Les affaires toxiques de Syngenta au Brésil - PUBLIC EYE - LE MAGAZINE N 17 Avril2019
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ÉDITORIAL PUBLIC EYE – LE MAGAZINE N° 17 Avril 2019
Un monde meilleur, selon Syngenta
Dans une vidéo intitulée « Le futur de national de contrôle de l’eau potable, et
l’agriculture durable », le directeur géné- découvert que des millions de Brésiliens
ral de Syngenta, Erik Fyrwald, décrit une et Brésiliennes sont exposés à un cock-
agriculture qui non seulement nourrit la tail de pesticides dont les effets, à long
planète, mais prend aussi soin des êtres terme, pourraient être explosifs.
humains et de l’environnement. Il pro-
met : « Nous continuerons à contribuer à Dans l’État du Mato Grosso, au cœur
rendre le monde meilleur pour nos des monocultures voraces en pesticides,
enfants, nos petits-enfants et d’innom- nous avons rencontré des parents d’en-
Laurent Gaberell brables générations à venir. » fants malades, des enseignantes, des
travailleurs agricoles et des experts en
L’écart entre ces belles paroles et les pra- santé publique. Bon nombre ont peur
tiques du géant bâlois est toutefois de parler ouvertement ; d'autres ont
immense, comme nous le montrons décidé de se battre. Se battre contre les
dans ce numéro spécial de notre maga- excès d'un modèle d’affaires dont les
zine. Pendant plusieurs mois, Public Eye conséquences dévastatrices sur la
a enquêté sur le commerce très secret santé et l'environnement sont toujours
des pesticides extrêmement dangereux. plus évidentes – en dépit des efforts de
Nous avons croisé des données exclu- l'industrie pour empêcher une prise de
sives de l’industrie avec la liste des 310 conscience et une régulation indispen-
substances les plus néfastes établie par sables.
le Pesticide Action Network. Cette
démarche inédite montre qu’aucune Dans sa vidéo promotionnelle, Erik
autre société au monde ne gagne autant Fyrwald parle aussi « des engagements »
d’argent avec les pesticides extrême- que Syngenta veut prendre pour que
Carla Hoinkes ment dangereux que Syngenta. Ses « les bonnes choses » arrivent. Renoncer
terres de prédilection ? Des pays en à vendre des pesticides extrêmement
développement et émergents où les dangereux serait déjà un premier pas
Grâce à vous ! réglementations sont plus faibles qu’en essentiel. Si le géant bâlois n’avance pas
Suisse et dans l’Union européenne. volontairement, un « oui » à l'initiative
Les analyses et les reportages publiés
dans ce magazine, ainsi que le travail de pour des multinationales responsables
recherche et d’enquête sur lequel ils sont
Afin de comprendre les conséquences lui donnera « un coup de pied au der-
basés, ne seraient pas possibles sans le
soutien de nos membres et donateurs. de l’utilisation massive de telles subs- rière » dans la bonne direction.
Si vous êtes déjà membre, nous vous en tances, nous nous sommes concentrés
sommes très reconnaissants. Vous pouvez sur le Brésil, premier utilisateur de pes-
également nous soutenir en offrant une
cotisation à vos connaissances. ticides au monde. Nous avons analysé
Si vous n’êtes pas encore membre, nous
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PUBLIC EYE – LE MAGAZINE N° 17, avril 2019
ÉDITEUR PHOTO DE COUVERTURE TIRAGE F : 9200 ex. / D : 25 000 ex. ISSN 2504-1258
Raphaël de Riedmatten Lunaé Parracho – –
– – CONTACT COMPTE POSTAL
RÉDACTION Timo Kollbrunner MISE EN PAGES opak.cc Public Eye, Avenue Charles-Dickens 4 10-10813-5
– – CH-1006 Lausanne –
COLLABORATION IMPRESSION Vogt-Schild Druck AG, Tél. +41 (0)21 620 03 03 Paraît six fois
Maxime Ferréol et Géraldine Viret Cyclus Print & Leipa, FSC contact@publiceye.ch par annéeUne gigantesque épandeuses à pesticides sur un semi-remorque
à Sinop, dans le Mato Grosso (Brésil).
Notre reportage Étude de cas
La vie au milieu des monocultures Atrazine : vendue au Brésil mais
Dans l’État brésilien du Mato Grosso, d’énormes interdite en Suisse
quantités de pesticides extrêmement dangereux sont L’atrazine est interdite en Suisse. Mais au Brésil,
épandues. Quelles en sont les conséquences pour la Syngenta continue de gagner des millions en com-
population de la région ? Nous nous sommes rendus mercialisant cet herbicide dangereux pour la santé.
sur place, en quête de réponses. p. 4 Sa concentration dans l’eau potable est des plus
préoccupantes. p. 28
En chiffres
Le marché mondial des pesticides L’impact sur la santé
Combien gagnent les principaux fabricants de Une bombe à retardement
pesticides extrêmement dangereux ? Et où les Les preuves scientifiques s’accumulent sur le
commercialisent-ils ? Quels sont leurs produits lien entre pesticides et cancers, malformations et
phares ? Les réponses en chiffres, sur la base de troubles hormonaux. Quatre cas concrets dans
données exclusives. p. 16 quatre régions brésiliennes. p. 32
Le contexte Nos revendications
Les milliards toxiques de Syngenta Ce que nous attendons de Syngenta
Selon nos estimations, Syngenta a réalisé en 2017 et de la Suisse p. 34
près de 4 milliards de dollars de chiffre d'affaires
avec des pesticides extrêmement dangereux. Au Notre pétition
Brésil, des millions de personnes sont exposées Merci de soutenir notre campagne en signant et en
à un cocktail de pesticides dont les effets, à long faisant signer la pétition ! p. 36
terme, pourraient être explosifs. p. 20
?
