L'ABSTENTION ELECTORALE EN BELGIQUE : UN PHENOMENE RECENT - Décembre 2012

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L’ABSTENTION ELECTORALE EN
BELGIQUE : UN PHENOMENE RECENT
                                                                                         Rim BEN ACHOUR

                                                                                      Décembre   2012

  Editrice responsable : A. Poutrain – 13, Boulevard de l’Empereur – 1000 Bruxelles
Introduction ............................................................................................ 2

A.      L’abstention électorale en Europe .................................................. 2

B.      Les raisons de l’abstention ............................................................. 5

C.      Le phénomène abstentionniste en Belgique ................................... 6

D.      Une typologie de l’abstention applicable à la Belgique ? ................ 8

Conclusion ............................................................................................. 12

                                                                                                         1
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Introduction

L’abstention électorale est un phénomène qui a été largement étudié à l’étranger
mais très peu en Belgique où théoriquement, elle est pénalement punie. En
Europe, l’abstention comme phénomène politique a fait son apparition sur la
scène médiatico-politique au début des années 90. Depuis lors, elle ne fait que
se renforcer au gré des scrutins, bien que des variations apparaissent en fonction
du type d’élection et du contexte politique et socioéconomique. En Belgique, le
phénomène est plus récent et a véritablement marqué les esprits à l’occasion des
élections législatives de 2010 et des élections communales et provinciales de
2012.

Dans cette étude, nous verrons tout d’abord ce qu’il en est de l’abstention à
travers l’Europe depuis 1945. Nous analyserons ensuite les raisons les plus
fréquemment évoquées pour expliquer cette abstention en distinguant quatre
types d’abstentionnisme dans les démocraties occidentales. Enfin, nous nous
attarderons sur le cas belge, et plus particulièrement wallon, en mettant en
avant l’évolution de l’abstention et en confrontant la situation dans notre pays à
la typologie établie de l’abstentionnisme.

    A.       L’abstention électorale en Europe
Depuis le milieu des années 1990, à chaque scrutin électoral ou presque qui se
déroule en Europe, les politiques et analystes regardent avec la même angoisse
le niveau de l’abstention, qui serait signe d’un rejet croissant de la politique
susceptible de mettre à mal la légitimité des élus et de leurs décisions. N’entend-
on pas souvent dire qu’on assiste à la victoire du « parti des abstentionnistes »
tant l’abstention peut être élevée dans certains Etats ? Plus qu’un accident de
parcours, ce phénomène semble au contraire devenu aujourd’hui, à quelques
exceptions près, une véritable lame de fond à travers l’Europe.

Ainsi, si on regarde l’évolution de la participation électorale de 1945 à 20051
dans 30 Etats européens2, « depuis la fin des années soixante-dix, le mouvement
est clair : l’abstention électorale progresse. »3 Au cours de la décennie 90, la
barre des 20% d’abstention de moyenne a nettement été dépassée. Dans les
années 2000, c’est le cap des 30% d’abstentionnistes qui a été franchi. A ces
taux officiels s’ajoute « l’abstention cachée » des citoyens qui ne sont pas inscrits
sur les listes électorale, dans les pays où l’inscription n’est pas automatique, et
qui ne sont pas comptabilisés dans les statistiques de l’abstention.

1
  Pascal DELWIT, « L’introuvable électeur ? La participation électorale en Europe (1945-2005) » in Anissa
AMJAHAD, Jean-Michel DE WAELE, Michel HASTINGS, « Le vote obligatoire », éd. Economica, Paris, 2011, pp.
17-33. Voir également Pascal DELWIT, « Des élections sans électeurs ? », in Les Cahiers du Cevipol, 1999/3 :
http://dev.ulb.ac.be/cevipol/dossiers_fichiers/cahier99-3.pdf .
2
  UE27 + Islande, Norvège et Suisse. Ces Etats sont bien entendu considérés uniquement dans leur période
démocratique.
3
  delwit, p25
                                                                                                          2
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Evolution de la participation électorale moyenne de 1945 à 2005 dans les 30 pays
    européens considérés :

Décennie                40           50            60         70           80           90         2000

Taux de              82,49%       84,44%        84,38%     83,49%       80,37%       75,18%       68,65%
participation

    Néanmoins, si on peut considérer cette poussée abstentionniste comme quasi-
    généralisée, la participation électorale varie d’un pays à l’autre, en fonction
    notamment du type d’élection, du mode de scrutin et de la tradition
    démocratique.

