Je t’écoute, mais
                                       première lecture. C’est du pareil au même              ne m’ennuie pas. Fais-moi passer un bon
                                       et c’est toujours pareil. Ça me fout le trac.          moment. J’ai ma journée dans le corps. »
JEU 161 DOSSIER : PARADOXES DU COMÉDIEN | 15

        Guy Nadon et Johanne-Marie Tremblay dans Tu
        te souviendras de moi de François Archambault,
        mis en scène par Fernand Rainville (Théâtre de
        la Manufacture, 2014). © Suzane O’Neill
16 | DOSSIER : PARADOXES DU COMÉDIEN JEU 161

                                                    Quand je dis que je ne comprends rien à
                                                    ce métier, je ne dis pas la vérité. Enfin, pas
                                                    toute la vérité. Pourquoi ? Je ne sais pas trop.
                                                    Déformation professionnelle, vice de métier,
                                                    défaut personnel ou instinct de survie ? Un
                                                    mélange de tout ça, probablement. Mais ça
                                                    me permet de rester libre par rapport aux
                                                    attentes : les miennes, celles de la revue Jeu,
                                                    celles du lecteur. L’angoisse de ne pas être à
                                                    la hauteur, c’est ça, le trac.

                                                    Depuis longtemps, quand un ami, un
                                                    camarade ou un étudiant m’accroche pour
                                                    me dire qu’il est venu voir le spectacle dans
                                                    lequel je joue, j’ai une espèce de réflexe de
                                                    gêne et je dis immanquablement : « Et puis ?
                                                    Tu ne rougis pas de me connaître, donc ?
                                                    Tout va bien ? » On rit, on parle un peu du
                                                    spectacle. On passe à autre chose, et chacun
                                                    va de son coté. Mais, derrière la légèreté
                                                    apparente de l’échange il y a cette incertitude,
                                                    ce besoin d’approbation, cette recherche de
                                                    validation qui est à la base même du métier.

                                                    À 22 ans, quand je commence dans le métier,
                                                    je ne sais rien de tout ça. À 19 ans, quand
                                                    j’entre à l’École nationale, encore moins. À
                                                    18 ans, quand j’abandonne mes études et
                                                    fais momentanément le désespoir de mon
                                                    père, je baigne dans l’inconscience, et c’est
                                                    l’instinct qui me guide. Je joue mon avenir
                                                    sur un coup de cœur. En rétrospective,
                                                    c’était pas mal. Mais aujourd’hui, à 64 ans, je
                                                    peux comprendre mon père.

                                                    La première fois que je suis monté sur scène,
                                                    j’avais 17 ans. À l’automne 1969, Le Devoir
                                                    annonçait que le Théâtre de Quat’Sous faisait
                                                    passer des auditions pour un spectacle qui
 Les débuts : Guy Nadon dans Strauss et Pesant      allait être joué au printemps suivant. On
 de Michel Garneau, mis en scène par André Pagé     était à la recherche d’un acteur pour jouer le
 (Théâtre d’Aujourd’hui, 1974). © François Rivard
                                                    rôle de Mona, le plus jeune des prisonniers,
                                                    dans Aux yeux des hommes. Je suis allé
                                                    chercher le texte de la scène au Quat’Sous.
                                                    Je l’ai appris et je me suis rendu au théâtre à
                                                    telle heure, à telle date. André Brassard est
                                                    dans la salle. Il me demande si j’ai quelqu’un
                                                    pour me donner la réplique. Je n’en ai pas.
                                                    Brassard demande donc à quelqu’un qui
JEU 161 DOSSIER : PARADOXES DU COMÉDIEN | 17