Toutes les images de notre reportage au Mato Grosso ont été prises par le photographe brésilien Lunaé Parracho. Le reportage a été réa-
lisé par Timo Kollbrunner, en collaboration avec Carla Hoinkes et l’organisation brésilienne Repórter Brasil. Nous remercions la journaliste
Luana Rocha pour son travail de préparation. Son enquête est publiée en portugais sur reporterbrasil.org.br/
Ce numéro spécial a été réalisé sur la base de notre rapport Highly hazardous profits. How Syngenta makes billions by selling
toxic pesticides (56 pages, avril 2019) de nos spécialistes en agriculture Laurent Gaberell et Carla Hoinkes. Le rapport est dispo-
nible sur www.publiceye.ch/pesticidesAu royaume
des barons de
l’agro-industrie
C'est sans doute dans l’État brésilien du Mato Grosso que l’on épand le plus
de pesticides au monde. Quel impact cette pratique a-t-elle sur la popula-
tion ? Reportage au cœur de ces immenses monocultures de soja, de maïs
et de coton, sur les traces toxiques d’un modèle d’affaires lucratif aux
conséquences désastreuses pour la santé et l’environnement. Dans un
monde où, par peur de représailles, le silence est la règle.
TIMO KOLLBRUNNER
« C’était un bandit », nous confie Wilson Santos, avant Wilson Santos est député d’un parti centriste au Parle-
de s’enfoncer dans son fauteuil en cuir. Le « bandit » en ment du Mato Grosso. De 2005 à 2010, il était maire de
question s’appelait Wagner Florêncio Pimentel. Depuis la capitale Cuiabá, où il nous reçoit à la mi-février dans
décembre 2017, cet entrepreneur agricole était incarcéré son bureau climatisé. Quelques jours plus tôt, il a déposé
pour avoir mis en place une structure financière ayant une motion demandant la création d’une commission
permis à des négociants de soustraire plus de 35 mil- d’enquête parlementaire. C'est la troisième de ce type
lions de dollars d’impôts en cinq ans. Pour réduire sa en quelques années, mais elles sont restées sans effet,
peine, il avait accepté de collaborer avec la justice. Mais nous explique-t-il. Il voudrait connaître le montant des
un jour avant sa première déposition, il est tombé sous déductions fiscales accordées par l’État aux grandes en-
les balles au volant de sa voiture à Cuiabá. treprises agricoles, ou des impôts qui lui échappent. LaSUR LES TRACES DE SYNGENTA AU BRÉSIL 5
somme dépasse nettement les 500 millions de dollars, mandent une quantité massive d’insecticides, d’herbi-
selon ses estimations. Mais rien n’est entrepris pour y cides et de fongicides. Aucun pays au monde n’épand
remédier, car l’industrie agricole – ou « agronegócio » autant de pesticides que le Brésil. Et l’État du Mato
comme on l’appelle au Brésil – est tout simplement trop Grosso consomme à lui seul 20 % des volumes.
puissante. « Le système est paralysé. Trop d’argent et de Selon les chiffres de l’Université fédérale du Mato
pouvoir sont concentrés entre les mains d’une poignée Grosso (UFMT), près de 208 millions de litres de pesti-
d'acteurs. C’est difficile de faire changer les choses. » cides ont été épandus dans l’État en 2015. Ce chiffre re-
Et pourtant le député Santos n’est pas vraiment le présente environ 64 litres (avant dilution) par personne.
mieux placé pour jouer le rôle du noble juge contre les Sur les 15 substances les plus employées, 11 sont clas-
puissants barons de l’agro-industrie. L’année dernière, il sées comme des « pesticides extrêmement dangereux »
a été condamné à verser quelque trois millions de dollars (en anglais Highly Hazardous Pesticides ou HHP) par le
de remboursements et amendes pour avoir accordé à des réseau international Pesticide Action Network.
entreprises des emplacements publicitaires publics sans Quelles conséquences ces substances toxiques
appel d’offres et sans contrepartie apparente alors qu’il ont-elles sur la santé de la population du Mato Grosso ?
était maire de Cuiabá. Dans une autre affaire, il est sus- En réponse à cette question, un nom est systématique-
pecté de corruption et de blanchiment d’argent. Lorsque ment évoqué : celui du Dr Wanderlei Pignati, professeur à
nous le rencontrons, Wilson Santos ne rate d’ailleurs pas l’UMFT, à Cuiabá. Son équipe est la seule à mener, depuis
une occasion de mentionner que l’État du Mato Grosso des années, des recherches sur cette problématique au
« doit vraiment beaucoup » à l’agro-industrie. Bienvenue Mato Grosso. Dans plusieurs études, Pignati et ses col-
à Cuiabá, l’autoproclamée « capitale de l'agro-industrie ». lègues ont mis en évidence une corrélation statistique-
ment significative entre l’utilisation de pesticides dans la
Deux fois et demie la Suisse… en champs de soja région et les cas de cancer chez les enfants et les jeunes.
Le Brésil est le deuxième exportateur mondial de ma- Ils ont en outre constaté que les enfants dont les parents
tières premières agricoles après les États-Unis, et l’État avaient été exposés à des pesticides avaient un risque
du Mato Grosso est le principal producteur du pays. C’est nettement plus élevé de naître avec des malformations.
ici que sont cultivés 27 % du soja, 31 % du maïs et 68 %
du coton brésiliens. Les terres consacrées à la culture La fille « spéciale » d’Antonio
du soja ont connu une expansion impressionnante ces Nous voulons mieux comprendre le quotidien de celles
dernières années : en 1998, elles occupaient 2,7 millions et ceux qui vivent au milieu de ces gigantesques exploi-
d’hectares dans le Mato Grosso ; en 2008, 5,6 millions ; et tations constamment arrosées de substances toxiques,
en 2018, 9,5 millions ! En guise d’illustration : ces 9,5 mil- connaître le point de vue des médecins sur le lien entre
lions d’hectares représentent exactement la surface dont les pesticides et certaines maladies, et parler avec des
auraient besoin les 212 millions de Brésiliens et Brési- personnes qui en paient le prix fort.
À l’instar d’Antonio Lemos Correa, 34 ans, que nous
rencontrons dans les bureaux de l’Associação de Espinha
Bífida de Mato Grosso, à Cuiabá. Le spina-bifida est une
Au cours des vingt dernières années, rien qu’au Mato malformation congénitale du tube neural dans la colonne
Grosso, 14,5 millions d’hectares de forêt amazonienne vertébrale pouvant entraîner des déficiences visuelles, des
ont été abattus – une superficie qui représente paralysies et une perte de contrôle du côlon et de la vessie.