    Ainsi, on constate une différence de taux de participation entre les seize Etat qui
    ont toujours été démocratiques depuis 19454 et ceux qui ont accédé à la
    démocratie après cette date5.

Décennie                40           50            60         70           80           90         2000

16 démocraties       82,49%       84,44%        84,38%     84,37%       81,57%       78,44%       73,02%
depuis 1945

14 démocraties           /            /             /       76,9%       75,81%       69,41%       61,9%
après 1945

    La croissance de l’abstention dans les démocraties plus longuement implantées
    est davantage contenue que dans les nouvelles démocraties : +11% contre
    +14% entre 1970 et 2005. En d’autres termes, on constate « l’enracinement de
    la démocratie représentative comme une composante freinant le processus de
    désengagement conjoncturel ou structurel de l’acte électoral. »6 En affinant
    l’analyse, on peut dresser un portait contrasté de l’Europe avec, néanmoins,
    toujours la croissance de l’abstention comme constante:

          le désenchantement démocratique à l’est : dans tous les pays
           anciennement communistes, le niveau de participation électorale a
           fortement diminué entre les premières élections démocratiques au début
           des années 90 et aujourd’hui : la participation dépasse rarement les 60%
           pour les élections majeures et tombe à moins de 50% pour les scrutins
           locaux.7

    4
       Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Finlande, France, Grande-Bretagne, Irlande, Islande, Italie,
    Luxembourg, Malte, Norvège, Pays-Bas, Suède et Suisse.
    5
       Bulgarie, Chypre, Espagne, Estonie, Grèce, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Portugal, République
    Tchèque, Roumanie, Slovaquie et Slovénie.
    6
      P. DELWIT, « L’introuvable électeur ? La participation électorale en Europe (1945-2005) », ib., p.25.
    7
     Clémence GRISON, « L’abstention, un mal européen »,
    http://fr.myeurop.info/2012/06/11/l-abstention-un-mal-europeen-5267 .
                                                                                                          3
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 Les pays d’Europe du Nord (à l’exception de la Finlande): bien qu’en
            baisse, les taux de participation continuent à atteindre des niveaux
            élevés. Au Danemark par exemple, les taux de participation oscillent
            entre 85 et 90% de l’électorat (88% aux législatives de 2011).

           Les Etats démocratiques depuis au moins 1945 qui subissent une baisse
            nette de la participation électorale depuis 20 ans: c’est le cas entre autres
            de l’Italie (à peine 50% de participation lors des municipales de mai
            2012), de la Grande-Bretagne (35% d’abstention lors des dernières
            législatives de 2010), de l’Allemagne, qui est passée de 82% de
            participation lors des législatives de 1998 à 70,8% en 2009, et de
            l’Autriche qui a perdu 20% d’électeurs entre les élections présidentielles
            de 2004 et celles de 20108.

           La France, qui offre un visage contrasté de l’abstention : d’un côté, le
            taux de participation à l’élection présidentielle est remonté en 2007 et
            2012 aux niveaux atteints en 1981 (aux alentours de 82% de
            participation) mais d’un autre côté, les élections législatives et locales
            subissent une désaffection inégalée de la part des citoyens9. Ainsi, à peine
            55% des électeurs ont participé au deuxième tour des élections
            législatives 2012 qui, il est vrai, était le quatrième dimanche de ce
            marathon électoral long de deux mois.