passe l’audition comme moi de me donner la         habiter par des univers qui n’étaient pas
réplique. Je fais la scène. Je ne me souviens de   les miens, à me laisser ressentir ce que je
rien sinon de deux choses : les chaises dont on    n’aurais pas senti en faisant un autre métier.
se servait pour jouer étaient inconfortables       (Si j’avais vendu des fleurs comme mon
– ce sont les mêmes que l’on peut voir encore      papa, par exemple.)
aujourd’hui dans le bar du Quat’Sous –, et
aussi de Brassard qui me dit : « Je te prendrai    Attiré par le chimérique, je désirais gagner
pas mais t’as quelque chose. » C’était comme       ma vie en faisant semblant. Papa trouvait ça
si je venais de gagner un oscar. Je venais de      imprudent. Ma mère, plutôt sympa. Je dois
me faire valider d’aplomb. C’est dans ma           beaucoup à mes parents. Le sens du travail
recherche de validation que j’avais trouvé le      et un goût pour la fiction, entre autres. Je
courage de faire ce que je venais de faire. Je     dois beaucoup à mes frères, aussi. J’étais                     À 18 ans, quand
n’avais parlé de ça à personne de ma famille       le plus jeune de trois ; je leur dois un goût
ni à aucun de mes amis. Je me souviens du          pour la compétition et une aisance avec les         j’abandonne mes études
soleil en sortant sur l’avenue des Pins. Je suis   sentiments mitigés. Naturellement, étant le
allé chez Eaton m’acheter des verres fumés.        benjamin, j’écoutais beaucoup, je regardais           et fais momentanément
Je savais maintenant ce que je voulais faire et    aller tout ce monde-là. J’ai donc commencé
je savais de quoi avait l’air un acteur. J’avais   ma vie dans le rôle du spectateur. Avec les                le désespoir de mon
une mythologie américaine. « Oh oh, yes, I’m       années, je suis devenu leur critique à temps
the great pretender. » (The Platters, 1956)        plein. Comme le font tous les acteurs.                     père, je baigne dans
Mais ça allait se passer en français en Amé-       Un acteur est fondamentalement un ancien                l’inconscience, et c’est
rique.                                             spectateur qui quitte son siège et traverse la
                                                   salle, puis monte sur scène, fait face à la salle      l’instinct qui me guide.
                                                   et raconte quelque chose à propos de cette
DEVENIR QUI J’ÉTAIS                                salle. Il s’inscrit forcément dans la marge.                Je joue mon avenir
Que ce soit sur un plan personnel ou collectif,    Tout individu change beaucoup jusqu’à
on fait ce que l’on peut avec qui on est et        35 ans, et c’est souvent durant ces années de            sur un coup de cœur.
avec ce que l’on a fait de nous. Personne ne       « work in progress » qu’on devient acteur. Ce
choisit son lieu de naissance, ni son époque,      n’est pas idéal, mais c’est comme ça. Il faut
ni ses parents. Ni son héritage génétique,         préciser à nos propres yeux qui on est, ce
culturel ou social. La vie nous impose un          qu’on porte dans le cœur, ce qu’on a à dire.
cadre qui définit beaucoup de choses avant         Il faut être patient, concentré et discipliné. Il
même que l’on naisse. La seule vraie liberté       faut se concevoir à la fois comme un piano et
que l’on a, c’est de se rendre responsable de      un pianiste. Le piano aura besoin d’un seul
sa vie. D’en devenir le plus possible l’auteur.    pianiste et vice versa. Mais on ne choisira
C’est seulement là qu’est la liberté. Il faut      pas le piano. Et la musique que l’on jouera
en arriver à dire que l’on choisit ce que l’on     sera toujours une gracieuseté de la salle.
a afin d’en faire quelque chose qui soit à la      Comment se rend-on à Carnegie Hall ? En
hauteur de notre désir.                            travaillant fort. Dans ce métier-là, il n’y a
                                                   pas de prix de présence. Le travail triomphe
Essentiellement, je voulais ce que tout le         de tout, mais n’assure pas d’être rembauché.
monde désire : devenir qui j’étais. Ou du          Matière à méditer, mais c’est mieux que de
moins celui que je croyais être. En décidant       dire que c’est le plus beau métier du monde.
de devenir acteur, je faisais le curieux pari
que je « deviendrais moi-même » en passant         Comment faire semblant sans s’en faire ac-
la plus grande partie de mes journées à            croire ? « That is the question. » (Will, 1599)
être quelqu’un d’autre que moi-même, à
construire des personnages, à me laisser
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