3,5 fois celle de la Suisse. Des études font état d’une corrélation entre l’exposition des
parents aux pesticides et la probabilité de l’enfant de souffrir
du spina-bifida. Antonio ne savait rien de tout cela… jusqu’à
la naissance de sa fille, Emanuelly. La grossesse avait déjà été
liennes pour jouer au football en même temps, à onze compliquée, nous raconte le père, puis le bébé est venu au
contre onze, sur des terrains aux dimensions officielles monde avec un kyste « de la taille d’un melon » dans le dos.
de la FIFA. Le maïs couvre près de cinq millions d’hec- Antonio nous montre fièrement des photos de sa
tares, et le coton 600 000. Au cours des vingt dernières fille sur son téléphone : Emanuelly en ballerine, avec des
années, rien qu’au Mato Grosso, 14,5 millions d’hectares attelles aux jambes afin d’éviter qu’elle ne se casse les che-
de forêt amazonienne ont été abattus – une superficie qui villes, dans lesquelles elle n’a plus aucune sensation. « Les
représente 3,5 fois celle de la Suisse. médecins nous ont dit qu’elle ne pourrait jamais marcher.
64 litres de pesticides par personne Le marché des pesticides au Brésil : p. 18
Les variétés de soja, de maïs et de coton cultivées ici, Les conséquences des pesticides extrêmement
dont la plupart sont génétiquement modifiées, de- dangereux sur la santé : p. 326
Et aujourd’hui elle fait de la danse classique. Je remercie
chaque jour Dieu de m'avoir donné une fille si spéciale »,
nous confie-t-il. Les médecins lui avaient demandé s’il vi-
vait près d’exploitations agricoles. « Oui », avait-il répon-
du. S’il avait lui-même été exposé à des pesticides ? « Oui »
également. Antonio, qui tente aujourd’hui de subvenir aux
besoins de sa famille en vendant des panneaux solaires,
« Ein paar Wenige haben hier viel Geld und
travaillait à l’époque comme journalier dans plusieurs Macht » – Abgeordneter Wilson Santos.
exploitations agricoles. Il officiait régulièrement comme
« bandeira », guidant au drapeau depuis les champs les
pilotes chargés de l’épandage aérien. Il portait alors un
bonnet et une chemise à manches longues comme seule
« protection ». Le soir, il était souvent pris de maux de tête
et d’étourdissements. Il ne savait pas quelles substances
étaient épandues. Les entrepôts dans lesquels les produits
étaient stockés étaient gardés par des hommes armés.
« Des fourmis contre des loups »
Selon Antonio, les cas de spina-bifida sont beaucoup plus
nombreux depuis quelques années. Et la plupart des en-
fants traités à Cuiabá viendraient de régions d’agriculture
intensive. Il connaît plus de dix cas rien que dans le village
où il habitait avant. Chaque maladie est un cas particulier,
concède Antonio, « mais quand il y a presque toujours « Nous devons continuer à nous battre » :
un lien avec les pesticides, est-ce qu’on peut croire à une Antonio, père de la petite Emanuelly, 5 ans.
simple coïncidence ? », se demande-t-il. L’organisation
au sein de laquelle il s’engage aujourd’hui lutte pour que
les victimes bénéficient d’un plus grand soutien et que
des mesures de protection plus efficaces soient prises,
y compris l’interdiction des pesticides particulièrement Amigos da Criança com Câncer, une organisation de sou-
dangereux. Elle demande également que les maladies tien aux enfants atteints de cancer. Elisangela, 36 ans, vit
soient enfin spécifiées dans les registres, plutôt que la avec ses trois enfants et son mari dans la petite ville de
simple mention de « malformation » sur les certificats de Lucas do Rio Verde, à 300 kilomètres au nord de Cuiabá.
naissance. Cela permettrait enfin de mettre en évidence Depuis trois ans, elle parcourt régulièrement cette longue
la recrudescence inhabituelle des cas de spina-bifida. distance avec son fils cadet Kalebi, âgé de 5 ans.
Tant que cela ne sera pas possible, les études scien- Quand il avait deux ans et trois mois, Kalebi a
tifiques ne pourront que tirer des conclusions de nature soudain été pris d’une forte fièvre pendant la nuit. Le
générale. Une étude menée en 2016 par l’équipe du pro- lendemain matin, le petit garçon était toujours très
fesseur Pignati dans le Mato Grosso montre, par exemple, faible, ne se déplaçait plus comme d’habitude, traînait
que le risque de malformation chez l’enfant est plus de une jambe et avait le teint blême. Rien de grave, selon
quatre fois plus élevé si ses parents ont été exposés à le personnel des urgences, peut-être un nerf qui s’était
des pesticides, et plus élevé encore si son père travaillait coincé. Mais quand, le soir même, Elisangela lui a pincé
dans l’agriculture. « Mais les barons de l’agro-industrie le bras et qu'un gros hématome s’est tout de suite formé,
contrôlent tout ici, même la politique. Et ils n’ont aucun elle a su qu’il « y avait vraiment un problème ». L’hôpital
intérêt à ce que ce lien soit mis en lumière », estime de Rio Verde a fait un prélèvement sanguin et diagnosti-
Antonio. « Nous devons continuer à nous battre. Nos qué une leucémie. Kalebi a ensuite été traité par chimio-
enfants ont besoin de nous. Mais nous sommes comme thérapie à Cuiabá, jusqu'à ce que les cellules cancéreuses
des fourmis qui luttent contre des loups. » aient été détruites. Il doit désormais s’y rendre une fois
par mois pour un contrôle, pendant huit ans.