           Les pays qui imposent l’obligation de vote : la Belgique, le Luxembourg, la
            Grèce et Chypre. Ces pays conservent ou conservaient jusqu’à
            récemment, des taux de participation élevés, autour de 90% pour la
            Belgique, le Luxembourg et Chypre. Néanmoins, dans ces pays
            également, une érosion du devoir électoral est perceptible mais dans des
            proportions moindres que dans les pays où le vote n’est pas obligatoire10 :

Décennie                 40             50            60            70            80             90          2000

Vote non              81,58%        83,57%        83,68%         83,13%        79,91%        74,71%         68,1%
obligatoire

Vote obligatoire      93,23%        94,26%         92,9%         90,39%         86,1%        84,16%        80,52%

              Ces chiffres confirment que la contrainte institutionnelle du vote
              obligatoire est bien opérante et atteint l’objectif poursuivi d’un taux élevé
              de participation électorale : « l’existence du vote obligatoire amène plus
              d’électeurs à voter et à émettre un vote valable que dans les
              configurations sans vote obligatoire. »11

    8
      ibidem.
    9
      Participation et abstention aux élections, http://www.france-politique.fr/participation-abstention.htm .
    10
       P. DELWIT, « L’introuvable électeur ? La participation électorale en Europe (1945-2005) », ib., p.28.
    11
        Ibidem, p30.
                                                                                                                    4
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B.      Les raisons de l’abstention
Si l’abstention électorale tend à se renforcer aux quatre coins de l’Europe, elle
n’est pas le fruit d’une cause unique. Contrairement aux idées reçues et aux
commentaires des soirées électorales, il n’existe pas de profil-type unique de
l’abstentionniste. « En réalité, l’abstention peut être décrite comme un
phénomène multidimensionnel»12, qui est le résultat de facteurs multiples plus
ou moins prégnants chez chaque abstentionniste.

Les chercheurs ont développé, sur base d’expériences dans différentes
démocraties d’Europe et d’Amérique du Nord, plusieurs théories de l’abstention
électorale. On peut ainsi distinguer quatre grands types d’abstentionnisme dans
nos démocraties13 :

      l’abstention de circonstances ou involontaire, qui peut être imputée à
       des phénomènes extérieurs ou des cas de force majeure. C’est le cas du
       vieillissement, de maladies ou de l’éloignement du bureau de vote. Le
       vieillissement de la population est un facteur rarement cité comme cause
       de l’abstention. Pourtant, une étude menée sur l’abstention dans le canton
       de Charleroi lors des élections fédérales de 200714 a montré que
       l’abstention des plus de 85 ans atteint plus de 50%. Pour les résidents des
       maisons de repos, la participation électorale ne dépassait pas les 12%.

      l’abstention sociale : « ici, c’est l’isolement de l’individu qui marque la
       cause de l’abstentionnisme »15. En d’autres termes, une personne bien
       insérée socialement, qui participe à de larges réseaux sociaux ou
       professionnels, qui peut être mobilisée par des associations intermédiaires,
       qui dispose d’un capital socioculturel et d’un diplôme élevé est plus encline
       à participer aux élections qu’une personne isolée, moins instruite et qui
       dispose de faibles revenus.

      l’abstention « anti-politicienne » ou abstention par indifférence ou
       aliénation, qui exprime une indifférence, un rejet voire un dégoût de la
       politique et des hommes politiques. C’est souvent la raison la plus citée et
       la plus instrumentalisée par les politiques, bien que les recherches en la
       matière montrent que l’abstention ne peut se résumer au simple rejet ou à
       un sentiment de ras-le-bol envers la politique.

      l’abstention de conjoncture : dans ce cas, la participation électorale
       tient dans l’essence du scrutin, son importance, l’acuité de la compétition,
       les candidats en lice et le mode de scrutin. Ainsi, « les scrutins de premier
       ordre sont vécus et perçus par l’électorat comme les élections les plus
       cruciales, et donc, celles pour lesquelles ils sont les plus à même de se