Pesticides et leucémie chez l’enfant Il a scientifiquement été prouvé que les pesticides
Soupçonner que les pesticides sont la cause de la maladie peuvent accroître le risque de leucémie chez l’enfant.
de son enfant, et ne pas pouvoir le prouver : une réalité Une étude menée dans les hôpitaux de treize États bré-
qu’Elisangela Silva dos Anjos connaît trop bien. Nous siliens a notamment démontré que les enfants dont la
la rencontrons à Cuiabá, dans la cour de l’Associação mère avait été exposée à des pesticides pendant sa gros-« Personne n’ose en parler » :
Elisangela, la mère de Kalebi.
sesse présentaient un risque plus élevé de souffrir d’une En route vers la prochaine
leucémie au cours de leurs deux premières années de « capitale de l’agronegócio »
vie. Elisangela nous raconte que la famille vivait alors Nous décidons de nous rendre dans la ville où Elisangela
près d’une plantation de coton. « Notre maison était vit avec sa famille. Direction : Lucas do Rio Verde, où une
constamment remplie de particules de coton. » Et son collaboratrice du Dr Pignati a analysé, en 2010, le lait ma-
mari, qui était alors mécanicien sur une exploitation ternel de 62 femmes, et trouvé des résidus de différents
agricole, embrassait sa famille en rentrant du travail, pesticides dans chacun des échantillons. Tous contenaient
notamment des traces de DDT. Cette substance très persis-
tante, qui était autrefois produite par Ciba-Ceigy, l’ancêtre
de Syngenta, est toujours détectée au Brésil, bien qu’elle
« Les barons de l’agro-industrie contrôlent tout ici, n’y soit plus autorisée à des fins agricoles depuis vingt ans.
même la politique. Et ils n’ont aucun intérêt à ce que Plus nous nous éloignons de Cuiabá, plus les
le lien entre pesticides et risque pour la santé soit arbres sont petits, et plus les champs aux lignes précises,
mis en lumière. » typiques des plantations de variétés transgéniques, sont
immenses. En ce mois de février, les travailleurs agricoles
s'affairent à la récolte des derniers plants de soja, ou sè-
ment déjà le premier maïs « safrinha » pour la deuxième
alors qu’il portait encore ses vêtements profession- récolte. « Mato Grosso » signifie « brousse épaisse », mais
nels desquels émanait « une odeur chimique ». Le fils au vu du paysage que nous apercevons depuis la route, on
de l’ancien employeur de son mari, qui exploitait une serait tenté de rebaptiser l’État « Campo Infinito ».
ferme, et la fille d’un de leurs voisins avaient également Nous bifurquons pour emprunter la BR 163, connue
contracté une leucémie. Pour Elisangela, il ne fait aucun comme la « route du maïs » du Mato Grosso, et commen-
doute qu’il y a un lien entre ces maladies et l’utilisation çons alors à dépasser d’innombrables camions anonymes
de pesticides dans les champs autour de Lucas do Rio et poussiéreux qui transportent du soja en direction du
Verde. « Mais personne n’ose en parler. » port de Santarém, à quelque 2000 kilomètres au nord.Les mascottes Luquinha et Preciosa (en haut à droite) : « Les emplois sont rares ici » : l’employé de la ville
les plantations de maïs et de soja attirent les abattoirs. chargé d’épandre un pesticide de Syngenta.
Puis nous passons à côté d’un premier silo gigantesque 4500 personnes pour transformer quelque 300 000 pou-
portant les logos des géants de l’agroalimentaire Bunge, lets par jour. La raison pour laquelle la multinationale s'est
Louis Dreyfus, Cargill et Cofco. Enfin, nous arrivons à installée ici est évidente : l’abattoir est entouré de champs
Lucas do Rio Verde, petite ville de plus de 60 000 âmes
entourée d’exploitations agricoles et qualifiée de « capi-
tale de l’agro-industrie » dans le bulletin officiel de l’État
du Mato Grosso en 2018. L’air est chargé d’une odeur Ses mains et ses poignets sont couverts de taches
pestilentielle : comme du foin fermenté, mais en plus claires. La dépigmentation est causée par le « vene-
désagréable encore. Elle provient des gigantesques silos no », nous dit-il, le poison.
de soja. « Ça sent souvent comme ça ici », nous dit-on.
Poulets, porcs, soja, maïs
Comment décrire Lucas do Rio Verde ? Nos premières im- dans lesquels poussent le maïs et le soja nécessaires à l’en-
pressions : une petite municipalité comptant certainement graissement des volailles. Il est fort probable que vous ayez
la plus grande densité d’ateliers de montage de pneus au vous-même déjà mangé un poulet provenant de ces instal-
monde – pour les milliers de camions qui la traversent en lations : selon les statistiques de l’administration fédérale
permanence. Les deux mascottes de la ville peuvent éga- des douanes, la Suisse a importé plus de 45 000 tonnes de
lement nous aider à en saisir les contours. La première est volailles en 2017, dont près de 18 000 du Brésil.
un porcelet de six mètres de haut, dénommé Luquinha,
qui porte un épi de maïs dans une main et des fèves de Le silence des médecins
soja dans l’autre. La seconde, Preciosa (la précieuse), est Mais pour comprendre Lucas do Rio Verde, le mieux
un poulet de dix mètres qui trône sur un giratoire à la est encore d’aller à la rencontre de la population locale.
sortie de la ville en hommage à l’industrie de la volaille. En Nous commençons par discuter avec Claudiomir Boff,
suivant cette route, nous passons près de l’énorme abattoir président du syndicat des travailleurs agricoles, qui
du géant brésilien de l’agroalimentaire BRF, qui emploie ici nous en dit plus sur l’utilisation de pesticides dansSUR LES TRACES DE SYNGENTA AU BRÉSIL 9
la région et ses conséquences sur la santé. Il nous taire. Darino da Silva, 50 ans, profite de son jour de
conseille d’aller à l’hôpital pour nous faire une idée et congé sous sa véranda. Nous l’abordons, et il s’empresse
propose de nous organiser une visite, puisqu’il est éga- de nous servir un verre de Guarana bien frais. Darino a
lement le président de la fondation qui gère l’établisse- commencé à travailler dans les champs à l’âge de 12 ans –
ment hospitalier. Une de ses collègues est censée nous il y a 38 ans. Il est employé depuis 20 ans par la même
contacter, mais nous l’attendons en vain, et Claudiomir exploitation, non loin d’ici. Son salaire lui suffit pour
ne répond plus à nos appels. Nous nous y rendons donc vivre convenablement, nous dit-il. Sa femme est décédée
par nous-mêmes. À l’hôpital, on nous assure que la il y a dix ans d’une insuffisance rénale dont la cause n’a
personne responsable va nous appeler, mais toujours jamais été établie. Darino se garde de faire la moindre
rien. Quelques jours plus tôt, nous avions déjà cherché critique à l’encontre de son employeur, pas plus que sur
à discuter avec des médecins de l’hôpital universitaire les propriétaires terriens ou l’industrie agroalimentaire.