12
    Anissa AMJAHAD, « Des abstentionnismes ? Révélations typologiques », in Anissa AMJAHAD, Jean-Michel DE
WAELE, Michel HASTINGS, « Le vote obligatoire », éd. Economica, Paris, 2011, p. 35.
13
   Voir notamment A. AMJAHAD, ibidem, P. DELWIT, ibidem et Geoffrey PION, « L’abstentionnisme électoral en
Belgique :       données    individuelles   et     agrégées      à      Charleroi »,  L’Espace   Politique,
http://espacepolitique.revues.org/index2025.html
14
    G. PION, ibidem.
15
    A. AMJAHAD, « Des abstentionnismes ? Révélations typologiques », ibidem, p.45.
                                                                                                         5
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mobiliser. »16 C’est le cas par exemple en France où l’élection
          présidentielle, c’est-à-dire le scrutin le plus emblématique de la
          démocratie française, continue de mobiliser près de 80% des électeurs
          tandis que les élections régionales ou cantonales déplacent moins d’un
          électeur sur deux. Le mode de scrutin a également son importance dans la
          mobilisation de l’électorat : les scrutins disputés à la proportionnelle, où
          chaque voix compte, mobilisent davantage que les scrutins majoritaires
          uninominaux, où les circonscriptions jugées jouées d’avance entrainent
          une très forte démobilisation de l’électorat.

Ces types d’abstentionnisme ne s’excluent pas, ils s’entrecroisent et se
renforcent en fonction des individus, de leur vécu, des évènements politiques, du
contexte économique et social, etc. L’abstention se nourrit également de la
montée de l’individualisme et de l’affaiblissement des structures
d’encadrement social, culturel ou politique : « les citoyens des sociétés
modernes votent de moins en moins par devoir et par principe, ils veulent être
convaincus qu’ils ont de bonnes raisons d’aller voter avant de se déplacer aux
urnes. Le vote se rationalise et s’individualise, ce qui fait à la fois sa grandeur
mais aussi sa fragilité. »17 Conséquence, l’abstentionniste permanent devient
l’exception tandis que l’abstentionniste occasionnel ou intermittent semble en
croissance constante, particulièrement pour les scrutins de deuxième ordre.

L’abstention est donc un phénomène multidimensionnel, dont l’analyse ne saurait
se limiter à un seul facteur ou à une seule explication. La décision de se rendre
ou non au bureau de vote dépend de facteurs multiples qui évoluent dans le
temps en fonction du contexte politique ainsi que des circonstances individuelles
et de l’environnement social de l’électeur.

     C.      Le phénomène abstentionniste en Belgique
En Belgique, le vote est obligatoire depuis 1893. En théorie, l’abstention est donc
interdite et, si elle n’est pas justifiée par un motif valable accepté par le juge de
paix, est punie d’amendes ou, en cas de récidive, de la privation du droit de vote
pendant 10 ans1819.

En pratique toutefois, on constate une augmentation constante de l’abstention
dans notre pays depuis quelques élections :

16
    P. DELWIT, « L’introuvable électeur ? La participation électorale en Europe (1945-2005) », ibidem, p.18.
17
   Ibidem, p.19.
18
   Articles 207 à 210 du Code électoral
19
   Min REUCHAMPS, Le vote obligatoire, in Min REUCHAMPS et Frédéric BOUHON (dir.), Les systèmes électoraux
de la Belgique, éd. Bruylant, Bruxelles, 2012, p.391.

                                                                                                          6
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Taux de participation moyen en Belgique entre 1945 et 200520 :

Décennie                     40            50             60            70            80             90        2000-05

Belgique                 93,07%         93,15%        91,31%        92,97%         93,83%        91,47%         91,63%

    Si le taux de participation électorale est relativement stable entre 1945 et le
    début des années 2000, il chute de façon significative depuis 2007,
    particulièrement en Wallonie et à Bruxelles. L’abstention a ainsi été
    particulièrement élevée lors des élections législatives du 13 juin 2010 et des
    élections communales et provinciales du 14 octobre 2012 :

                Taux de participation moyen en Belgique depuis 200621 :

                                2006                2007               2009                2010                2012

    Belgique                      93%              91,2%              91,1%                89,2%              89,7%

    Wallonie                   91,8%               89,8%              88,9%                87,7%              87,7%

    Bruxelles                  86,7%               84,7%              84,3%                83%                82,9%

    Flandre                    94,4%               92,6%              93,1%                90,9%              91,5%

    En ajoutant à l’abstention les votes blancs et nuls, qui peuvent être interprétés
    comme une forme de protestation par rapport au système politique ou
    d’indifférence par rapport à l’offre électorale, c’est près d’un électeur sur cinq qui
    a décidé de ne pas faire un choix partisan, en Wallonie et à Bruxelles, le 14
    octobre 2012 :

    20
         P. DELWIT, « L’introuvable électeur ? La participation électorale en Europe (1945-2005) », ibidem, p.27.
    21
          2006 : élections communales :
            -   les résultats en Wallonie : http://elections2006.wallonie.be/Site_Internet_RW/index.html
            -   les                             résultats                            à                          Bruxelles :
                http://www.bruxelleselections2006.irisnet.be/results/fr/local_brussels/home.html
            -   les résultats en Flandre : http://www.vlaanderenkiest.be/verkiezingen2006
           2007 : élections législatives fédérales ; les résultats : http://elections2007.belgium.be/fr/index.html
          2009 : élections régionales : http://elections2009.belgium.be/fr/index.html
           2010 : élections législatives fédérales ; les résultats : http://elections2010.belgium.be/fr/index.html
          2012 : élections communales :
            - les résultats en Wallonie : http://elections2012.wallonie.be/results/fr/index.html
            - les résultats à Bruxelles : http://bru2012.irisnet.be/fr/index.html
           - les résultats en Flandre : http://www.vlaanderenkiest.be/sites/default/files/Resultatenverwerking-
               Opkomst.pdf
                                                                                                                         7
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Abstention                    Abstention +                  % votes valables par
                                                                                   rapport aux électeurs
                                                     votes B/N                     inscrits

 Wallonie                        12,3%                         18,2%                         81,8%

 Bruxelles                       17,1%                         21,9%                         78,1%

 Flandre                        8,5%%                          11,7%                         88,3%

A noter que, concernant les votes blancs et nuls, Pascal Delwit constate que
« certains Etats à vote obligatoire ont un taux de votes blancs et nuls plus élevé
que la moyenne des Etats à vote non obligatoire. »22 Néanmoins, la différence
n’est pas importante et il conclut que dans tous les cas, « l’existence du vote
obligatoire amène plus d’électeurs à voter et à émettre un vote valable que dans
les configurations sans vote obligatoire. »23

     D.      Une typologie de l’abstention applicable à
             la Belgique ?
Les quatre grands types d’abstentionnisme que nous avons identifiés
précédemment sont-il présents en Belgique et peuvent-ils expliquer cette hausse
de l’abstention constatée à l’occasion des élections communales et provinciales
du 14 octobre 2012 ? C’est à cette question que nous allons tenter d’apporter
quelques éléments de réponse.

      L’abstention de circonstance ou involontaire : l’organisation du vote
       n’a pas été récemment modifiée, notamment en ce qui concerne les
       possibilités de voter par procuration et la date des élections, qui est fixée
       dans la loi. Il n’y avait donc pas de surprise pour l’électeur qui pouvait
       organiser son agenda, notamment d’éventuels séjours à l’étranger, en
       toute connaissance, ce qui n’avait pas été le cas en 2010 où les élections
       fédérales avaient été anticipées. Cet élément ne peut donc expliquer la
       hausse de l’abstention constatée lors des élections communales et
       provinciales de 2012.

          Par contre, le vieillissement de la population est un élément pouvant
          expliquer partiellement la hausse de l’abstention dans notre pays. Ainsi,
          entre 2000 et 2010, la population âgée de 80 ans et plus est passée de
          350.000 personnes à plus de 500.00024. Or, comme l’a montré Geoffrey
          Pion dans son étude sur l’abstention à Charleroi, le taux de participation

22
   P. DELWIT, « L’introuvable électeur ? La participation électorale en Europe (1945-2005) », ibidem, p.31.
23
   Ibidem, p.31.
24
      SPF    Economie,      Direction    générale     des     statistiques,  Structure  de     la   population :
http://statbel.fgov.be/fr/statistiques/chiffres/population/structure
                                                                                                              8
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électorale chute de façon importante à partir de 75 ans25. On estime
        même que pour les électeurs résidant dans les maisons de repos, la
        participation électorale n’atteint pas les 10%26 ! En d’autres termes, les
        pensionnaires des maisons de repos sont de facto privés du droit
        élémentaire de voter. L’augmentation de la population âgée de 80 ans et
        plus est donc un élément à prendre en compte pour expliquer
        l’augmentation de l’abstention en Belgique.