de Cuiabá, en vain. Et nous connaîtrons le même échec Mais il nous confie que les bananes qu’il cultive
lorsque nous nous rendrons plus tard à Sinop. Le lien derrière sa maison sont de plus en plus petites depuis
potentiel entre pesticides et santé est visiblement un 5 ans, aujourd’hui de la taille d’un pouce. Il nous parle
véritable tabou pour le corps médical de la région. du citronnier qu’il a dû abattre car il avait pourri. Les
attaques de parasites sur ses plantes sont les pires entre
Des giratoires infestés de parasites novembre et février, quand le soja puis le maïs poussent
Notre déplacement à l’hôpital de Lucas do Rio Verde est dans les champs. Et puis il y a l’odeur nauséabonde dans le
néanmoins très instructif. Car sur le trottoir de l’Avenida village : « Quand ils épandent, je ferme toutes les fenêtres »,
Brasil, nous rencontrons un homme en habits de protection nous explique-t-il. Les voisins empêchent leurs enfants de
qui épand un mélange de pesticides. Il est employé par la sortir. Ces derniers souffrent souvent de maux de tête,
mairie pour pulvériser les giratoires et les espaces verts qui et ils doivent régulièrement être traités au dispensaire.
séparent les voies de circulation. Il nous explique que les Puis Darino nous parle du passé : des aras, avec
produits chimiques utilisés dans les champs font fuir les leurs vives couleurs, qui venaient lui rendre visite dans
insectes, qui viennent se réfugier en ville. Et l’infestation son jardin il y a encore quelques années. « Ici, là et là »,
ne cesse d’empirer d’année en année. L’insecticide de prédi- nous dit-il en montrant les alentours de sa maison, « par-
lection de la ville est actuellement l’Engeo Pleno, du géant tout, il y avait de la forêt ». Il y chassait le sanglier et
suisse Syngenta. Le produit est une combinaison de thia- les rongeurs. Aujourd’hui, seuls des champs s’étendent
méthoxame – un néonicotinoïde « tueur d’abeilles » – et de à perte de vue, le plus proche commençant à vingt pas
lambda-cyhalothrine, un insecticide classé « perturbateur exactement de sa maison. Un engin est en train d’y
endocrinien » qui, selon les indications de Syngenta, peut épandre des pesticides. Darino nous raconte que des
entraîner une irritation aiguë des voies respiratoires, de la tapirs, des fourmiliers et des jaguars vivaient dans la ré-
peau et des yeux. L’UE estime que cette substance peut gion à l’époque, que les pluies étaient plus longues et plus
même entraîner la mort en cas d’inhalation. intenses, que les températures étaient plus basses. Au-
L’employé de la ville en est probablement cons jourd’hui, seules quelques rares colonies de sangliers ar-
cient, mais s’il garde ses gants en caoutchouc, il n’arrive pentent encore les champs à la recherche de nourriture,
pas à retirer le film de protection en aluminium de la et les exploitations s’étendent à perte de vue jusqu’aux
bouteille de pesticide. Alors il les enlève et appuie sur la fines rangées d’arbres encore debout sur les rives de la
languette avec son pouce jusqu’à ce qu’elle se déchire. Le rivière. « Notre nature a disparu », déplore Darino.
produit éclabousse. Ses mains et ses poignets sont cou-
verts de taches claires. La dépigmentation est causée par L’apprentissage ludique vu par Syngenta
le « veneno », nous dit-il, le poison. Elle s’accompagne de Nous reprenons ensuite la route et nous arrêtons aux
démangeaisons. Sa mauvaise toux viendrait aussi de la abords d’une école entourée de champs de soja. Une
manipulation de pesticides. Bien sûr, il préférerait faire cinquantaine de mètres séparent l’établissement des
un autre métier, nous confie-t-il, mais il n’a pas fait assez exploitations agricoles. Ce n’est pas dangereux ? La di-
d’études, et les emplois sont rares ici. Il met son masque rectrice nous reçoit très aimablement, mais dès que nous
et commence à pulvériser la pelouse. Une forte odeur de abordons la question des pesticides, son visage se crispe.
chlore se dégage, accentuée par des émanations âcres. « Cela ne pose aucun problème ici », nous affirme-t-elle.
Bien sûr, il y a de fortes odeurs dans l’école pendant
« Notre nature a disparu » l’épandage, et elle ne peut pas affirmer que les pesticides
Le lendemain, nous quittons la ville pour aller à la ren- ne causent aucun problème de santé. Mais les enfants
contre des personnes qui vivent aux abords des exploita- ici se portent très bien, et il faut voir aussi tout ce que
tions. Dans le district de Groslândia, entouré de champs, l’agriculture a apporté au village. Avant, il n’y avait pas
nous nous arrêtons devant une petite maison rudimen- d’éclairage public ni d’air conditionné, nous dit-elle.« Avant, il y avait partout de la forêt ». Aujourd’hui, l’épan-
deuse à pesticides passe juste devant la maison.
Quand nous mentionnons Syngenta, elle nous demande breuses reprises. Notamment de la bouche d’un homme
d’attendre un instant, sort du bureau et revient très vite employé par les autorités, qui nous parle d’agriculteurs
avec un document. Il est intitulé « Le jeu de l’environne- ayant succombé à une tumeur à l’estomac ou souffrant
ment » et porte le logo du géant suisse. Dans ce jeu de de gastrite des suites d’une intoxication. Mais il refuse
dés, largement diffusé par l’intermédiaire d’une fonda- de nous mettre en contact avec des victimes, ce serait
tion, Syngenta explique aux enfants comment garantir « trop dangereux » ; ce serait pénétrer dans une « zone
la sécurité alimentaire mondiale. Le groupe y présente interdite ». Même réaction de la part d’une employée
aussi sa définition de « la durabilité » : « Augmentation
de la production sans recourir à plus de terres, utilisa-
tion responsable des ressources naturelles et promotion
de la biodiversité. » Il y a certains sujets que l’on n’a pas le droit d’aborder,
nous explique l’enseignante en biologie. Une phrase
Zone interdite que nous entendrons souvent.