      L’abstention sociale : comme évoqué précédemment, l’abstention
       sociale provient de l’isolement de l’électeur, qui dispose d’un capital
       socioculturel et de revenus faibles. Qu’en est-il chez nous ? Dans son
       étude empirique statistique – menée quasiment rue par rue – sur
       l’abstention à Charleroi, Geoffrey Pion a démontré ce que plusieurs
       chercheurs avaient déjà évoqué : « les catégories sociales défavorisées se
       rendent moins au bureau de vote que celles aux capitaux économiques et
       intellectuels élevés. »27 A cet élément, il faut ajouter la question de
       l’isolement et de la distension du lien social que l’on suppose plus
       important dans les grandes villes.

        Essayons de voir, à partir des taux d’abstention aux élections communales
        2012 en Wallonie, si cela se vérifie :

        - tout d’abord, il apparait clairement que l’abstention est d’abord
          un phénomène de grandes villes et de centres urbains. Ainsi, la
          moyenne d’habitants des 25 communes les plus abstentionnistes28 (taux
          d’abstention moyen de 15,71%) est de 43.700 habitants contre une
          moyenne de 3.700 habitants pour les 25 communes les moins
          abstentionnistes29 (taux d’abstention moyen de 4,89%). Sur les 9
          communes wallonnes de plus de 50.000 habitants, seules Mouscron et
          La Louvière présentent un taux d’abstention inférieur à 15%. C’est
          également le cas en Flandre où des grandes villes comme Anvers,
          Ostende et Louvain présentent des taux d’abstention parmi les plus
          élevés30. Ces chiffres viennent confirmer l’hypothèse d’une abstention
          plus forte là où l’affaiblissement des liens sociaux peut toucher,
          proportionnellement, une plus grande partie de la population, c’est-à-
          dire dans les grands centres urbains.

        - Si on regarde la moyenne de l’abstention communale au niveau des
          arrondissements électoraux régionaux, on peut constater que les
          arrondissements ruraux ou les arrondissements à forte
          prédominance de communes rurales votent davantage que les

25
   Geoffrey PION, ibidem.
26
   En Marche, Les oubliés de l’isoloir,
http://www.enmarche.be/societe/Seniors/Les_oublies_de_lisoloir_2juin2011.htm
27
   Geoffrey PION, ibidem.
28
   Liège, Spa, Verviers, Saint-Vith, Huy, Charleroi, Dison, Seraing, Herstal, Butgenbach, Mons, Namur, Grâce-
Hollogne, Chatelet, Saint-Nicolas, Fléron, Oupeye, Esneux, Lontzen, Wavre, Boussu, Flémalle, Comblain-au-
Pont, Tournai, La Calamine.
29
   Daverdisse, Rumes, Bièvre, Libin, Mont-de-l’Enclus, Lens, Erezée, Gedinne, La Roche-en-Ardenne, Hélécine,
Sivry-Rance, Tenneville, Donceel, Manhay, Honnelles, Celles, Herbeumont, Vaux-sur-Sûre, Léglise, Fauvillers,
Sainte-Ode, Neufchâteau, Lincent, Chiny, Martelange.
30
   Voir http://www.vlaanderenkiest.be/sites/default/files/Resultatenverwerking-Opkomst.pdf
                                                                                                           9
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arrondissements        largement      urbanisés.      L’exception    est
           l’arrondissement de Verviers où les communes germanophones, qui
           figurent parmi les plus abstentionnistes de Wallonie, Verviers, Dison et
           Spa font grimper la moyenne.