Pendant que la directrice nous montre le jeu, notre col-
lègue brésilien entend une tout autre histoire dans la
cour de l’école. Une enseignante en biologie lui confie ses
inquiétudes. Le nombre d’enfants souffrant d’autisme est d’une institution de soutien aux malades du cancer, qui
préoccupant, et elle suspecte fortement que cela soit dû nous raconte que la plupart des patients et patientes
aux pesticides. Elle a déjà travaillé dans plusieurs écoles, qu’elle traite développent des tumeurs dans des zones en
mais n’a jamais vu autant de cas. Elle a voulu faire tester contact avec les aliments et l’eau : le pharynx, l'estomac,
les nappes phréatiques de la région, mais a dû y renoncer les intestins. Elle a l’intime conviction que ces cancers
en raison de l’opposition de certains pères de famille, sont causés « par tous les pesticides utilisés ici. Mais
dont bon nombre travaillent dans l’agriculture. Il y a personne ne peut le dire officiellement ».
certains sujets que l’on n’a pas le droit d’aborder. « On Plusieurs personnes que nous interrogeons
ne parle pas de ça ici », entend-on d’ailleurs à de nom- déplorent le fait qu’une poignée de propriétaires deChaque année, 700 tonnes de bidons de pesticides passent
par le centre de tri de Lucas do Rio Verde.
grandes exploitations ne cessent de s’enrichir, alors d’agriculteurs chaque année, et il est lié à plusieurs mala-
que l’État n’en retire presque aucun revenu et doit par dies chroniques, dont la maladie de Parkinson.
ailleurs assumer les coûts pour soigner les malades. Quel rôle le géant suisse joue-t-il dans la région ?
Plusieurs de nos interlocuteurs estiment que si l'on ne D’après nos recherches, Syngenta est toujours le nu-
parle pas des conséquences des pesticides sur la santé, méro un des ventes de pesticides au Brésil, comme à
c’est parce que les hôpitaux et les médias sont aussi l’échelle mondiale. Et nous savons que Syngenta vend
sous le joug des barons de l’agro-industrie et de leurs au Mato Grosso au moins quatre substances – l’atra-
amis. Il s’agirait d’un « cercle fermé ». Mais personne ne zine, le cyproconazole, le propiconazole et la lamb-
veut que son nom soit associé à ces critiques. da-cyhalothrine – qui sont classées « toxiques pour la
reproduction » ou « perturbateurs endocriniens » et,
Un produit phare toxique avec le glyphosate et le diuron, au moins deux classées
Aux abords de Lucas do Rio Verde, nous parvenons à nous « probablement cancérogènes ».
faire une idée des quantités de pesticides épandues dans
la région. Dans un centre de tri d’emballages vides, des « Tout le monde veut acheter du Syngenta »
milliers de bidons sont entassés, puis comprimés par deux Nous faisons alors un tour de la ville. Nous nous ar-
hommes et envoyés au recyclage ou à l’incinération en rêtons tout d’abord chez Araguaía, l’un des principaux
fonction des matériaux qui les composent. En 2012, plus distributeurs d’engrais et de pesticides de la région. Le
de 700 tonnes de récipients de pesticides ont été triés ici, vendeur, qui est sur le point de fermer sa boutique,
peut-on lire dans un journal qui vantait alors les mérites nous confirme proposer des produits de Syngenta. Ceux
de cette installation de recyclage modèle. Un nombre im- qui se vendent le mieux sont les herbicides Primoleo –
pressionnant de ces bidons portent une étiquette avec le contenant de l’atrazine, perturbateur endocrinien avéré,
logo de Syngenta et la marque « Gramoxone ». La subs-
tance active de cet herbicide est le paraquat, l’un des pes-
ticides les plus toxiques au monde. Interdit en Suisse, le
paraquat est responsable de milliers d’empoisonnements Les chiffres de ventes de Syngenta : p. 19« Allons plus loin, ça sent le poison ici » :
Antonio Carlos da Silva, pilote agricole. Ney, le « mélangeur de poison ».
néfaste pour le système reproducteur, pouvant accroître producteurs de soja et de maïs, tels que Cargill, Bunge
le risque de malformations congénitales et interdit en ou Amaggi, les ventes de pesticides aux exploitations
Suisse depuis 2007 – et ZappQi (contenant du glypho- de taille plus modérée – dont les champs couvrent en
sate), ainsi que le fongicide Elatus et l’insecticide Engeo moyenne quelque 1000 hectares – passent par des distri-
Pleno, que nous connaissons déjà. buteurs comme Agrológica. Les agriculteurs y trouvent
Le lendemain matin, nous passons au maga- tout ce dont ils ont besoin : semences, engrais et pesti-
sin Agrológica, l’un des deux partenaires officiels de cides. Agrológica est ensuite rétribuée avec une partie
Syngenta dans la région. Derrière des piles de brochures des récoltes. Le personnel de l’entreprise accompagne
publicitaires de pesticides, d’engrais et de tracteurs, un les exploitants agricoles tout au long du cycle de culture,
vendeur enthousiaste nous raconte que les produits de recommandant au besoin l’application d’un fongicide ou
Syngenta sont dans leur catalogue depuis 2016. Il affirme d’un herbicide en cas d’infestation. Et le distributeur
que ce partenariat est une grande source de fierté pour accorde une attention toute particulière aux agriculteurs
le magasin, car Syngenta est un grand nom : la société qui se sont déjà endettés auprès de lui. Ces contrats
est synonyme de produits certes chers, mais de grande dits de « barter » seraient profitables pour tous : les pro-
qualité. « Tout le monde ici veut acheter des produits ducteurs d’intrants comme Syngenta, les distributeurs
de Syngenta », nous dit-il. Quand nous lui demandons comme Agrológica, et les agriculteurs.