                                    Arrondissement           Abstention

                                      Luxembourg               7,32%

                                    Wallonie Picarde           8,24%

                                      Dinant-Philip.           8,90%

                                     Huy-Waremme               8,97%

                                           Thuin               9,52%

                                     Brabant wallon            9,84%

                                          Namur               10,10%

                                           Mons               10,12%

                                         Soignies             10,37%

                                         Charleroi            11,81%

                                         Verviers             12,23%

                                           Liège              13,08%

        - Si on croise les données de l’abstention avec l’indice de richesse31 de
          chaque commune, il apparait que les 25 communes qui votent le plus
          possèdent un indice de richesse communal32 moyen de 93,68 contre un
          indice de richesse de 89,52 pour les communes qui votent le moins
          (l’indice de richesse communal moyen en Wallonie est de 98). Il y a
          donc une différence nette entre les communes qui votent et les
          communes qui s’abstiennent. Néanmoins, l’indice de richesse moyen des
          communes qui votent le plus étant en-dessous de la moyenne wallonne,
          on ne peut conclure que les communes aisées votent davantage. Afin de
          vérifier la pertinence de ce facteur, une étude qualitative auprès des
          électeurs et quantitative, quartier par quartier, permettrait de mieux
          cerner l’importance du facteur économique dans le choix de voter ou
          pas.

31
    L’indice de richesse est un indicateur du SPF Economie permettant de comparer le revenu moyen par
habitant d’une entité donnée avec le revenu moyen par habitant national.
32
   Il s’agit d’une moyenne non pondérée des indices de richesse communaux.
                                                                                                  10
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 L’abstention « anti-politicienne » ou abstention par indifférence
       ou aliénation : le sentiment antipolitique et l’indifférence vis-à-vis de la
       politique et des institutions publiques progressent dans notre pays.
       L’Enquête européenne sur les valeurs33 montre une méfiance grandissante
       des Belges vis-à-vis de la politique. Ainsi, le Parlement recueille la
       confiance la plus faible après l’Eglise et largement derrière l’enseignement,
       la sécurité sociale et la police. Les enquêtes d’Eurostat démontrent
       également un faible taux de confiance dans les institutions politiques
       nationales : à peine 29% pour le Gouvernement fédéral et 36% pour le
       Parlement.34 Ces sentiments de rejet ou d’indifférence envers la politique
       ont été renforcés par la longue crise politique de 2010-2011 et par la crise
       économique et financière. Ils peuvent être un facteur d’explication de
       l’augmentation de l’abstention dans notre pays.

      L’abstention de conjoncture : si on compare les taux de participation
       de 2012 par rapport à ceux des élections communales de 2006, on ne peut
       affirmer qu’une abstention de conjoncture se soit produite : même niveau
       de pouvoir, mêmes enjeux communaux et provinciaux, même type de
       combat local. A contrario, en Flandre, la NVA a essayé de transformer ce
       scrutin en un enjeu national, ce qui aurait pu être un facteur mobilisateur.
       Cela ne s’est pourtant pas ressenti sur la participation, qui est restée
       stable entre 2010 et 2012 (à peine +0,6% de participation). En outre, si
       on compare le scrutin communal 2012 au scrutin fédéral de 2010, où la
       question de l’avenir du pays était posée, l’abstention augmente mais de
       façon très marginale. L’importance du scrutin de 2010 n’a donc pas eu
       d’effet mobilisateur.

        Quant au mode de scrutin, il est, en Belgique, similaire pour toutes les
        élections : il s’agit du scrutin proportionnel, c’est-à-dire celui qui est
        généralement considéré comme le plus mobilisateur vu que chaque vote
        est utile (contrairement au vote majoritaire uninominal à un tour où le
        candidat qui obtient le plus de voix de la circonscription prend le siège).

Plus encore que dans les pays où le vote est facultatif, l’acte de voter est perçu
comme un devoir par une majorité de citoyens dans les Etats où le vote est
obligatoire. Il s’agit d’un devoir civique qu’on accomplit conformément à la loi.
Or, comme dans l’ensemble de l’Europe, la montée de l’individualisme et
l’affaiblissement des structures d’encadrement social peuvent conduire à un
affaiblissement de la perception du vote comme devoir civique. « Le
dénominateur commun des facteurs avancés [pour expliquer la croissance de
l’abstention] (individualisme, défiance, déclin des organisations de masse, etc.)
renvoie à un détachement progressif du citoyen par rapport à la sphère du
politique. Cette évolution du rapport au politique modifierait la substance de
l’acte électoral, le renvoyant à un vote devenant hautement conditionnel et
perdant de la sorte le degré d’automatisme qu’il comportait. »35 C’est dans ce

33
     Ricardo GUTTIEREZ, Le Belge ne croit plus les partis politiques, in Le Soir du 16 février 2012,
http://www.lesoir.be/archives?url=/actualite/belgique/2012-02-16/le-belge-ne-croit-plus-les-partis-politiques-
897489.php
34
   Eurobaromètre 74, automne 2010, http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/eb/eb74/eb74_be_fr_nat.pdf
35
    A. AMJAHAD, « Des abstentionnismes ? Révélations typologiques », ibidem, p.36.
                                                                                                           11
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contexte qu’il faut situer certaines remises en cause – explicites ou implicites –
de l’obligation de vote en Belgique, de la part des libéraux notamment. C’est
ainsi qu’à deux jours du scrutin communal, la Ministre de la Justice Open VLD
Annemie Turtleboom annonçait, avant de faire marche arrière, que les parquets
ne poursuivraient pas les électeurs qui n’accomplirait pas leur devoir électoral.
Cette déclaration, qui confortait en quelque sorte les électeurs qui hésitaient à se
rendre aux urnes et les rassurait sur l’absence de sanction en cas de
transgression de la loi, a-t-elle eu un impact sur le niveau d’abstention ? Peut-
être, mais une chose est sûre, c’est que « cette incitation à ne pas se déplacer, à
rester peinard dans son plumard, est déroutante et ridicule. »36

Conclusion
L’augmentation de l’abstention est un sujet d’inquiétude dans la plupart des
démocraties européennes. Malgré l’obligation de vote imposée par la loi, la
Belgique n’y échappe pas. Cet affaiblissement quasi-généralisé de la participation
électorale présente un double danger : d’un côté, la légitimité des élus et donc
des décisions qu’ils posent est moindre ; d’un autre côté, la cohésion sociale est
mise à mal par l’exclusion – volontaire ou involontaire – d’une partie importante
de l’électorat, notamment les personnes âgées, isolées, moins instruites ou
culturellement marginalisées. Avec des taux d’abstention très importants dans
les maisons de repos ou dans les banlieues françaises, quelle place prendront à
l’avenir ces personnes dans les décisions politiques qui sont prises ?

En Belgique, le phénomène de l’abstention a jusqu’à présent été très peu étudié.
L’obligation de vote qui est inscrite dans la Constitution permet en effet d’obtenir
une participation électorale très élevée, sans égal dans les Etats où le vote n’est
pas obligatoire. Néanmoins, comme le souligne notre analyse, on constate une
augmentation importante de l’abstention depuis quelques élections. Nous avons
essayé d’en ébaucher une explication. Néanmoins, il faudrait davantage de
recherches et d’études – tant quantitatives que qualitatives – pour comprendre le
phénomène et dessiner les contours de solutions. Mais une chose est sûre, la
lutte contre l’abstention électorale devra passer par un renforcement de
l’inclusion sociale, par des solutions pratiques permettant le vote des personnes
âgées et par une connexion plus grande entres les politiques et la population.

                                                                            Institut Emile Vandervelde
                                                                                  Bd de l’Empereur, 13
                                                                                      B-1000 Bruxelles
                                                                      Téléphone : +32 (0)2 548 32 11
                                                                            Fax : + 32 (02) 513 20 19
                                                                                            iev@iev.be
                                                                                            www.iev.be

36
  Francis Van de Woestyne, Ridicule !, in La Libre du 12 octobre 2012 : http://www.lalibre.be/actu/politique-
belge/article/766189/edito-ridicule.html
                                                                                                            12
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