quels produits se vendent le mieux, il répond sans hé-
siter « l’herbicide ZappQi ». Pendant chaque saison de Les agriculteurs sous pression
culture du soja, 100 000 à 120 000 litres sont vendus À une condition près : que la récolte soit bonne. Si ce
dans cette filiale. Puis il déclame fièrement tous les pes- n’est pas le cas, l’agriculteur a des problèmes. Il doit
ticides de Syngenta qu’il a en magasin. Il en énumère alors contracter une hypothèque auprès de son distri-
dix, dont huit figurent sur la liste des pesticides extrê- buteur, Agrológica ou autre, pour pouvoir obtenir les
mement dangereux du réseau Pesticide Action Network. intrants dont il a besoin pour les prochaines récoltes.
Le vendeur nous explique alors que si les sociétés La pression sur les petits producteurs est énorme, nous
comme Syngenta traitent directement avec les grands explique un marchand de maïs indépendant avec quiSUR LES TRACES DE SYNGENTA AU BRÉSIL 13
nous discutons ce soir-là autour d’une bière. Il a connu d’« agrotóxicos », voire, le plus souvent, de « venenos ».
plusieurs agriculteurs de la région que le désespoir a Antonio travaille principalement sur le champ de sa tante,
poussés à mettre fin à leurs jours. Quand un exploitant mais il est parfois contacté par des entreprises comme
est endetté, il arrive que son distributeur d’intrants lui Syngenta pour traiter les champs sur lesquels elles testent
confisque ses produits et le poursuive en justice. « Ce de nouvelles variétés. Il ne sait pas ce qu’il épand sur ces
qu’il s’est passé hier, nous dit-il, n’arrive pas tous les terres, nous confie-t-il, les produits lui étant toujours re-
jours, mais cela arrive. » La veille, dans une petite ville mis dans des récipients non étiquetés. Les affaires vont
à cinq heures de là, un agriculteur endetté a craqué sous bien pour Antonio : « On pulvérise aujourd’hui plus de
la pression des contrôles d’un vendeur et l’a assassiné pesticides qu’avant. » Il y a 15 ans, par exemple, on ne
de plusieurs balles dans la nuque. devait utiliser un fongicide qu’en cas d'infestation, mais
aujourd'hui, on en applique en moyenne trois fois par sai-
Au-dessus des nuages son sur le soja et le maïs, et jusqu’à dix fois sur le coton. Et
Nous voulons encore en savoir plus sur les consé- la quantité d’insecticides nécessaire ne cesse d’augmenter
quences de l’utilisation excessive de pesticides sur la car les nuisibles développent des résistances, par exemple
santé, et reprenons la route en direction de Sinop, autre à l'Engeo Pleno de Syngenta, dont nous apercevons plu-
pôle de l’agro-industrie situé à près de 150 kilomètres sieurs bidons ici. « Cette année, il ne fonctionne plus aussi
au nord de Lucas do Rio Verde. En chemin, nous nous bien qu’avant », nous dit Antonio. Il nous explique que
arrêtons près d’un hangar. Le marchand de maïs nous a le produit a rendu de bons et loyaux services pendant
mis en contact avec un homme qui épand des pesticides plusieurs années, mais que de nombreux insectes y sont
par avion. Antonio Carlos da Silva – qui nous prévient devenus résistants, du moins sur les champs qu’il traite.
n’avoir aucun lien de parenté avec l’ancien président Puis Antonio monte dans son avion et prend son
Lula, de son vrai nom Luiz Inácio da Silva, actuelle- envol. Nous profitons de ce moment pour discuter avec
ment en détention – a tout du pilote agricole brésilien Ney, son « doseador », chargé de mélanger les produits.
typique : chemise à carreaux, chaîne en or, jeans troués, Il travaille depuis cinq ans sur cette exploitation, où il
forte odeur de bois de santal, le visage aux traits tirés vit également avec sa femme, et effectue les tâches qu’on
comme s’il avait été modelé par les années de vol. Plus lui confie. D’octobre à mars, sa principale mission est de
tard, il nous fera une démonstration d’acrobatie en pas- « misturar veneno », mélanger le poison, nous dit-il. Il
sant sous les lignes électriques qui bordent son champ, porte des gants et des bottes, mais pas de masque, mal-
comme il aime le faire quand il a de la visite. gré la forte odeur âcre qui se dégage des bidons. Après
Mais avant cela, devant son avion à hélices bap- avoir préparé le mélange, il lui est déjà arrivé de tousser
tisé « Ipanema », il nous fait un petit discours sur les et d’avoir de la peine à respirer, mais rien de grave, selon
bienfaits de l’épandage aérien. Il nous montre com- lui, ça fait partie du métier, « mais on le sent, c’est sûr ».
ment l’avion est nettoyé après chaque application et
comment l’eau est traitée. « Personne ne fait cela avec Beaucoup d’argent, peu de goût
un tracteur », se félicite-t-il. Non seulement il parvient Nous reprenons la route vers le nord, et passons près de
à couvrir 60 hectares en 20 minutes, mais il n’écrase la petite ville de Sorriso, qui se targue elle aussi d’être la
pas le moindre plant, alors qu’un tracteur détruit en « capitale de l’agro-industrie », et du quartier de Costa
moyenne trois sacs de soja par hectare traité. Brava, où certaines des plus grandes fortunes de la
région ont installé leurs luxueuses propriétés derrière
Toujours plus de pesticides de hauts murs surmontés de fils barbelés.
Pendant que nous écoutons Antonio, une odeur âcre nous Nous arrivons enfin à Sinop, où nous sommes
pique le nez : elle provient de la grande cuve dans laquelle accueillis par un panneau arborant le slogan « Ici, les
son employé mélange des pesticides. « Allons plus loin, affaires sont bonnes ». Pour Syngenta, cela semble être
ça sent le poison ici », nous dit-il. Si même cet homme une réalité, puisque nous apercevons le logo du groupe
utilise le terme « veneno » (poison), alors il paraît évident sur de nombreux bâtiments. Un distributeur s’est même
que, au moins sur le plan sémantique, l’industrie agricole donné la peine d’inscrire soigneusement sur sa devan-
et les politiques qui la soutiennent défendent des causes ture les noms des 20 produits de Syngenta qu’il pro-
perdues. La révision de la législation dont discute ac- pose dans son catalogue. Pas moins de 15 d’entre eux
tuellement le Parlement, surnommée « paquet toxique » contiennent des substances classées « extrêmement
par ses détracteurs, vise non seulement à simplifier la dangereuses » par le réseau Pesticide Action Network.
procédure d’enregistrement de pesticides controversés, Perdue au milieu de la forêt amazonienne il
mais aussi à éliminer le terme « agrotóxicos », lui pré- y a seulement 45 ans, la ville de Sinop compte au-
férant l’appellation « defensivos agrícolas ». Mais toutes jourd’hui 150 000 âmes. Une monotonie brute et froide
les personnes avec lesquelles nous avons discuté parlent se dégage de cette ville entourée de champs. Les églises,Les luxueuses propriétés du quartier de
L’entrée de la zone « urbaine » de Sorriso. Costa Brava derrière leurs hauts murs.
Tout comme Cuiabá et Lucas do Rio Verde, Sorriso L’amour à l’ère de la monoculture : au premier plan,
s’est autoproclamée « capitale de l’agro-industrie ». du maïs ; derrière, un motel ; et en arrière-plan, Sinop.
restaurants, centre commerciaux, et même les bâti- de pesticides », nous explique-t-il. S’il est très difficile de
ments des entreprises agricoles sont tous identiques : lancer un débat sur la question dans cette région dominée
carrés, massifs, anonymes. Les rues semblent être le par l'agro-industrie, João refuse de se taire, « même si l’on
terrain d’une compétition de pick-up, dont certains ar- risque de se faire tirer dessus en abordant ce problème ».
borent fièrement le portrait de campagne du président, Deux choses sont essentielles à ses yeux pour que
Jair Bolsonaro : « Brutal, rustique et systématique ». la situation évolue. Premièrement : il faut plus d’études
Son slogan pourrait tout à fait s’appliquer à la ville. scientifiques. « Jusqu’à présent, il n’y a que les travaux du
« Parlez-en à João »
Sinop n’est décidément pas une ville des plus hospi-
talières. Mais avant de la quitter, il y a un homme que Deux choses sont essentielles aux yeux de João pour
nous devons rencontrer. Il nous a été recommandé par un que la situation évolue. Premièrement : il faut plus
professeur de mathématiques membre d’une coopérative d’études scientifiques et, deuxièmement, des consom-
qui produit des aliments bio sur l’une des rares parcelles mateurs et des consommatrices critiques.
où cela est encore possible dans la région. « Parlez-en à
João », nous a-t-il conseillé. De son nom complet João
de Deus da Silva Filho, ce biologiste et expert en santé
publique est employé par le ministère de la Santé. Il nous Dr Pignati. » Car il est presque impossible d’obtenir des
reçoit dans son bureau sans fenêtre, prend son carnet fonds pour faire des recherches sur les effets des pesti-
de notes et nous décrit la situation sanitaire actuelle : cides. Selon João, l’État devrait financer ce type d’études,
les maladies respiratoires ont augmenté, tout comme le et les dangers de ces produits devraient être enseignés
nombre de cancers de l’estomac, de la peau et du côlon, dans les écoles pour permettre une prise de conscience
les malformations, les avortements spontanés, les affec- et un débat. Et deuxièmement, les consommateurs et
tions rénales et les dépressions. « Nous constatons que le consommatrices devraient se réveiller. « Si celles et ceux
nombre de cas augmente avec l’intensification de l’emploi qui achètent notre soja et notre maïs demandaient des« Augmentation des cancers, malformations et dépressions » : Annonce d’un épandeur
João de Deus da Silva Filho, expert en santé publique. de pesticides à Sinop.
aliments sains, alors la situation pourrait évoluer. Mais a déjà autorisé 86 nouveaux pesticides depuis le début
tant que cela leur est égal, rien ne changera. » de l’année. Les terres consacrées à la culture intensive de
coton s’étendent rapidement. Et le gouvernement brési-
« Plus qu’un vaste désert » lien, dans sa volonté de croissance des investissements,
Le biologiste veut nous montrer quelque chose. Il monte estime que le volume de soja produit au Brésil passera
dans sa voiture et nous invite à le suivre. Nous quittons de 114 millions de tonnes aujourd’hui à 288 millions en
Sinop à travers les champs de coton et nous arrêtons au 2027. Un changement de paradigme vers une agricul-
bord de la rivière Teles Pires. João nous explique que cette ture plus durable, ou une utilisation plus modérée des
zone était autrefois un territoire autochtone. Aujourd’hui, pesticides, semble donc illusoire. « Si nous continuons
on ne voit que des champs, et les pesticides qui y sont ainsi, nous dit João de Deus da Silva Filho, en regardant
épandus finissent dans la rivière. Si des mesures ne sont les champs qui s’étendent à perte de vue, la région, dans
pas prises rapidement, « les terres des autochtones vont 50 ans, ne sera plus qu’un vaste désert. » �
continuer à se réduire, les champs à s’étendre, l’utilisation
de pesticides à s’intensifier et le taux de mortalité à aug-
menter ». João semble peu optimiste : « Car nous avons
maintenant un fou à la tête du gouvernement. »
Depuis qu’il est au pouvoir, le premier acte officiel
de Jair Bolsonaro a été de transférer au ministère de
l’Agriculture la responsabilité des agences chargées de
l’attribution des terres aux peuples autochtones et aux
agriculteurs. Puis il a désigné comme ministre de l’Agri-
culture Tereza Cristina, dont l’inébranlable engagement
en faveur de l’allègement des exigences d’enregistrement
des pesticides lui a valu le surnom de « Musa do Vene- Notre reportage en ligne sur
no », ou muse du poison. Sous sa direction, le ministère stories.publiceye.ch/pesticidesVous pouvez aussi lire